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Le blog de Frédéric Delorca

Aide aux esclaves de Daech : pourquoi ne faisons-nous rien ?

26 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Aide aux femmes yezidies, #Le monde autour de nous, #Ecrire pour qui pour quoi

Il y a un peu plus d'un an, quand, après avoir regardé le reportage de la BBC sur l'action de la journaliste Nareen Shammo auprès des femmes yezidies séquestrées par les fanatiques de Daech, j'ai contacté cette journaliste, j'ai cru que mon geste allait dans le sens de ce que tout le monde pense. Les lecteurs de ce blog savent que je suis plutôt habitué des causes ultra-minoritaires qui n'intéressent personne. Là, j'ai plutôt pensé que je représenterais un millionième, un dix millionième de tous les efforts de la planète pour aider ces femmes rescapées de la pire des ignominies, et qui, ayant perdu leurs maris, leurs frères, vivent aujourd'hui sous des tentes du haut commissariat aux réfugiés. Je serais une goutte d'eau dans un océan de solidarité comme celui qui s'est mobilisé pour les victimes du tsunami il y a douze ans en Asie du Sud-Est.

Au fil des douze derniers mois, il m'est arrivé quatre ou cinq fois d'envoyer un peu de mes économies à l'organisation qui, en Irak, s'occupe de ces femmes. Un tout petit peu d'argent, vraiment trois fois rien. En retour cette association m'a envoyé des photos de femmes à qui cet argent était parvenu, celles que j'ai publiées ensuite sur ce blog pour inciter les gens à donner aussi de l'argent.

Aussi, l'été dernier, quand Nareen Shammo m'a écrit que j'étais "le meilleur ami au monde" du peuple yézidi, j'ai vraiment cru qu'elle manifestait là un penchant "marseillais" pour l'exagération... Elle, qui a été reçue par tant de médias occidentaux, qui a reçu des prix internationaux, qui a serré la main de Ban Ki-Moon et de tant de sommités et qui a accompagné à l'ONU Nadia Murad aujourd'hui lauréate du prix des droits de l'Homme «Vaclav Havel» du Conseil de l'Europe et "ambassadrice de bonne volonté pour la dignité des victimes du trafic d'êtres humains par l'ONU", comment peut-elle dire qu'il n'y a pas de meilleur ami des réfugiées qu'un Français très moyen comme moi qui n'a donné que quelques euros de sa poche ?

Je n'ai vraiment pas pris cela au sérieux. Mais en même temps, j'ai trouvé bizarre que Nareen m'écrive : "Frédéric, il y a une dame en France qui a promis de donner cent euros et nous n'avons toujours rien reçu pour l'heure, pourrais tu lui téléphoner stp ?"... Hé, quoi ? en était-elle à 100 euros près ? Etonnant aussi le récit que Nareen faisait sur Facebook de son passage à Genève : on avait l'impression qu'elle s'était rendue au comité des droits de l'hommes de l'ONU avec Nadia Murad un peu par ses propres moyens, ça ne sentait pas l'accueil "first class" des grandes causes de charité mondiale patronnées par Bill Gates et la Carnegie Foundation... Sur Twitter, Nareen multipliait les appels aux dons, et laissait un peu transparaître son désarroi... Il y a huit jours elle écrivait sur Twitter "Je suis vraiment fatiguée et désespérée, depuis le premier jour du génocide yezidi, nous demandons de l'aide et nous attendons des actes. Nous n'avons plus besoin de mots."

Hier, comme je lui confiais ma tristesse de ne pas pouvoir l'aider plus, Nareen m'a répondu ceci : "Tu  es un des meilleurs amis des yézidis. Tu as fait ce que personne n'a fait. C'est vrai. C'est une honte de le dire, mais vraiment il n'y a plus d'humanité dans notre monde" (You are one of best Yazidi friends, you did what nobody did.This is true, it is shame to say this but really there is no more humanity in our world.)

Je ne sais pas comment vous expliquer. Etre une goutte d'eau dans l'océan, c'est une chose. Mais agir juste un peu, en se disant qu'on ne sera qu'une goutte, et, à l'arrivée, se rendre compte qu'il n'y a pas d'océan autour de soi, qu'on a été la seule goutte, alors qu'en face, les milliers de femmes réfugiées meurent de soif, soif de ce minimum de reconnaissance auquel elles auraient pu prétendre après l'horreur qui s'est abattue sur elles - une reconnaissance qui aurait pu se manifester par quelques billets de dix euros - c'est absolument terrifiant !

"Vraiment il n'y a plus d'humanité dans notre monde". Cette phrase me poursuit depuis hier soir. Non seulement personne en Europe n'a agi pour empêcher l'éclatement communautaire de l'Irak après l'invasion américaine criminelle, personne n'est descendu dans la rue pour protester contre la montée en puissance des bailleurs de fonds de Daech, l'Arabie Saoudite et le Qatar, au moment des Printemps arabes, mais aujourd'hui tout le monde hausse les épaules devant le martyr de ces femmes yézidies en se disant qu'il y aura bien quelqu'un à l'ONU pour s'occuper d'elles...

Oui, bien sûr, le haut commissariat aux réfugiés assure le minimum : il fournit des tentes, et de la nourriture. Mais est-ce que ça nous dispense de faire plus ?

On voit bien les illusions d'optique dans lesquelles on se laisse prendre. Le système médiatique nous fait croire que parce qu'une femme est félicitée par l'ONU, cela suffit, que derrière un charity business va se mettre en place. Mais c'est faux. Cela n'a rien d'automatique. Et d'ailleurs, même si ça avait été le cas, qu'est-ce qui nous empêchait nous, à titre individuel, nous qui sommes si fiers de défendre nos valeurs contre l'intégrisme de Daech, de faire aussi à notre tour, à titre personnel, un petit geste concret en direction de ces femmes ?

Oui, certes, il y a d'autres calamités ailleurs. L'ouragan à Haïti, le nombre incroyable de morts et de réfugiés au Sud Soudan etc. Mais en quoi ces calamités là nous dispensent-elles de nous poser la question "pourquoi ne donnerais-je pas 50 euros pour les femmes yézidies ?". Nous avions là une cause facile à cerner, qui ne touchait pas des millions de gens comme le tsunami d'il y a douze ans. Une cause directement liée aux erreurs de notre politique étrangère, et directement en rapport avec les attentats perpétrés sur notre sol. Ceux qui attaquaient la France, la Belgique, l'Europe sont aussi ceux qui ont massacré ce groupe ethno-religieux irakien et réduisent ses femmes aux pires abominations. Quand bien même des milliards d'euros afflueraient vers ces femmes rescapées (ce qui n'est hélas pas du tout le cas), qu'est-ce qui nous empêchait de dire "moi aussi je veux vous dire que je connais votre martyr et que je vous soutiens" ?

Je me suis repassé le film des derniers mois. Cet été, alors que mes billets sur les yezidis ne suscitaient que quelques "likages" sur Facebook, une femme médecin m'a écrit qu'elle voulait aider les femmes outragées. Je lui ai donné les coordonnées de Nareen, et puis plus rien, la dame s'est volatilisée dans la nature. Sans doute dépassée par ses activités quotidiennes. Dépassée surtout par l'idéologie du zapping des mails, et le principe que, de toute façon, personne n'est obligé de respecter ses engagements (vive la consommation des rapports humains !). A cette occasion, Nareen m'avait dit : "on a un fort besoin de psychologues sur place dans les camps pour aider les femmes". J'ai écrit à une copine psychologue. Elle m'a répondu : "Je réfléchissais mais je ne vois personne autour de moi susceptible de partir. d'autant que la mission demande des compétences bien précises sur les traumatismes et les syndromes afférents au stress post-trauma.Je te conseille de tenter une annonce au Journal des Psychologues, à la FFPP, fédération française des psychologues et de la psychologie, ou encore de voir avec les labos dans les facs de psycho.Si je pense à d'autres pistes, je te tiendrai au courant. En tout cas, je te félicite pour ton engagement !"

Féliciter, réfléchir. Ils sont tous bons pour cela. Mais elle ne m'a pas demandé les coordonnées pour envoyer 50 euros par Western Union. C'est à ça que faisait référence le tweet de Nareen sur le fait qu'il lui faut des actes...

J'ai écrit à une amie prédicatrice protestante. Elle m'a répondu le 1er octobre : "Non, je n’ai pas de psycho sous la main, capable d‘un tel travail d’aide. J’ai eu à traiter spirituellement beaucoup de femmes violées (c’est épouvantable, leur nombre, y compris dans les meilleurs familles. Mais aujourd’hui dans beaucoup d’endroit, ex Caraïbes, toutes les fillettes sont violées par un membre de leur famille… c’est devenu la norme !). Il faut un miracle divin pour le pardon (pas facile car elles sont souvent dans le déni), l’abandon de la colère,. Mais c’est Jésus seul qui peut guérir les coeurs brisés (Es 61 - Lu 5)." Dix jours plus tôt je lui avais parlé de la possibilité de verser de l'argent par Western Union et je lui avais envoyé les articles de mon blog. Elle m'avait répondu : "Dieu nous donne des fardeaux, le coeur pour agir, et les moyens pour le faire ! C’est très bien, votre action: que de souffrances horribles  !"

Des paroles intéressantes, des félicitations, mais il manquait toujours ce réflexe de dire "Allez, donnez moi un contact en Irak que je puisse verser un peu d'argent" ou même l'idée de publier sur son blog (elle a des centaines de lecteurs) un appel au don. Qu'est-ce que ça lui aurait coûté ?

Je ne laisse pas de m'interroger sur cette culture des mots que nous avons et cette difficulté que nous éprouvons pour aller au bureau de poste à côté de chez nous envoyer un peu d'argent. Or cela seul peut être qualifié d' "acte". Les mots, les mots... Alors moi, je suis un très mauvais "fund raiser". Je ne sais pas dire "madame, allez y postez un billet pour les femmes yézidies sur votre blog" ou "ma chère camarade psychologue, plutôt que de réfléchir aux moyens idéaux d'aider ces femmes pourquoi n'irais tu pas à ton bureau de poste toi aussi ?" J'attends que ça vienne spontanément des gens. Et apparemment ça ne vient pas. Ca se perd dans les tuyaux de l'abstraction. Nous sommes un peuple terriblement abstrait...

Enfin, voilà, au moins maintenant vous savez. Vous savez que, si les chrétiens orientaux bénéficient de réseaux d'entraide dans les paroisses et les évêchés d'Europe occidentale, les yazidis, bien qu'ils aient des porte-paroles invités sur nos plateaux de télévision et au conseil des droits de l'homme de l'ONU, ne reçoivent rien sur le terrain, sauf un soutien minimal du HCR. Donc si vous pensez pouvoir faire quelque chose n'hésitez pas. 

Aide aux esclaves de Daech : pourquoi ne faisons-nous rien ?

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D
C'est terrible.

Je suis allé sur http://www.nadiamurad.org qui renvoie au site http://www.yazda.org. Vu que cet organisme est supporté par Mme Murad, je tends à penser qu'on peut lui faire confiance, mais comme toi je suis un peu méfiant de nature. As-tu un avis là-dessus ?

La page Donations de Yazda indique : "Yazda is a tax-exempt 501(c)3 nonprofit organization. All donations to Yazda are tax-deductible. IRS status may be verified here." Sais-tu si cela s'applique en France ? Je n'y connais rien. J'aimerais en parler autour de moi, et la déduction d'impôts importe.
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