Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog de Frédéric Delorca

La vie intérieure

4 Mai 2020 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Peuples d'Europe et UE, #Lectures, #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités, #Philosophie et philosophes, #Christianisme

Ma correspondante turque m'envoie cet après-midi un petit essai qu'elle a écrit sur la Saint Barthélémy vue par Alexandre Dumas, en vue d'obtenir je ne sais quel diplôme dans le cadre de ses cours par correspondance. Grâce à elle, il y a peu, j'avais découvert la pensée religieuse de La Bruyère. C'est parfois dans le regard des étrangers qu'on comprend mieux ce que notre pays peut apporter au monde, ce qu'il faut défendre dans son héritage. Il y a tant de façons, insidieuses d'aliéner l'héritage d'une civilisation dans la barbarie d'une culture moins avancée. C'est le cas de la techno-culture mondiale actuelle, qui n'est qu'une forme abâtardie de la culture anglo-saxonne des siècles passés. Il y a mille façons de délaver notre regard dans le creuset de cette sous-civilisation. Même les formes de dévotion évangéliques (qui contaminent beaucoup d'esprits religieux chez nous) participent de cette dévalorisation complète des héritages culturels.

Ce soir, je lisais cette phrase de Bernanos : "Je crois seulement qu'un homme peut très bien garder une âme et ne pas la sentir, n'en être nullement incommodé ; cela se voit, hélas ! tous les jours. L'homme n'a de contact avec son âme que par la vie intérieure, et dans la Civilisation des Machines la vie intérieure prend peu à peu un caractère anormal (...) Elle encourage volontiers tout ce qui agit, tout ce qui bouge, mais elle juge, non sans raison, que ce que nous donnons à la vie intérieure est perdu pour la communauté (...) Imbéciles ! Vous vous fichez éperdument de la vie intérieure, mais c'est tout de même en elle et par elle que sont transmises jusqu'à nous des valeurs indispensables, sans quoi la liberté ne serait qu'un mot" (La France contre les robots p. 116-117).

Je n'apprécie pas tout dans Bernanos que je trouve souvent un peu brouillon, mais il a toujours des intuitions intéressantes (sa sympathie pour la Révolution de 1789 qu'il juge inspirée par l'amour chrétien de la liberté, avant sa confiscation en 1791-94, son refus radical du franquisme et du fascisme etc). Et sur la question de la vie intérieure, je ne peux que lui donner raison.

En lisant ce passage,  je me disais que nous avons bien mérité la dictature que le coronavirus va faire peser collectivement sur nos épaules, comme nous avons mérité, il y a 19 ans, celle que nous a infligée la soi-disant "lutte contre le terrorisme". Nous sommes si fascinés par les machines, à commencer par les ordinateurs. Chaque jour nous leur avons laissé voler notre âme. Qui s'étonnera ensuite que les gouvernements technocratiques, qui vivent par et pour les machines, se permettent maintenant de nous enfermer chez nous, et de nous fliquer avec leurs drones, avec leurs puces, avec leurs chiens ?

Nous avons renoncé à la vie intérieure. Ceux qui croient la sauver par la "méditation", me font bien rire. Oh la belle manière de sauver sa liberté ! Faire le vide ! Laisser le corps prendre le pouvoir dans la respiration ! Et avec le corps, évidemment ses démons, puisque notre nature est déchue !

C'est par l'esprit qu'il faut vivre, et cet esprit on ne le libère pas en donnant au mot méditation le sens asiatique, passif, qui fait le lit de toutes les tyrannies, mais l'ancien mot chrétien, qui implique une libre réflexion. Libre, sans hâte, sans productivisme, qui fait tous les détours qu'il faut par la rêverie, et par la prière humble, mais qui demeure active, qui ne rend pas les armes au pouvoir de César... pas même au César en blouse blanche, ni à l'expert, au maître des machines...

La France des Gilets jaunes peut-elle encore apporter quelque chose à ce sujet ? Bernanos reprochait aux élites françaises, qui étaient à l'avant garde dans les années 1780, d'avoir renoncé à l'être un siècle plus tard, laissant au peuple le "risque" de l'innovation. Idée à creuser. Normalement ce serait aux intellectuels, gavés de loisir et de temps libre, d'avancer des idées, plutôt que, comme le pauvre Etienne Chouard, d'attendre que chacun s'y emploie dans un atelier constituant au sortir d'une dure semaine de labeur. Si seulement nos "penseurs" n'étaient pas tous tombés dans le piège des médias (officiels et alternatifs) et du marketing, celui du narcissisme ! Si seulement ils n'avaient pas renoncé à leur âme, eux aussi ! Tous ont peur de leur âme, tous ont peur de leur vie intérieure. Qui sait ? S'ils se mettaient à l'écoute de ces choses obscures, ils pourraient y retrouver une culture, une histoire... Certes pas ! non ! plus de passé, plus d'histoire, ou alors seulement une histoire-alibi pour instruire des procès. Le procès, l'action, la haine. Il manque à tout cela la contemplation qui seule peut être créative. Encore et toujours Sainte Geneviève dans sa cellule qui sauve Paris des Huns. "Marthe, occupée à divers soins domestiques, survint et dit: Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma soeur me laisse seule pour servir? Dis-lui donc de m'aider. Le Seigneur lui répondit: Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée." (Luc 10:40-42)

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

A
Merci
Répondre