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Le blog de Frédéric Delorca

St Jacques de Compostelle et Rocamadour

14 Octobre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Béarn, #Grundlegung zur Metaphysik, #Moyen-Age

"Il ne faut pas aller à St Jacques de Compostelle, c'est le royaume des morts", me disait une prédicatrice évangélique spécialiste de la démonologie il y a peu. Pour elle le culte des saints catholiques revient à une abominable invocation des morts prohibée par l'Ancien Testament... Le propos n'est pas si absurde. C'est vrai que St Jacques est d'abord une affaire d'ossements et de reliques. Au IXe siècle l'évêque Théodemir découvrait le squelette de cet apôtre dans un mausolée romain, ce qui allait en faire le plus grand lieu de pèlerinage de la chrétienté médiévale.

Je trouve que Bunuel dans son film "La voie lactée" rend bien justice à cet aspect des choses quand les deux mendiants sur le chemin de la Galice voient un quidam leur expliquer "Rebroussez chemin, on vient de découvrir que les restes dans le tombeau n'étaient pas ceux de St Jacques le Majeur mais de l'obscur hérétique Pélage, il n'y a plus rien à Compostelle", ce qui est d'autant plus drôle que Pélage dans le film avait été présenté comme une sorte de gnostique libertin.

Je lisais récemment un article qui montrait qu'au Moyen-Age ce haut lieu de culte mortuaire d'un apôtre faisait système avec un autre du même acabit dans le Sud-Ouest de la France : Rocamadour où, en 1166, furent trouvés les ossements d'un Saint Amadour identifié à Zachée, l'agent du fisc chez à qui Jésus avait rendu visite (Luc 19-1 à 10) et qui se serait retiré en Gaule avec son épouse Ste Véronique dans la solitude de Rocamadour comme Ste Marie-Madeleine à Ste Baume.

En 1172 fut établi un récit de 142 miracles survenus autour du sanctuaire de Notre-Dame-de-Rocamadour. Un d'eux fait état d'un jugement de Dieu dont aurait victime la reine (en fait princesse) Sancha, Sancie, épouse de Gaston V de Béarn, mort en 1170 sans postérité, soupçonnée d'avortement criminel, jetée du haut du vieux pont de Sauveterre-de-Béarn, qui fut sauvée du flot du gave en implorant Notre Dame de Rocamadour.

La princesse, fille du roi de Navarre, broda à la gloire de sa libératrice une tapisserie et l'envoya à l'église de Rocamadour par l'intermédiaire de l'abbé Géraud d'Escoraille, abbé du monasyère de Tulle et de Rocamadour, qui revenait de St Jacques de Compostelle.

Les trois récits connus du miracles divergent sur le nom de l'héroïne et la date de l'événement. Ce jugement de Dieu en Béarn est improbable puisque la princesse est censée avoir été jugée par les navarrais (on estime que la princesse rendant visite à sa mère en Béarn aurait plutôt été menacée de noyade mais non en vertu d'une procédure judiciaire). Tout porte à croie que la légende fut forgée à Rocamadour puis importée à Sauveterre. Sa précision surprend cependant par rapport à celle des autres miracles de la série est les historiens s'accordent à penser que la remise d'une tapisserie à l'abbé Géraud de retour de St Jacques pour Rocamadour est authentique car un des auteur des manuscrits en a été le contemporain et elle figure à l'inventaire des cadeaux au sanctuaire avant que les Huguenots ne saccagent ce repaire du paganisme idolâtre. Etienne Doze, ancien magistrat, dans "Miracles à Sauveterre de Béarn" (Revue de Pau et du Béarn 1997 p. 262 et suiv) note que "le don de Sancie s'inscrit dans un remarquable courant de dévotion des souverains espagnols vis-à-vis de ND de Rocamadour", qu'il attribue à une possible jalousie des navarrais et des castillans à l'égard des rois du Léon qui contrôlaient Compostelle. Les dons des rois espagnols à Rocamadour sont nombreux et Alphonse VIII de Castille avait notamment offert à ND de Rocamadour et à l'abbaye de Tulle en 1181 deux villas sur le chemin de St Jacques. Un étendard offert par le roi de Castille à ND de Rocamadour  avait dû être rapatrié suite à une vision à la veille de la bataille de Las Navas de Tolosa ce qui aurait assuré la victoire aux chrétiens en 1212.

On voit à travers cet exemple l'existence de complémentarités et de rivalités entre des pôles de dévotion et de pèlerinage axés chacun sur leurs propres reliques et qui jouent un rôle important dans la vie spirituelle et politique des familles royales d'Europe occidentale, tout un système qui est peut-être éloigné de la notion biblique de salut à laquelle se réfèrent aujourd'hui (comme leurs ancêtres huguenots) les évangéliques aujourd'hui mais qui était manifestement très ancré dans la socio-anthropologie des XIe et XIIe siècle.

 

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