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Le blog de Frédéric Delorca

Entre le quelque chose et le rien, les "Nations obscures" de Vijay Prashad, la sociologie, les nuances

9 Octobre 2017 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi, #Lectures

Je ne suis pas "quelque chose" dans la mesure où je ne suis pas un prof à la fac ni un militant encarté dans une association ou un parti, ni même un blogueur célèbre. Donc à ce titre, je ne suis pas enfermé dans des routines de pensée, j'ai pu m'ouvrir à des tas d'horizons nouveaux au risque de devoir remettre en cause pas mal de mes écrits passés (par exemple quand j'ai dû abandonner l'athéisme) sans avoir de comptes à rendre à personne.

Et je ne suis pas "rien" non plus, parce que, même si mon blog a peu de lecteurs, il ne descend jamais en dessous d'un certain seuil de lectorat depuis dix ans, il m'arrive encore d'avoir le témoignage de quelques personnes intéressantes que mes écrits influencent, et même des surprises me tombent parfois dessus comme lorsque l'association ICD ou BBC Afrique se sont mises à m'interviewer. Ca ne suffit pas à faire de moi "quelque chose" au sens exposé plus haut, mais ça m'empêche de devenir "rien" c'est à dire de me retrouver complètement découragé et sans inspiration.

Comme mes stratégies des années 2000 pour devenir quelque chose (au service de mes idées), et mes tentations de n'être rien dans les années 2010 (au service de mon nihilisme) ont échoué, j'ai décidé de ne me poser aucune question et de suivre juste au jour le jour mes intuitions ou celles que me donnent tel ou tel interlocuteur (c'est ce que j'appelle la stratégie de la brindille au fil de l'eau). Je ne m'impose aucune lecture ni aucune écriture, je laisse venir.

Cela réserve des surprises. Ainsi, en ce moment, diverses personnes sur mon chemin me conduisent à relire ma thèse que j'avais soutenue en 2006. Je ne m'y attendais pas. Pour moi cette thèse était vouée à rester enterrée dans les sables. Mais des gens m'obligent à leur en parler, donc ça me replonge dans une ambiance, celle de la sociologie bourdieusienne, dont j'avais surtout fini par voir les limites, mais dont il est bon aussi de temps en temps de retrouver (avec beaucoup de réserves) certains avantages.

Je dirais qu'il en va de même du marxisme, autre denrée dont il ne faut pas abuser mais qu'il ne faut pas trop mépriser non plus. A propos du marxisme, je me replongeais tantôt dans la lecture des "Nations obscures" de Vijay Prashad (un universitaire que j'avais enrôlé dans l'équipe de l'Atlas alternatif jadis). C'est un livre qui a bien des vertus, notamment celle de ne pas abrutir le lecteur avec le vocabulaire aride du marxisme (bien que son auteur soit communiste), et celui d'étudier finement les rapports entre les classes sociales : en ce cinquantième anniversaire de la mort de Che Guevara, je recommande notamment le chapitre sur la Bolivie et les rapports entre le peuple, l'armée et l'impérialisme dans le Tiers-Monde.

La sociologie n'est jamais prédictive (pas plus que la démographie, n'en déplaise à Emmanuel Todd), mais elle offre toujours des "narratives" comme diraient les Anglo-saxons, des fils narratifs intéressants pour le passé. Quand on analyse le rôle (faussement) stabilisateur de l'armée dans les conflits sociaux dans tel pays à une époque donnée, on est au moins dans une narration plus riche, moins stupide, que le thème "les pays du tiers monde dans les années 60 étaient trop machistes pour pouvoir progresser sans la férule d'un pouvoir autoritaire" et autres balivernes journalistiques.

Malheur à l'intellectuel rempli d'hubris qui, de ses jolies narrations sur le passé prétendrait en conclure une vision pour l'avenir, mais pouvoir bien raconter le passé est déjà un petit luxe.

Pour ne rien dire de notre incapacité à parler du présent : voyez à ce propos une vidéo très légère sur laquelle je suis tombé ce matin. Elle part d'une hypothèse : il y a eu un survol de la Corée du Nord par des B52, puis un tremblement de terre. Conclusion : une bombe nucléaire a été larguée sur le pays de Kim Jong Un. Thèse intéressante, oui mes voilà... Des preuves ? Aucune. On allègue. Puis petit à petit la vidéo se discrédite : fautes de français, incapacité à prononcer correctement Trump ou "establishment" (déjà que cette manie des Internautes d'utiliser des voix de robots pour lire leurs textes est horripilante). Outrance du vocabulaire : on présente l'entourage de Trump comme une junte militaire, on use d'un vocabulaire à gerber "les khazariens" (sans doute un dérivé des thèses de Shlomo Sand sur les Khazars, lesquelles ne tiennent guère la route, mais beaucoup les ont fait leurs dans une orientation clairement antisémite), puis on nous raconte sans nuance que le prince Harry a fait un signe satanique à Mélanie  Trump, alors que de la nuance, il y avait de la matière pour en faire, par exemple au vu ce que dit une spécialiste de la gestuelle qui a déjà étudié celle dudit prince ici.

Les gens qui ne prennent pas la peine d'assortir leur propos de nuances ne se rendent pas compte qu'ainsi ils discréditent toutes leurs affirmations. Les nuances n'ont jamais affaibli une thèse : elles ménagent une discussion, et des approfondissements plus intelligents. On sait que la monarchie anglaise a depuis le XIXe siècle des rapports étroits (et souvent criminels) avec les Rothschild (mais aussi avec bien d'autres structures impérialistes), et que peut-être (cela se disait déjà il y a 120 ans), il y avait des pactes de sociétés secrètes derrière tout cela - et le fait que la reine Elisabeth se fasse soigner dans un hôpital franc-maçon donne à penser. On sait aussi que le prince Harry est un peu louche, lui qui se promenait à poil à Las Vegas il y a quelques années (Las Vegas, toujours Las Vegas). Mais quel intérêt de sauter aux conclusions aussi rapidement ? Montrez les faits, rappelez d'autres faits, et cela suffira largement à créer une présomption ouverte : "il y a peut-être quelque chose là dessous", "oui, peut-être, mais pas sûr". Il y a peut etre quelque chose derrière ce tremblement de terre en Corée du Nord. Comme il y avait peut être quelque chose derrière cette insubordination des militaires à la fin du second mandat de Bush (quand un bombardier d'une base du Sud des Etats-Unis refusa de décoller). Quoi ? Un historien le dira peut-être dans 100 ans. Ou peut-être jamais. Ne faites pas semblant de savoir quand certaines parties du réel sont inconnaissables. Et dire que Melania Trump a rallié les Illuminati parce qu'elle était en noir et blanc face à Harry me paraît tout aussi absurde.Dites "peut-être" dites "à creuser", mais ne feignez pas d'avoir tout compris. De toute façon, que les Illuminati existent encore (cela reste à démontrer car le groupe est censé avoir été dissous au XVIIIe siècle) ou pas, qu'une partie de la monarchie anglaise y adhère ou pas, on n'a pas besoin d'avoir des certitudes là dessus pour comprendre que la surclasse mondiale est profondément décadente (il suffit de voir Hillary Clinton avec Beyonce) en même temps que profondément injuste et destructrice des structures étatiques qui seules peuvent protéger les peuples, pour comprendre qu'il faut revenir à des cadres nationaux et des systèmes de démocratie sociale participative. Face à ces évidences, les spéculations sur le Prince Harry ou sur le "pédigrée" de tel ou tel sont de trop. Halte aux spéculations ! Juste des faits !

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