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Le blog de Frédéric Delorca

Expériences sociales incommunicables

12 Août 2021 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Béarn, #1950-75 : Auteurs et personnalités, #Souvenirs d'enfance et de jeunesse, #Cinéma, #La gauche, #Lectures

Vous savez que j'ai eu des échanges jadis avec le sociologue Pierre Bourdieu. J'ai revu encore l'an dernier un de ses amis d'enfance qui me reparlait de lui. Tout à l'heure je m'amusais à relire un morceau de son "Esquisse pour une auto-analyse" où ça parle du Béarn, de l'Algérie, de Paris. Dans le premier paragraphe je lis cette phrase "en raison de l'amplitude de mon parcours dans l'espace social et de l'incompatibilité pratique des mondes sociaux qu'il relie sans les réconcilier, je ne puis pas gager - étant loin d'être sûr d'y parvenir moi-même avec les instruments de la sociologie - que le lecteur saura porter sur les expériences que je serai amené à évoquer le regard qui convient, selon moi".

Le propos est fort : il parle de mondes sociaux "incompatibles". Entre le village béarnais et le collège de France, il n'y a pas de compatibilité. Du temps où je faisais les allers-retours entre Sciences Po Paris et la maison de mes parents ouvriers en Béarn, je ressentais les choses comme lui.

Tout à l'heure quand j'entendais dans cette vidéo un amateur d'armes à feu régler ses comptes avec Mediapart qui l'attaquait, j'avais aussi le même sentiment : des mondes incompatibles, qui ne peuvent pas communiquer, même dans la polémique. Chacun a ses mots clés, ses mots valises, pour tenter d'exprimer quelque chose. Mais au fond il n'y a rien à communiquer. Tout est faux.

Quand Ruffin parle du peuple, quand Soral en parle, quand Zemmour en parle, cela sonne faux. Tout comme cela sonnerait faux si j'en parlais moi qui suis maintenant un bourgeois. Mes cousins chasseurs n'auraient rien à dire à une youtubeuse pseudo-intello façon Tatiana Ventôse, et celle-ci peut toujours faire semblant de s'intéresser au petit peuple, à ceux d'en bas, elle ne le fait que dans un combat contre les petits bourgeois de sa trempe, en usurpant la prétention de parler en son nom. Ils feraient mieux de dire, comme Pasolini dans cette interview en français de 1966 : "Je hais la petite bourgeoisie et je me hais comme petit bourgeois" et se mettre à filmer plutôt que de parler. Le petit bourgeois trahit les classes populaires dès qu'il veut parler à leur place. Et pour cette raison Bourdieu les a trahies aussi en finissant par défendre la political correctness de plus bas étage, que maintenant Soros finance à coup de milliards.

Mais voilà, dans les années 60-70 au moins, on devait faire semblant de s'intéresser aux classes populaires. On ne se sentait pas autorisé à les gaver de malbouffe, de vaccins, et de musique de merde en le traitant de "sans-dents" et en lui tirant dessus au LBD s'il venait occuper les places des centres-villes. On ne se sentait pas encore en mesure de lui dire ouvertement qu'il polluait trop la planète et qu'il était temps de le stériliser. On avait la petite touche paternaliste, toujours humiliante, toujours détestable, mais qui au moins permet encore de laisser entrevoir quelque chose de l'indécente vérité de ce monde. Tenez, prenez les conférences d'Henri Guillemin, ce fils de petit fonctionnaire comme Bourdieu devenu chrétien social. Installé à titre posthume sur You Tube devant son joli mobilier d'intellectuel, il se sent obligé de rappeler, en 1970, que la canaille girondine de 1792 n'était qu'une bande de vautours assoiffés d'argent tandis que l'on doit reconnaître à Robespierre (comme aux frères Gracques à l'époque romaine) le mérite d'avoir au moins un peu quand même essayé de porter atteinte au dogme de la "propriété sacrée", pour limiter les injustices. Mes profs de Sciences Po quand ils parlaient de la Révolution n'avaient pas cette délicatesse. Dans les années 60, on ne pouvait pas penser l'humanité et la morale sans songer aux classes humiliées. Il en allait de même dans les années 1840. Je repense au père Lacordaire quand il soulignait la phrase de Jésus selon laquelle la preuve que le Messie était là c'est que "les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres." (Matt 11:5). " Etre auprès des pauvres compte plus que de faire des miracles", estimait-il, et il ajoutait : "un jour peut-être l’Antéchrist ressuscitera des morts ; mais ce qu’à coup sûr il ne fera pas, c’est que les pauvres soient évangélisés". C'était du paternalisme chrétien, mais un paternalisme qui, au moment des barricades de 1830 et 1848, ne pouvait pas faire l'économie de la question sociale comme on la fait cyniquement aujourd'hui.

Aujourd'hui il n'est plus question de s'intéresser aux classes opprimées. Ni aux affamés qui se cachent pour se rendre à la banque alimentaire, ni à ceux qui sortent leurs fusils pour essayer de défendre ce qu'il reste de la "douce France cher pays de leur enfance" ou de leur "doux villages". Tout le monde est devenu du bétail, étiqueté, de la marchandise pour l'élevage des "grands initiés", de l' "élite mondiale"...

Je repense encore à Bourdieu quand il écrivait dans Science de la science et Réflexivité que la sociologie anglo-saxonne avait toujours été une forme d'ingénierie sociale. En lisant cela à l'époque (il y a 20 ans), je en pensais pas que cette ingénierie, cet art de gérer le troupeau et de le faire taire (et même d'en éliminer les mauvais éléments) deviendrait un pratique aussi ouvertement assumée par les classes dirigeantes.

J'ai fini pour ma part par estimer comme Wittgenstein que ce qu'on ne pouvait dire il fallait le taire. Et que, puisque cette disparité entre les divers types de classes dominées et la petite, moyenne et grande bourgeoisie était si marquée, et si ineffable, il était vain d'écrire pour en témoigner (et encore plus vain de tenter d'expliquer comment ses diverses strates peuvent s'agencer dans un individu statistiquement improbable qui a connu une ascension sociale elles peuvent s'agencer). Ne parlons pas de ça puisqu'il n'y a pas de mots pour le dire, puisque les mots sont nécessairement pédants, petits bourgeois. L'honnêteté est de se taire sur ce sujet, de parler d'autre chose... Je n'en dis donc rien dans ce blog. Mais je rappelle tout de même ceci : ceux qui prétendent en parler, dans leurs écrits, à la TV, en parlent nécessairement d'une manière fausse. Ce sont des imposteurs.

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