Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog de Frédéric Delorca

David Hamilton et la loi du monde

1 Décembre 2016 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Grundlegung zur Metaphysik, #Les rapports hommes-femmes

Quand j'étais devenu le plus rationaliste des rationalistes, une phrase m'avait frappé dans la préface d'un livre d'un historien médiéviste. Cela disait à peu près ceci  : "Quand on n'obéit pas à la loi de Dieu, on est soumis à la loi de monde, et c'est bien pire". J'avais été surpris par cette phrase, parce que je n'avais pas l'impression que le monde ait une loi (à part les lois de la psychologie et de la sociologie, mais on sait toutes les exceptions qu'elles comportent, quant aux lois de la physique, elles sont si immanentes qu'on ne peut pas les considérer comme une norme juridique). Pour moi le monde était au contraire le champ de possibilités et je trouvais fou d'y renoncer pour se soumettre à la loi d'une fiction, d'une vue de l'esprit, le divin, qui avait toutes les chances de ne pas exister.

Mais comme toutes les folies, cette phrase m'a poursuivi. Le raisonnement en terme de lois me faisait penser à Kant, avec sa loi morale pure (l'Inconditionné) et puis le flot des impératifs "hypothétiques" de la vie. Je n'étais pas habitué à opposer dans ma tête le royaume de Dieu et le monde, opposition qui a pourtant structuré les mentalités en Occident pendant des siècles, et qui est au fondement du Nouveau Testament. Peut-être parce que l'Eglise catholique qui m'avait éduqué quand j'étais enfant n'en parlait pas beaucoup. Les évangéliques, eux, en font leur pierre angulaire, comme cette agréable québécoise, Mathilde Spinks, qui, hier, dans une sympathique discussion avec son prédicateur de mari, racontait sur You Tube comment étant ado elle avait voulu "connaître le monde" et sa "liberté" alors que son mari, lui, qui avait eu la chance d'être entouré par des saints qui effectuaient des miracles de guérison tous les jours, s'en était toujours tenu au contact intime avec l'au-delà...

Je songeais à tout cela à mon réveil ce matin autour du sort de ce photographe, David Hamilton, dont les journaux ont relaté le suicide à la fin du mois dernier (je crois le même jour que le décès de Fidel Castro). Il lui était reproché d'avoir violé il y a quelques années une star de la TV. Dans la religion il y a des bourreaux et des victimes, mais ni les bourreaux ni les victimes ne sont innocentes, car tout le monde est complice des mauvaises pensées et mauvaises actions héritées de générations en générations. De ce point de vue là, savoir si Hamilton fut bourreau ou victime est sans importance. Ce qui est intéressant en revanche, c'est cette loi du monde à laquelle le photographe participait.

Beaucoup de gens de ma génération on trouvé "sympa" dans les années 1990 de feuilleter des Penthouse, de regarder de temps en temps un petit film X sur Canal+. Ce n'était pas de l'obsession, juste un petit penchant "esthétique". Nous étions encouragés par le système culturel qui portait notamment au pinacle Helmut Newton. Ce n'était rien, juste de la "licence artistique", un éloge de la beauté féminine (c'est d'ailleurs ainsi que Melania Trump a justifié ses photos de jeunesse...). Elles étaient pourtant hypnotisantes, ces images, mais l'hypnose ne nous faisait pas peur. Il fallait "libérer le corps". D'ailleurs ces nudités étaient partout, dans les films, dans la pub. C'était "chic", "tendance", il fallait être comme ça. C'était la loi du monde. Il n'était plus question de montrer des princesses égyptiennes prenant leur bain tout habillées comme dans le cinéma hollywoodien des années 50.

Ce n'était rien, et c'était tout. Les photographes ne croyaient pas mal faire, les spectateurs non plus. On commence par regarder les photos. Ensuite on a envie d'en faire soi-même etc. Ce n'est rien, juste du jeu.

Et puis un jour un photographe se met à violer. Et ça se déglingue dans sa vie. Il est ruiné, il est seul, et le crime le rattrape dans les souffrances de la vieillesse. J'ai aussi connu le cas, dans les années 2000 d'un maître de conf en sociologie qui étudiait les boites échangistes et dont la carrière a été coulée par une sombre histoire de harcèlement sexuel dénoncée par une de ses étudiantes. Le processus est connu. Il se déploie sur 30 ou 40 ans. On regarde, puis on pratique, puis on harcèle, puis on viole etc. Les philosophes grecs que beaucoup de pères de l'Eglise identifiaient comme leurs précurseurs y ont vu l'engrenage de l'intempérance. Faut-il se contenter d'appeler ainsi ce défaut de la nature humaine qui nous rend insatiables dans le plaisir jusqu'à la destruction ? Ou faut-il l'appeler "pacte avec les démons" comme mon passage par les médiums me l'a enseigné, quand j'ai vu des manifestations très étranges se déployer non seulement en moi mais encore autour de moi, chez des gens que je connaissais à peine qui convergeaient soudain avec moi dans les moindres détails, sur des quarts de phrases, de demi-mots, et tendaient le miroir de ce qui en arrière-plan du réel tirait les ficèles de nos vies ? L'avantage de bien comprendre qu'il y a un monde occulte derrière nos actes, un monde en fait pas si occulte que ça si on prend bien garde aux "hasards" du quotidiens, à ce que nous montrent nos vies éveillées et nos songes nocturnes, c'est quand suite on n'est plus dans le compromis, l'indulgence. On n'est pas dans le "mais non mais non, moi je n'irai pas jusqu'aux extrémités de David Hamilton". On n'est pas dans cet orgueil là. On connaît mieux ses limites.

Ceux qui sont sûrs de ne pas finir comme David Hamilton ont des chances de gagner leur pari, bien sûr, dans la mesure où, c'est vrai, on peut toujours se "retenir". On peut trouver un chemin de modération sans avoir besoin de découvrir le monde occulte et ses démons. On peut se dire "ok, je ne regarde plus d'images et je me mets au footing". Mais pour combien de temps ? Et que valent ces compromis. Sont-ils si équilibrés que cela ? Sont-ils si lucides ? Pendant des années je pensais que mon attachement profond à l'éthique, à l'engagement politique universaliste etc me protègerait des risques de dépendance à l'esthétique d'Helmut Newton. Mais ce chemin de "modération" était tout sauf équilibré. L'engagement politique nourrissait mon orgueil autant que mon désespoir parce qu'il s'avérait inutile et sans impact sur le cours réel des choses. Et, par ailleurs, la fascination pour l' "imago" féminine comme eût dit Lacan restait intacte, et cela me plongeait dans un tel malaise que j'aurais pu engraisser des dizaines de psychanalystes avec cela. La loi du monde, c'est au fond cela. Même quand ça ne mène pas jusqu'au sadisme, jusqu'à la destruction de l'autre et soi-même. C'est cette névrose larvée, le monde de Woody Allen. Celui-ci a fait un film sur les médiums il y a 3 ou 4 ans. Il les a traités comme de vulgaires charlatans, sans chercher à comprendre plus loin. Pas étonnant de la part d'un homme qui a surfé toute sa vie sur la mode freudienne sans vouloir vraiment VOIR ce qu'il peut y avoir au delà. Lui aussi a payé son écot à l'accusation d'agression sexuelle, y compris sur des mineurs, comme Polanski. Non, ce monde de névrose de celui qui évite soigneusement d'aller au bout de sa folie ne vaut guère mieux que celui du destructeur nihiliste. La différence entre le névrosé qui cultive son pessimisme à la petite semaine en jetant un oeil à un film X de temps en temps et le cinglé de Daech qui donne son esclave sexuelle aux chiens après qu'elle se soit suicidée est la même différence qu'entre le banquier de Wallstreet qui spécule sur les usines de fabrication d'armement et le paramilitaire qui massacre au fin fond du Yémen. Une différence de degré, pas de nature. Et c'est toujours la loi du monde.

Vous pouvez vous dire "je garderai les mains propres, je n'irai pas jusque là", au mieux vous resterez dans un marécage de médiocrité triste et déséquilibrée à la François Hollande, dont rien de vraiment beau et généreux ne sortira. Et ce que je dis ne concerne bien sûr pas que les hommes qui aiment les images des femmes. Cela concerne aussi ceux qui sont accros à l'alcool, à la réussite professionnelle ou intellectuelle, les collectionneurs fétichistes, les égocentriques de tout poil, les gens qui s'abrutissent de politique etc. Et cela concerne les femmes, celles qui aiment les hommes, et celles qui ne les aiment pas. Les enthousiastes, les aigries, les amoureuses des chats, celles qui posent nues chez le photographe du quartier, celles qui se donnent bonne conscience en se soûlant de religion (car la piété est une drogue comme les autres quand certains démons s'en mêlent). Je repense à une chanteuse que j'ai connue en 2009, qui ne jurait que par le culte de la terre (la "pachamama"), de l'écologie, de la solidarité internationale, les médecines douces, toutes ces religions immanentes dans lesquels l'humain gonfle son orgueil et parfois s'anéantit. Elle dormait la moitié de ses journées et entretenait l'autre moitié dans le regret amer d'un succès disparu. Le public lui manquait. Le monde lui manquait. Tel est le paradoxe du monde : plus on l'aime plus il se dérobe, pas seulement à cause du temps qui passe, mais parce que, coupé de la force qui est la cause directe de sa cohérence, il n'est que le fantôme évanescent dans lequel tout désir s'abîme. Cette grande défenseure de la cause féminine fut ensuite aux abonnés absents quand je lui ai proposé d'aider les Yézidis. C'est le cas plus généralement de notre pays tout entier. Nareen Shammo, la journaliste irakienne qui témoigne du sort de ce peuple, a été invitée à en parler à Genève, à Bergen, à Bruxelles, à Vittoria, à Barcelone. L'hexagone est comme un immense trou noir qui ne lui accorde aucune tribune. Mme Badinter est-elle entrée en hibernation ?

Le système social glisse une photo de femme nue sur les écrans vingt fois par jour, et vingt fois par jour un éloge de l'éternelle jeunesse du corps, de la Terre-Mère à vénérer et protéger, de l'humanité qui n'a besoin ni de Dieu ni de maître (sauf bien sûr le Dieu-argent), la belle humanité si bienveillante, si attachante, si "hillaryclintonienne" etc. Puis il lynche David Hamilton pour se donner bonne conscience, c'est dans l'ordre des choses. Il faut maintenir le consommateur dans le juste équilibre de la névrose qui déglingue les esprits, mais de manière "soutenable", compatible avec une certaine survie de l'ordre social, sans quoi la loi du marché ne fonctionnerait plus. Ne pas tuer la poule aux oeufs d'or. Juste garder le bon équilibre dans le déséquilibre.

Quatre gamines d'un lycée ("lycéennes engagées" disent-elles) des beaux quartiers de Paris m'écrivent avant-hier pour m'indiquer qu'elles préparent un travail de groupe pour leur bac (elles sont en première) et qu'elles ont choisi dans ce cadre le thème de la nudité publique... "parce qu'il est tabou", disent-elles. Le sujet cadre avec la "loi du monde" : juste assez trash pour perturber les équilibres, mais quand même assez correct (tous les grands journaux en parlent depuis dix ans) pour ne pas risquer de basculer dans le n'importe quoi. Il est donc susceptible d'être validé par leurs parents, par l'institution du lycée, et donc par l'Education nationale. Je ne suis pourtant pas sûr que ce chemin du monde soit tout à fait le meilleur pour elles. Il y a même de fortes chances pour qu'il leur prépare un avenir assez bancal...

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article