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Le blog de Frédéric Delorca

"L'histoire secrète du monde" de Jonathan Black

31 Mai 2015 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Grundlegung zur Metaphysik

Après mes découvertes "métaphysiques" de l'an dernier, je ne peux plus en rester au rationalisme classique, et donc je dois aussi me plonger dans les débats qui animent les gens qui croient en un accès immédiat possible aux forces transcendantales.

Beaucoup d'entre eux, en tout cas parmi ceux qui s'agitent sur le Net, adhèrent sans retenue à l'univers des médiums, qui mêle chamanisme et "énergétisme" asiatique, mixés dans une sauce New-Age (un syncrétisme dont on sent qu'en Occident il risque de prendre prochainement le relais d'un christianisme à bout de souffle (le catholicisme notamment est en Europe dans un état proche de celui du communisme soviétique à l'époque de Gorbatchev).

En contrepoids de cette mode, j'apprécie le livre de Jonathan Black, "L'Histoire secrète du monde" qui, défend une vision de la métaphysique du point de vue des sociétés secrètes. Mon univers personnel est très éloigné des sociétés secrètes, mais j'entends tous les points de vue, et celui de Black a les mérites, outre celui de l'érudition, de la profondeur, de la cohérence, de l'indépendance d'esprit, et il n'hésite pas à condamner le chamanisme en vogue de nos jours, au nom de la défense du Concept (un beau mot auquel Hegel rendit un digne hommage), comme conquête de l'esprit inspirée par les dieux, contre un chamanisme très axé sur le corps, et, pour cette raisons, selon Black, ouvert aussi bien au meilleur qu'au pire (il l'explique clairement lorsqu'il démontre en quoi selon lui l'invasion de l'empire romain par Attila aurait été catastrophique pour la spiritualité humaine, parce qu'Attila était porté par les valeurs chamaniques).

J'apprécie chez Black certaines idées fortes comme l'idée que par le passé on faisait des guerres pour conquérir le savoir ou le mana de l'ennemi (d'où la guerre de Troie par exemple), son exploitations rigoureuse de grands auteurs très initiés et très ésotériques comme Pythagore, Plutarque, sa manière de prendre très au sérieux la divination, les guérisons miraculeuses, la résurrection des morts (un travail remarquable sur la portée de la résurrection du Christ, comme phénomène d'habitude réservé aux traditions des mystères, je crois que les pages sur ce sujet doivent être lues avec, en tête, le "Manuscrit de Marie-Madeleine"), une grande souplesse dans la façon de penser l'arrivée et le retrait des divers dieux dans le devenir des civilisations (on a un peu la même chose, dans un autre vocabulaire, chez Hegel et Heidegger, je trouve). Il rend un juste hommage à l'hellénisme, à la civilisation arabe, à la Renaissance européenne, au mysticisme allemand, en sachant se montrer inclusif, nuancé, sans pour autant perdre de vue les grands axes et les choix qu'impose la cohérence de son parti pris.

On peut regretter certaines erreurs factuelles (quand il écrit que Plutarque est un quasi contemporain d'Hérodote, ce qui est une grosse sottise, qu'Alexandre est né le jour de l'incendie du temple "d'Eleusis" alors qu'il s'agit de l'incendie de l'Artémison d'Ephèse, que Jésus est mort le 3 avril de l'an 3 - ce qui le ferait mourir sous Auguste alors que toutes les traditions le font périr sous Tibère). Et aussi des jugements à l'emporte pièce - le stoïcisme ne serait qu'une doctrine triste, le paganisme romain finissant une escroquerie remplie de démons et de consommation de stupéfiants, la culture française sous Louis XIV une forme de cynisme généralisée digne de celui des conquistadors espagnols - et des oublis de certaines personnalités (Caton d'Utique est ignoré, Black valorise Shakespeare sans voir ce qu'il doit à Montaigne etc). Enfin une façon trop rapide de traiter l'Asie (Lao-Tseu, Bouddha, Asoka, le tantrisme etc sont abordés, mais on sent bien que cette jungle reste complètement à défricher).

Mais bon, au moins nous avons là quelqu'un qui réfléchit aux "forces de l'esprit" comme eût dit François Mitterrand, à partir d'une culture et d'une intelligence réelles. Même si on n'adhère pas à ses actes de foi, cela nous change un peu des blablas conformistes de notre époque.

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Rodolphe 08/05/2016 14:07

Un peu partagé à l'issue de la lecture de cet ouvrage qui se dévore pourtant comme un bon roman... Tout à fait d'accord avec votre remarque sur son traitement de l'Asie. Le fait qu'il ne cite pas une fois Guénon (si ce n'est dans les notes bibliographiques où il lui accorde quelques lignes pourtant élogieuses) m'a laissé perplexe...