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Le blog de Frédéric Delorca

L'inconstance de l'actualité

30 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Billets divers de Delorca

Difficile de ne pas céder au flot de l'actualité et de prendre du recul. Peu de blogs et sites y parviennent.

Voyez par exemple le phénomène "Sarah Palin". Il y a un mois elle fascinait les médias, et beaucoup, comme Julia Kristeva dans Libération, y allaient de leurs critiques contre cette forme d'idolâtrie de la "mère conservatrice", crépuscule de la virilité en même temps que du féminisme authentique. On se croyait revenu à Çatalhöyük au 7 ème millénaire avant JC. Et puis, l'adjointe de McCain a révélé son incompétence, elle est devenue un "boulet" pour le candidat républicain, Hustler a fait un film X sur elle, et la voici revenue au statut d'une Edith Cresson ordinaire. L'ordre règne à Varsovie. 

Même chose pour l'essor de la Russie, que l'on a cru entrevoir avec certitude quand le Kremlin résistait à l'aventurisme de Saakachvili en août. Maintenant que la bourse de Moscou s'est effondrée, et avec elle le prix du baril du brut, les doutes sont à nouveau permis.

La crise financière elle-même, personne ne sait trop qu'en faire. Après avoir pressenti l'effondrement imminent du système, on se rabat sur l'hypothèse d'une simple "récession". Le Grand Soir n'est peut-être pas pour demain.

Revenons encore à la politique intérieure étatsunienne. En 2007 Paul Craig Robert pronostiquait sans rire la possibilité pour Bush - ou quelque coterie derrière lui - de déclarer l'état d'urgence, celle d'un coup d'Etat militaire. Puis on a dit que, même si les démocrates gagnaient, ce serait Hillary Clinton, parce qu'elle avait l'argent des multinationales. Même quand elle était au coude à coude avec Obama on pronostiquait qu'elle pourrait être élue comme candidate, même avec moins de délégués qu'Obama à la convention démocrate. Puis quand Obama a pris les devants, au lieu de souffler un peu, beaucoup se sont exclamés qu'il ne le devait qu'à son virage à droite, et que donc rien ne changerait.

Je ne suis pas hostile à chacune de ces analyses prises isolément. Mais ce qui me gène, c'est l'enchaînement : cette façon que tout le monde a d'enchaîner un propos, puis un autre qui le contredit, au fil de l'actualité et de ses rebondissements. C'est une marque de dépendance à l'égard d'un flux dont le rythme reste dicté par les grands médias. La forme même d'Internet, et du blog, favorise cette absence de recul. C'est pourquoi je crois judicieux de se détacher de l'actualité de temps à autre, se pencher sur l'histoire ancienne, sur la littérature, reconstruire dans ce périmètre l'espace d'une pensée à soi qui évitera ensuite de voler au vent comme les feuilles et d'embrasser les credos en vogue ou leur démenti sans la moindre constance. Nous avons tout à gagner à nous éloigner de l'actualité - même s'il est vrai qu'hélas nul ne peut se payer le luxe de l'ignorer complètement.

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Ban Ki-Moon, l'Euramérique, les journalistes

28 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Billets divers de Delorca

Voici une info que je n'ai pas encore eu le temps d'exploiter dans le cadre du blog de l'Atlas alternatif : selon l'AFP du 10 octobre, la Russie réclame une enquête contre le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, après la signature d'un accord qui reconnaîtrait l'Alliance atlantique comme une organisation "de maintien de la paix", a dit l'ambassadeur russe à l'Otan. L'accord aurait été signé sans information des membres du Conseil de sécurité Le secrétaire général de l'ONU "risque de subir une destitution. Ses actions sont honteuses", s'est emporté M. Rogozine. Selon lui, ce document "réhabilite" l'Otan pour ses bombardements en Serbie lors de la guerre du Kosovo, et juge que l'accord a été signé pour que "l'ONU partage le fiasco en cours en Afghanistan", où l'Otan commande la Force internationale d'assistance à la sécurité (Isaf), sous mandat des Nations unies (AFP http://groups.google.fr/group/fr.soc.politique/browse_thread/thread/0af82f76b7916022, également repris par L'Humanité http://www.humanite.fr/-+2008-10-11_International+-) . En fait les premiers remous contre la manoeuvre de Ban Ki-Moon remontent au début du mois d'octobre. L'accord entre Ban Ki-Moon et le Général Jaap de Hoop Scheffer aurait été signé en secret le 23 septembre. Le ministre des affaires étrangères russes s'en est indigné le 9 octobre (http://en.rian.ru/russia/20081009/117635210.html).

J'avais déjà évoqué dans un article sur le Darfour les liens entre Ban Ki-Moon et l'administration Bush (http://atlasalternatif.over-blog.com/article-6756462.html). Voilà un bon sujet d'investigation pour les journalistes professionnels, mais, pour l'heure, la grande presse semble se désintéresser complètement du sujet. De même on ne sent pas un grand enthousiasme des journalistes à aller enquêter sur les rumeurs de corruption par la mafia albanaise (http://www.svd.se/nyheter/utrikes/artikel_1863409.svd) de M. Martti Ahtisaari, émissaire de l'ONU appointé par M. Ban Ki-Moon, qui, l'an dernier, valida la déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo et depuis lors a été brillamment récompensé pour ce geste par en obtenant le prix Nobel de la Paix (ce n'est pas la première fois que ce prix revient aux semeurs de désordre et de guerre).

Ce qui est aussi désagréable en ce moment dans cette affaire de police de l'OTAN au Kosovo, c'est qu'on voit se mettre en oeuvre  le rêve d'Edouard Balladur, à savoir une "Euramérique" fusionnée. Quelque 80 Américains - essentiellement des policiers, plus quelques juges et procureurs - contribueront à la mission européenne (illégale car non avalisée par l'ONU) de police et de justice au Kosovo, marquant ainsi la première participation des Etats-Unis à une opération de l'Union européenne (UE), aux termes d'un accord signé mercredi à Bruxelles (source AFP 22 octobre http://www.france24.com/fr/20081022-kosovo-quelque-80-americains-vont-participer-a-mission-lunion-europeenne). Mais là encore, grand silence de nos chers médias "professionnels" sur le sujet.

Pour mémoire, rappelons que, pour l’année 2008, 282 millions d’euros ont été prélevés sur vos impôts pour être distribués à la grande presse sous forme de subventions diverses, sans parler des exonérations fiscales à ces groupes  (http://danielegiazzi.typepad.fr/ump/files/septembre_2008rapport_giazzicomplet.pdf). Vous pouvez demander des comptes sur l'usage qui est fait de votre argent.

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"Le crime de Jean Genet"

27 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

Sur les conseils d'un lecteur de ce blog, j'ai lu "Le crime de Jean Genet". L'ouvrage est moins intéressant par ce qu'il dit de Genet que par ce qu'il révèle, en filigrane, de son auteur, une bourgeoise libanaise maronite amie de la Palestinienne Leïla Shahid. On voit bien quel genre de femme elle fut, modèle de la lettrée des seventies, de ces "nouvelles entrantes" comme on dit en sociologie qui s'émancipaient (un peu) du machisme et du conservatisme de leur milieu par l'université (je vous conseille cependant le film documentaire sur Vincennes qui parle des nanas devenues MLF à cause du machisme des maoïstes, le choix des cercles militants tenait à peu de choses). Une sorte de femme archétypale, qui commence sa carrière comme attachée de presse et la finit comme "écrivain", c'est-à-dire la débute en fumant des cigarettes dans les bistrots auprès des "grands hommes" en se gargarisant de leurs mots, de leurs références (Freud, Kafka, Proust), et la finit dans la case "auteur" d'un Galligrasseuil déclinant en couchant par écrit les choses vues et entendues.

Sont-elles vraiment les meilleurs témoins possibles de ce qui s'est joué à leur époque ? Je ne sais.

Ce qui est sûr c'est que le moule historique est cassé. Ce genre de femme n'existe plus. Les lettrées d'aujourd'hui, à supposer qu'elles puissent être encore "groopies" de quelque homme célèbre que ce soit (beaucoup sont déjà écrivaines à 30 ans ou font semblant de l'être), ne fument plus en sa compagnie (d'ailleurs elles ne fument plus du tout) et ne citent plus Freud. Elles échangent des photos X avec lui par email, et lui font ensuite un procès pour harcèlement en estimant que cela fait partie de leur combat pour la civilisation. Enfin, je suppose que ce doit être quelque chose dans ce goût là.

Je vais lire Genet d'un peu près (m'étant contenté de le parcourir d'un regard distrait à vingt ans). Ce qu'il dit des Palestiniens des années 70-80, de la dérive d'Arafat (il semble rejoindre à ce sujet le point de vue du docteur Habache dont j'ai cité le bouquin il y a peu), du général Tlass en Syrie m'intrigue.
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"Where have all the Romans gone ?"

25 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

"Si la justice est embarrassée avec le «délit d’offense au chef de l’Etat» c’est justement parce qu’il renvoie directement à l’ancien «crime de lèse majesté». Cette incrimination est très ancienne puisqu’elle remonte à l’antiquité romaine. Les empereurs Auguste et Pompée l’utilisèrent notamment pour réprimer des opinions insolentes ou critiques à leur égard."  écrit le sénateur Mélenchon sur son blog (http://www.jean-luc-melenchon.fr/?p=633).

Comme je l'ai écrit en réponse à son texte : "Pompée n’a jamais été empereur. Cneius Pompeius fut général du temps de la République finissante, grand vainqueur des batailles d’Orient il fut finalement surclassé par le jeune Caius Iulius Caesar (Jules César) au terme d’une douloureuse guerre civile durant laquelle Pompée était étrangement devenu la dernière chance du parti conservateur (républicain). Je suis étonné qu’un vieux républicain comme le sénateur Mélenchon ignore à ce point l’histoire de la République romaine. Tout fout le camp."

Le sénateur Mélenchon est pourtant un défenseur des manières classiques d'enseigner, de raisonner, de faire de la politique. Il fut un temps où les Républicains s'étrillaient sur la question de savoir si, autour de 60-50 av. JC, Pompée jouait un rôle progressiste au service de la République romaine, ou si le progrès était du côté de César (rappelez vous aussi les écrit de Louis Napoléon Bonaparte au soutien de César, et l'admiration de Montaigne pour les pompéiens). Aucun élève de l'école d'antan n'aurait commis la bévue de placer Pompée dans le lignage d'Auguste dans la liste des empereurs romains... Voilà qui fait penser aux écrits de Sloterdijk sur la fin de l'humanisme (et des humanités) en politique et ailleurs.

On objectera que la République romaine  n'a plus rien à apprendre à notre époque. Or précisément tel n'est pas du tout mon avis. Il faut relire Aristophane et La vie de Périclès de Plutarque pour comprendre Athènes, et les textes de Lucain (un pompéien repenti) sur les guerres civiles romaines, et aussi, comme l'a fait il y a peu un auteur qui n'est pas parmi mes favoris, les essais républicains des protestants anglais, français, américains. Il faut s'intéresser à ce qu'ont été les républiques aristocratiques et les républiques plus démocratiques pour mieux comprendre ce qu'on peut ou non attendre d'un peuple et des institutions. Plutôt que de passer son temps à guêter sur Internet les sottises de Sarkozy ou de tel ou tel de ses ministres, il faut retrouver l'épaisseur de l'histoire humaine sur la longue durée.

FD

ps : A ceux de mes lecteurs qui blâmeraient la faute grammaticale dans le titre de ce billet, je signale juste qu'il imite un titre de Paula Cole, qui lui-même comportait cette tournure semble-t-il populaire aux USA... et adaptée, je trouve, au propos de notre sénateur...

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"La politique du nom propre"

22 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Je me suis souvenu, ce matin, en lisant le papier de mon ami Edgar sur son blog "La lettre volée" (http://www.lalettrevolee.net/), du livre de Derrida "Nietzsche et la politique du nom propre". Quand j'ai commencé mon engagement politique il y avait eu un débat avec certains de mes amis (par exemple celui que j'appelle Marc-Aurèle dans "10 ans sur la planète résistante") sur l'intérêt d'user ou pas d'un pseudo. Et encore aujourd'hui des discussions ressortent là-dessus à l'occasion de la publication de mon livre. Je pense qu'Edgar, qui n'est pas un journaliste professionnel (lesquels sont à peu près les seuls, avec les politiciens et certains profs, à ne pas devoir user de pseudos quand ils entrent en dissidence) connaît assez bien les contraintes de la vie sociale actuelle. Il décrit les choses fort justement. J'approuve complètement son propos ci-dessous.

FD

Lu ailleurs une bonne petite querelle (en commentaires) comme la blogosphère aime à en mener (cf. chez Toréador aussi, avec qui je suis entièrement d'accord).

Je ressors quelques idées que j'avais notées sur le sujet, pour l'occasion.

D'une part, les anti-anonymats attaquent les blogs anonymes en avançant l'idée que l'anonymat est synonyme de contenu banal. C'est idiot. Et quand bien même ce serait le cas, personne encore n'oblige quiconque à lire un blog anonyme.

L'anonymat marquerait des blogs lâches et de piètre qualité. Je crois que cette remarque est vraie pour un commentateur épisodique qui viendrait lâcher quelques injures sur le blog d'un autre, qu'il n'oserait pas signer de son nom. Mais ce qui est vrai pour un commentaire isolé devient faux pour un blog installé et pérenne.

L'anonymat n'est pas l'absence ni l'irresponsabilité

Sur la durée, l'anonymat s'efface. Peu importe qui signe ici du nom d'Edgar. Il se trouve que, sur ce blog, je réponds de ce que j'écris. Et les quelques commentateurs et lecteurs réguliers me lisent non pour ce que je suis "dans la vie" mais parce qu'ils apprécient ce qu'ils lisent ici, que cela prenne leurs idées à rebrousse-poil ou vienne conforter leurs propres opinions. Et les échanges parfois vifs montrent qu'à défaut de nous connaître en vrai nous sommes capables de discussions approfondies.

L'anonymat est relatif

De fait, ce blog est anonyme parce que je n'ai pas envie que n'importe quel client/fournisseur/relation de travail puisse tomber sur mes opinions poitiques en tapant sur Google, et ce pour les cinquante années à venir. Pour autant, il m'est arrivé de rencontrer les quelques commentateurs avec qui j'ai prolongé des échanges par mail, lorsqu'ils le souhaitaient ou à ma suggestion. Et plus question d'anonymat dans ce cas, bien évidemment. L'anonymat est donc une protection relative et de premier degré.

Le non-anonymat pèse et entrave


Je pense même, en sens inverse, que certains blogs signés de leur auteur perdent en qualité de ce fait. Comment ne pas penser que le fait de travailler pour une boite de publicité, une société de service ou autre n'incite pas forcément à une certaine réserve... Au moins le blogueur anonyme n'a-t-il rien à vendre, sinon la mince gloire de figurer à telle ou telle place du classement x ou Y... Encore ne peut-il même pas en profiter "dans la vraie vie".

Mon pseudo est une personne

Sur la durée donc, je ne crois pas qu'un blog anonyme qui se respecte (qui répond de ses positions, qui engage une discussion avec ses lecteurs) soit de moindre qualité qu'un autre - car c'est bien de qualité qu'il s'agit dans les reproches qui nous sont faits. Le pseudo devient unepersonne, à laquelle on s'attache et que l'on défend. S'il me venait à l'idée de traîner ici Balmeyer dans la boue (ce qu'à dieu ne plaise s'agissant d'un de mes blogs préférés), nul doute que ledit Balmeyer engagerait immédiatement une défense de son pseudonyme, auquel il tient certainement presque autant qu'à son nom réel.

Il y a donc, même sur un blog anonyme, une personnalité qui, pour être virtuelle en apparence, est bien réelle et mérite de ne pas être a priori ramenée à l'insignifiance.

Edgar
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Le socialisme

17 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

La revue Commune, qui m'avait demandé il y a quelques mois un article sur le socialisme vient de le publier (n°51, septembre 2008). C'est un texte dans le prolongement de mon "Programme pour une gauche française décomplexée".

La revue est en vente sur http://www.letempsdescerises.net/noyau/index.php?menu_id=20&type=livre&idLivre=720.

Mon article est ci-dessous :

Le socialisme derechef et de plus fort

 

Le mot faisait l'unanimité il y a trente ans, des libertaires à l’aile gauche des sociaux-démocrates en passant bien sûr par les communistes. Il est aujourd'hui banni : on parle de créer des partis « anticapitalistes », « anti-libéraux » (comme si une définition oppositionnelle pouvait seule fédérer les adhésions). En cause la peur des idées (auxquelles on préfère les personnes, les petites affaires d’égos, la « peoplisation », même dans les milieux de gauche). La peur des rêves aussi. On nous a si souvent appris que le rêve débouche sur un cauchemar…

 

Certaines voix contemporaines pourtant énoncent encore le mot : Wallerstein par exemple[1]. Pour lui trois options s'offrent au monde d'aujourd'hui : le socialisme, le libéralisme ou le conservatisme. Trois possibilités seulement. Comme au XIXe siècle. Au fond, ce siècle fondateur se prolonge. « Socialisme ou barbarie » disait-on dans les années 1950. « Socialisme ou darwinisme social », entend-on aujourd’hui. Pour l’humanité, sur le long terme, c’est toujours la même alternative qui se pose : le socialisme ou la catastrophe.

 

Le mot est nécessaire. L'abandonner signifie que la gauche accepte de n'être qu'une atténuation de l'hégémonie libérale, un correctif à la marge, ou une voix dans le désert, un cri d'indignation, stérile et lâche, qui n'offre pas d'avenir.

 

Au contraire, assumer le mot, c'est vouloir la sortie véritable du libéralisme, et parier sur cette possibilité, croire que le réel peut être vraiment de gauche.

 

Certes, l'éthologie animale nous en apprend plus que nous ne voudrions en savoir sur ces instincts hiérarchiques, inégalitaires, qui taraudent les grands singes (y compris les humains) au plus profond de leurs gènes. Et il n'est plus possible de croire qu'un abîme nous sépare du chimpanzé. Toujours une belle femme se voudra au-dessus du laideron, toujours le jeune homme vigoureux éprouvera quelque joie à comparer son énergie à la vitalité déclinante du vieillard, et, réciproquement, l'homme mûr valorisera sa sagesse face à la naïveté du jouvenceau, l'esprit subtil son habileté face aux pesanteurs d'un cerveau plus lent, le riche son confort face à la détresse du pauvre.

 

L'esprit de compétition est dans l'homme… mais l'instinct de coopération aussi, nous rappelle Chomsky[2]. Le communisme des chasseurs-cueilleurs n'est pas une légende et l'invention de l'agriculture n'a pas voué l'humanité à la loi de l'accumulation des richesses au profit d’un petit nombre sur le dos des masses asservies. Aujourd'hui l'instinct de compétition plonge des peuples entiers, des continents même, dans le pire dénuement, tandis qu'une oligarchie s'enrichit, manipule, censure, et prétend livrer le monde à la guerre permanente. Il faut donc sans hésiter miser sur la solidarité, davantage que sur la concurrence, le faire avec le plus de clarté, et de courage possible, le faire résolument et avec cohérence.

 

Dans cette recherche de cohérence, le socialisme a le mérite de décrire clairement son objet. Son système de valeurs est parfaitement identifiable, parfaitement logique, et il se charge d'une histoire foisonnante qu'il convient d'avoir à l'esprit pour aborder l'avenir. Bien sûr, rien ne se répète jamais à l’identique. Mais il est vain de croire que chaque nouvelle génération s'engendre elle-même, ex nihilo, ou que les progrès technologiques modifient à ce point l’humain que rien dans le passé n'aiderait à comprendre le présent. Au contraire, les combats menés au nom du socialisme, dans leurs échecs comme dans leurs réussites, sont riches d'enseignements, utiles à la définition des luttes contemporaines, et qu'on peut résumer en trois axes majeurs :

 

1°) Il n'y a pas de socialisme sans limitation de la propriété privée.

 

On peut discuter longuement des modalités de cette limitation. Faut-il une complète nationalisation étatique de tous les biens, une collectivisation de ceux-ci par des communautés de base, ou une simple action redistributrice forte qui, tout en laissant à chacun le plaisir égoïste de posséder quelque chose, aboutit tout de même à une égalisation des revenus ?

 

En tout cas il est important de voir que la limitation de l'accumulation privée des biens doit se penser au niveau planétaire. Autrement dit, les peuples du Sud ont, par principe, tous les droits d'obtenir une bonne part de la propriété des peuples du Nord, et pas seulement au titre de la réparation des crimes du colonialisme. « Si vous voulez que l'Amazonie devienne patrimoine commun de l'humanité, alors transformez aussi Wall Street et les grands musées des pays riches en bien commun de tous les hommes sur toute la planète » avait répondu en substance, il y a peu, un ministre brésilien au lobby démocrate étatsunien toujours prompt à internationaliser les biens de Sud sous couvert d'écologie (ce qui n'est qu'une variante de la voracité capitaliste qui, du côté républicain, emprunte d'autres alibis). C’était là une proposition socialiste honorable sur laquelle l'Organisation des Nations Unies ferait sans doute bien de se pencher.

 

Les ressources collectivisées (ou redistribuées via les impôts et les cotisations sociales) sont, dans la tradition socialiste, affectées prioritairement aux besoins des plus pauvres, et aux domaines les plus nécessaires à la dignité humaine : la médecine et l’éducation pour tous (ce fut une constante dans les régimes communistes notamment, et dans les variantes socialdémocrates avant que celles-ci ne soient emportées par la tempête néolibérale). Un monde soumis aux principes socialistes ne gaspillerait en aucun cas des sommes considérables en budget d’armement comme le font les Etats-Unis (les pays socialistes qui ont dû investir dans la guerre l’ont fait la plupart du temps dans une logique défensive, entraînés par d’autres dans la course aux armements) et ne laisserait pas des pays pauvres se ruiner dans des achats d’armements sophistiqués. Bien plus, un phénomène purement capitaliste comme celui du brevetage des médicaments, qui fait mourir des millions de déshérités en Afrique, serait proprement impossible dans un système socialiste.

 

Parce que la socialisation de la propriété est tournée vers des biens non commercialisables, qui touchent à ce qui en l’homme ne se monnaye pas, ses bénéfices ne sont pas chiffrables en termes de Produits national brut (ce pourquoi le niveau de vie réel d’un pays socialiste est toujours sousestimé par les statistiques de la Banque mondiale). De même la restriction du coût économique et social de la pauvreté (les dégâts physiques et psychologiques qu’elle occasionne et leurs répercutions à long terme sur la productivité et le fonctionnement général des sociétés) ne sont pas directement chiffrables (alors que divers méfaits de la société capitaliste peuvent paradoxalement apparaître en positif dans les statistiques de la production).

 

La grande difficulté que pose le système socialiste est le risque de stérilisation complète de l’innovation, et de négligence généralisée que peut induire une trop grande prise en charge des individus. Le risque est particulièrement avéré quand les gestionnaires du système se constituent en une « surclasse » inamovible et inattaquable. Ce problème auquel les expériences du passé ne paraissent guère avoir apporté de solution, semble plaider pour qu’une petite part de propriété privée reste attribuée aux individus (ce qui fut le cas à diverses occasions, même dans des régimes de type soviétique – on songe à la Nouvelle politique économique de Lénine en URSS, ou au maintien d’une petite propriété agricole en Pologne). Il convient aussi de prendre en compte le fait que les progrès technologiques peuvent pallier les effets négatifs des négligences humaines : un pays socialiste aujourd’hui, équipé d’ordinateurs modernes (c’est-à-dire de machine qui travaillent à la place de l’humain, souvent mieux que lui, et qui subsidiairement permettent aussi de mieux contrôler le travail de chacun à partir des postes de direction) n’obtiendrait-il pas des résultats de production bien supérieurs à ce qu’on imagine ? (c’était du reste l’intuition de ceux qui dès le début du XX ème siècle, misaient sur l’apport de productivité des machines pour défendre le « droit à la paresse »). Par ailleurs il ne fait aucun doute qu’un certain pluralisme politique (qui fit défaut dans les régimes de type soviétique, et qui ne passe pas nécessairement par un système de pluralisme des partis, facilement instrumentalisé par les puissances capitalistes[3]), en faisant que l’individu se sente plus reconnu dans l’ensemble social, le conduirait à donner le meilleur de lui-même, et le meilleur de sa force de travail (c’est un point sur lequel nous reviendrons un peu plus loin).

 

L’inconvénient de la sous-productivité que peut impliquer le socialisme, à supposer même qu’il subsiste malgré tous les correctifs que l’on vient de mentionner, doit être cependant mis en balance avec le non-sens existentiel que représente pour une bonne partie de l’humanité l’excès inverse, c’est-à-dire l’hyper-exploitation à laquelle la livre en ce moment le système capitaliste, qui réduit à néant la possibilité même de chercher un sens à la vie de ceux qui en sont victimes (qu’on pense aux ouvriers des « ateliers de la sueur » dans les pays du sud, aux travailleurs migrants dépourvus de tout droit etc). De même le gaspillage (souvent dénoncé dans le système socialiste) qui peut être éventuellement lié au fait que, dans une économie administrée, l’allocation des ressources ne suit pas un équilibre de l’offre et de la demande sanctionné par un prix, est à mettre en balance avec les gâchis encore plus grands qu’impose un système capitaliste travaillé par des tendances oligopolistiques (et tout système capitaliste est voué à cela, sauf présence d’un Etat très puissant, c’est-à-dire d’un Etat socialiste pour le réguler), où le système de fixation des prix est faussé par toutes sortes de mécanismes (dont la spéculation) et où des milliards de dollars partent régulièrement en fumée dans des faillites spectaculaires ou des krach boursiers. L’inconvénient économique de la limitation de la propriété doit surtout être mis en balance avec le danger formidable pour la survie même de l’humanité que constitue aujourd’hui la possibilité technologique de manipuler le vivant (y compris le vivant humain) et qui revient, dans le système libéral, à donner, sans pratiquement aucun contrôle étatique (donc sans contrôle des citoyens) à quelques multinationales le pouvoir sur ce que nous mangeons… demain sur notre capital génétique, sur notre cerveau, bref sur ce que nous serons…

 

Au regard de ces dangers, le choix du socialisme n’apparaît pas comme un choix idéaliste, utopique (un certain romantisme politique lié au fantasme du « grand soir » ayant d’ailleurs naguère à tort obscurci l’intérêt rationnel qu’il y avait à opter pour cette voie), mais un choix de survie rationnel, peut-être même le seul choix qui permette d’éviter à terme l’instauration d’un nouveau type de totalitarisme, que le système libéral porte aujourd’hui en germe.

 

2°) La limitation de la propriété n'est pas tout.

 

C'est la grande leçon de la deuxième moitié du XXe siècle. La collectivisation (forme complète) ou la redistribution (forme atténuée du socialisme) ne traitent que le volet le plus matériel du projet. Reste la dimension symbolique, l'ordre des représentations qui ne suit pas parfaitement celui de l'économie. La collectivisation soviétique n'est pas venue à bout des reliquats paternalistes, machistes, obscurantistes de la société russe, lesquels sont revenus en boomerang avec l'effondrement de l'URSS. De même à Cuba et ailleurs.

 

Mais que peut être le socialisme dans l'ordre du symbolique ?

 

Fouriéristes, « naturiens », freudo-marxistes et autres, en insistant chacun en leur temps sur la liberté sexuelle (un domaine où tout reste à faire, et qu'il faut soigneusement distinguer du consumérisme sexuel, de la marchandisation sexuelle de l'ordre capitaliste contemporain) ont dégagé une piste. Les courants féministes, ou défenseurs des minorités sexuelles (gays, lesbiennes) dans la mouvance socialiste en ont exploré d'autres (sur le versant du renversement de la pulsion phallocratique, combat intéressant à condition toutefois qu'il ne se perde pas dans un anti-naturalisme absurde).

 

Un des grands enjeux de la définition du socialisme contemporain dans le registre symbolique touche aujourd'hui aux multiples interrogations qui travaillent l'humain dans sa relation à son environnement culturel et naturel.

 

Sur la culture tout d’abord, le socialisme doit être un moyen, pour tout un chacun, de penser l’identité collective à laquelle il se rattache. Trop souvent, le socialisme (peut-être à cause de l'héritage la Révolution française) s'est articulé à une définition universelle abstraite de l'humanité qui faisait table rase des singularités ethniques et religieuses (ce qui a permis aux libéraux et conservateurs, chacun à leur manière, d'accaparer ce terrain-là). Il faut faire une histoire socialiste (ce qui implique à maints égards, une histoire non-académique, voire anti-académique) des nations et des religions. Il faut que le socialisme puisse être aussi bien rationaliste athée (ce qui est nécessaire sur le plan épistémique, mais insuffisant aux yeux de beaucoup pour définir une esthétique et une éthique au quotidien) que chrétien, hindouiste, musulmans, bouddhiste, juif, vaudou, taoïste, shintoïste, zoroastrien etc. (ce qui suppose aussi de savoir déceler dans chacune de ces traditions, et dans chaque grand texte fondateur des grandes civilisations son versant socialiste, ou potentiellement complémentaire du socialisme).

 

Le socialisme doit aussi être un principe directeur pour nourrir un certain rapport au milieu naturel, très loin de la folie prédatrice capitaliste. Le socialisme est non seulement le seul fondement possible d'une écologie véritable - car le productivisme, à la source de la destruction de la planète, ne peut-être enrayé sans un fort encadrement collectif de l'entreprise privée - mais encore il peut cristalliser toute une symbiose avec le cadre environnemental. A la différence d’une écologie « bobo » qui, en profondeur, fonde son amour de la nature sur une haine de l’humain (ce qui explique qu’elle s’accommode si bien des inégalités et de l’impérialisme), le socialisme et ses valeurs égalitaires peuvent plus harmonieusement réinscrire notre espèce dans son biotope, dans une harmonie authentique qui n’ait pas le chaos comme arrière-plan.

 

Le socialisme, comme le libéralisme et le conservatisme, peut fonctionner, à sa manière, et pour son propre compte, dans l’ordre symbolique, comme un « fait politique total » (au sens où Marcel Mauss parlait de « fait social total »). C’est-à-dire une matrice complète du rapport à soi, aux autres, au cosmos, qui peut ainsi se définir en rupture avec les hiérarchies et la marchandisation du monde, tout en intégrant les transmissions intergénérationnelles et le patrimoine humain et écologique de notre planète – une intégration qui n’est pas artificielle, mais qui donne à la fois une consistance au projet socialiste, et un sens nouveau à ces héritages qu’il intègre.

 

3°) Le troisième axe de réflexion touche à la conciliation des deux précédents.

 

Comment un système économique fortement socialisé s'articule-t-il à un socialisme des imaginaires ? Faut-il faire du socialisme par en haut ou par en bas ? bureaucratique ou spontanéiste ? dans un seul pays, dans un bloc de pays alliés, dans des communautés dissidentes ou à l'échelle mondiale ?

 

Ces questions qui traversent les combats de la gauche depuis six générations ne peuvent recevoir qu’une réponse historique et pragmatique, au vu des rapports de forces du moment. L'essoufflement du mouvement altermondialiste, l'émergence d'expériences révolutionnaires latino-américaines, ou le rôle de contrepoids à l'hégémonie étatsunienne que jouent des pays comme la Chine, plaident en ce moment pour la défense des Etats pour desserrer l'emprise du capitalisme mondialisé sur les peuples – avec cependant, en parallèle, toute une réflexion à mener sur les procédures de désignation méritocratique, d’élection (ou de désignation par tirage au sort) et de contrôle des leaders politiques, des administrateurs, des juges etc[4]. Mais la promotion du socialisme étatique, dans un seul État ou plusieurs, n'est pas incompatible avec l'encouragement de mouvements sociaux populaires transnationaux, de même qu'une certaine discipline des individus (devant des impératifs comme la Défense nationale, importants à l'heure où Washington menace en permanence le reste du monde) n'exclut pas nécessairement leur spontanéité et leur épanouissement personnel en symbiose avec une société plus juste et plus fraternelle. On renverra sur ce point à ce qu’écrivait Oscar Wilde en 1891 : «La propriété privée a écrasé l'individualisme véritable, et a installé un individualisme qui est faux. Elle a prohibé qu’une part des membres de la communauté soient individuels en les faisant mourir de faim. Elle a prohibé que l'autre partie des membres de la communauté soient individuels en les plaçant sur la mauvaise route, et en les entravant (...) Ce que [le socialisme] vise, c’est un individualisme qui s'exprime par la joie. »[5]. (Et Gide, par la voix de Malraux, transmit un message à consonance très voisine au Ier Congrès des Ecrivains Soviétiques de janvier 1934[6]). Le cadre politique socialiste et la variété des aspirations individuelles se nourrissent nécessairement l’un de l’autre, se structurent l’un l’autre, définissent mutuellement leur sens commun, et ne peuvent exister réellement, profondément, d’une manière significative, que par leur interaction réciproque.

 

Ainsi les contradictions apparentes qui traversent l'idéal socialiste depuis son origine requièrent seulement de tous des efforts d'imagination pour être dépassées. Elles ne sont aucunement, en tout cas, des raisons d'abandonner le concept lui-même. De ce point de vue là tout reste à faire, et dans des conditions qui ne sont pas faciles : car la précarisation des vies humaines dans le monde capitaliste actuel rend difficile, chez les « intellectuels » (pour employer un terme simplificateur) comme chez les autres, la libération des esprits, indispensable à la transformation du geste socialiste en programme de pensée et d’action effectif. Le défi mérite pourtant d’être relevé, avant que nous ne devenions tous de simples machines à produire, exploiter, consommer, détruire et mentir…

 

 

Frédéric Delorca



[1] Immanuel Wallerstein, L'Après-Libéralisme : Essai sur un système-Monde à réinventer, Paris, Ed. La Tour d'Aigues : Éditions de l'Aube, 1999.

[2] Noam Chomsky, De l'espoir en l'avenir : entretiens sur l'anarchisme et le socialisme, Marseille, Agone, 2001.

[3] Un système sans parti ferait peut-être mieux l’affaire.

[4] C’est en ce sens que j'ai défendu l'idée d’une « gauchisation » de l’Etat français – voir Frédéric Delorca, Programme pour une gauche française décomplexée, Pantin, Le Temps des Cerises, 2007.

[5] “Private property has crushed true Individualism, and set up an Individualism that is false. It has debarred one part of the community from being individual by starving them. It has debarred the other part of the community from being individual by putting them on the wrong road, and encumbering them (…) What [socialism] aims at is an Individualism expressing itself through joy.” Oscar Wilde, The soul of man under Socialism, publié dans la Fortnightly Review, février 1891. (C’est nous qui traduisons).

[6] André Malraux, Carnet d'URSS. 1934, Paris, Gallimard – NRF, 2007

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Souvenez vous

17 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Un film de Vesna Bejic que j'ai vu en 2000 ou 2001 (je ne sais plus). Je me suis toujours demandé quelle était la musique de ce film - important la musique, comme je l'ai déjà écrit, pour moi, les bombardements sont plus associés à la musique de Blondie, mais c'est parce que mes amis yougos avaient  une oreille musicale très "occidentale" (l'opposition jouait Forgive and forget dans les manifs)... Pour mémoire donc...






L'écho à la guerre (Partie 5)

PS : un lecteur (trop indulgent à mon égard, et que je ne connais pas) d'un forum serbe a écrit aujourd'hui ceci à propos de mon bouquin (je trouve que ça fera une belle épitaphe) :

"DELORCA, quelqu'un de TRES bien qui a beaucoup servi l'intérêt des peuples contre la barbarie de l'OTAN, comme Michel COLLON, c'est quelqu'un que je porte TRES HAUT dans mon estime !

Un rassembleur, un éclairé, un Homme Debout.

Donc , son livre est un must."
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"Que faire ?"

15 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Billets divers de Delorca

On m'écrit, on me parle de créer des blogs collectifs. On commence à s'intéresser à mon bouquin. Le premier à m'avoir fait l'amitié d'afficher une présentation du livre sur son blog est Henri de Grossouvre, dans le cadre du Forum carolus. Nous ne nous connaissons pas pourtant. J'ai suivi d'assez loin ce qu'il faisait, dans le cadre de Paris-Berlin-Moscou, puis j'ai rendu compte pour Parutions.com du dernier ouvrage de son think tank, mais je ne connais pas bien son positionnement et n'ai guère eu l'occasion de discuter avec lui.

Un jour peut-être, qui sait ?

A vrai dire je n'ai jamais été pressé de rencontrer les uns ou les autres. Comme disait Mitterrand, il faut donner le temps au temps. La situation des atlantistes est défavorable à l'échelle mondiale, mais ils sont encore en position de force au sein de l'Union européenne. Je pense que Meyssan dans sa dernière interview publiée par le Réseau Voltaire comme toujours exagère les dangers que courent leurs opposants (ceux qui aspirent à l'émergence d'un monde multipolaire). Il n'est pas nécessaire aux atlantistes de les persécuter. Eux-mêmes sont tout-à-fait divisés, et n'ont pas de stratégie claire, ni même de projet politique défini, autre qu'une espèce d'exaspération nauséeuse devant le cours actuel des choses.

L'émiettement est la règle, et je le constate dans les diverses familles politiques traditionnellement anti-atlantistes (communistes, gaullistes), ainsi que chez les gens apolitiques, pragmatiques, "transcourant" qui tiennent des blogs ici et là. Rien n'est plus difficile par les temps qui courent que de dessiner des cohérences. Là où les atlantistes n'ont que la cohérence de la peur (peur du choc des civilisations, peur du reste du monde), les partisans d'un monde multipolaire (les "multipolaristes" ?) cherchent la leur, et ont encore beaucoup à travailler.

Au fait, Parutions.com vient de publier mon compte-rendu du livre collectif dirigé par Tamara Kunanayakam  (http://parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=97&ida=9996), ambassadrice du Sri Lanka à Cuba (http://www.news.lk/index.php?option=com_content&task=view&id=7146&Itemid=52).
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Journalisme

10 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Billets divers de Delorca

L'attachée de presse de Theles m'a appelé ce matin. Je n'étais guère habitué jusqu'ici à ce genre de délicate attention. Il a beaucoup été question de journalisme aujourd'hui. J'ai également eu au téléphone Pierre Lévy (journaliste bien méritant) qui s'envole pour Caracas demain.

Le journalisme est une bien noble profession, investie d'ailleurs des privilèges qui vont avec la noblesse. Songez par exemple que, si un universitaire est obligé de dévoiler ses sources (la célèbre et affreuse note de bas de page dont on nous apprend à surcharger nos livres), le journaliste a lui la possibilité de ne jamais dévoiler ses sources. Il a même dans une certaine mesure le devoir ne les point dévoiler, pour les protéger. A charge pour lui évidemment ensuite de les vérifier, de les recouper. Tout un art, qui doit forcer le respect.

L'ennui, évidemment, c'est que le métier est dévoyé par un système usé jusqu'à la corde. Je regarde peu la télévision. Mais ma vieille mère fonctionne souvent pour moi comme un baromètre de ce qui s'y dit. Il y a 7 ans elle mourrait de peur que son village occitan soit attaqué par Ben Laden. Aujourd'hui elle redoute que sa Caisse d'Epargne fasse faillite. J'en ai déduit que c'est parce que depuis 8 jours, la télé lui rebat les oreilles de la crise financière (les médias ne se rendent pas compte des ravages qu'ils provoquent dans les chaumières).

Ce soir un journaliste accordait la parole à Houellebecq et BH Lévy, deux personnages tout aussi antipathiques l'un que l'autre pour des raisons différentes, dont le bouquin allait être commenté pendant une heure. Voilà où en est leur profession.

Beaucoup d'entre eux en ce moment crachent leur haine contre le "journalisme citoyen", les blogs amateurs. Il est vrai que je n'aimerais pas être à leur place. Ils ont beau dire que c'est la technologie qui coule leur métier (la concurrence d'Internet), ou la contrainte financière, leur connivence avec le pouvoir politique et financier est aussi pour beaucoup dans la méfiance des gens à leur égard. Et encore, si seulement les citoyens des pays riches avaient la sagesse de se défier encore plus de leurs médias.

Y a-t-il une chance de sauver les médias ?Je veux dire non seulement de la faillite financière face à Internet, mais aussi de la faillite morale après tant d'aveuglement et souvent tant de mauvaise foi. Inventer des médias alternatifs, oui, mais aussi de grands médias alternatifs professionnels. Dans mon programme pour une gauche décomplexée, j'avais insisté sur le fait que l'Etat devrait prendre cela en charge : recréer des médias publics dignes de ce nom, un vrai journalisme professionnel subventionné au service des citoyens. Le problème est de savoir si ce journalisme là garderait une forme d'indépendance. Question de la possibilité pour les citoyens de contrôler, à tous les niveaux, ce pouvoir politique volontariste que j'appelle de mes voeux. Un Etat fort, au service des citoyens et contrôlé par les citoyens, est-ce concevable, dans le domaine des médias comme dans les autres domaines ou est-ce une contradictions dans les termes mêmes ?

Parmi les rares révolutions attractives en ce moment, il y a celle du Vénézuela. Dans ce contexte beaucoup s'étaient intéressés au projet de TéléSur, qui était une TV révolutionnaire "du Sud" comme son nom l'indiquait. Je l'ai regardée plusieurs fois. Ses programmes étaient de bonne qualité. J'avais cru comprendre que l'on souhaitait faire une TeleSur française, je ne sais plus où en banlieue parisienne. Tele Vive peut-être, ou alors je confonds. J'avais demandé l'an dernier à jeune diplomate vénézuélien s'il pensait qu'on pouvait transposer TeleSur à l'Europe. Sa réponse avait été négative : "trop spécifique, TeleSur répond à un besoin latinoaméricain". Soit, mais alors pourquoi n'y a-t-il rien de comparable en Europe ? Parce qu'il n'y a pas de besoin dans ce sens ? Ou parce qu'aucun Etat n'a tenté de faire une révolution ?

On attend peut-être que la Biélorussie ou la Pridnestrovie lancent leur TeleSur européenne. Je plaisante bien sûr. Le "dernier Etat stalinien d'Europe" comme le présentait Arte il y a 5 ans est courtisé par Bruxelles (et par la Pologne) en ce moment pour qu'il ne tombe pas complètement dans le giron russe (bien qu'ils viennent d'unifier leur défense anti-aérienne avec Moscou), lisais-je récemment. Quant à Tiraspol, son étoile ne brille que pour elle-même.

Il va falloir trouver d'autres solutions...
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Le livre "Dix ans sur la planète résistante" (Thélès)

7 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Actualité de mes publications

Il est publié (et je ne le savais pas). Le voilà, le nouveau bébé, à commander chez votre libraire ou sur Amazon :
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A propos de Platon à Syracuse

7 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Antiquité - Auteurs et personnalités

Je voudrais juste ajouter un petit mot concernant Platon à la suite d'un commentaire qu'une lectrice a bien voulu faire hier sur ce blog.

"Platon fut un idiot d'aller se mettre à la solde d'un tyran, le philosophe-roi cela ne mène à rien". Savez-vous que j'entends cela depuis la terminale ? Mon prof de philo déjà le disait. C'est exactement le genre de phrase toute faite qu'un prof de lycée, soi-disant formé à l'esprit critique, adopte tout de suite sans se poser de questions. Le mol oreiller des certitudes.

Or c'est bien sûr une illusion rétrospective. Après deux millénaires d'histoire de la philosophie tout le monde a tiré cette conclusion, mais il faut toujours se replacer dans la chair d'une époque.

La philosophie était un genre de pensée nouveau. Personne ne pouvait savoir jusqu'à quel point elle changerait le politique ou pas. Et dans un sens elle l'a changé. Je renvoie ici au bouquin de Jerphagnon sur l'histoire des idées dans l'Antiquité où l'on voit le rôle des philosophes auprès des empereurs romains par exemple.

Mais revenons à Platon. Quand on lit Plutarque, on voit bien quel  fut un des motifs de ses déplacements à Syracuse : c'était l'invitation de Dion. Autrement dit l'amitié. Valeur qui ne compte peut-être plus beaucoup de nos jours mais qui était cardinale en Grèce (comme à Rome) du temps où les gens ne pouvaient pas s'enfermer dans le virtuel.

Il y avait un parti philosophique à Syracuse. Il était presque naturel que Platon aille l'aider. J'attire votre attention sur le début du passage que j'ai cité avant hier (et qui correspond au troisième voyage de Platon à Syracuse) : "Son arrivée remplit (...) la Sicile d’une grande espérance. Elle faisait des voeux ardents pour que Platon l’emportât sur Philiste, et la philosophie sur la tyrannie. "

Je pense que rien que pour cela Platon avait raison de tenter l'expérience (une expérience absolument inédite à l'époque) : il ne s'est pas dérobé aux responsabilités qui étaient les siennes à l'égard de l'humanité en général et de ses amis en particulier, comme Socrate ne s'est pas dérobé à ses responsabilités en buvant la ciguë. Voilà peut-être une notion que les intellectuels intellectualistes justement ne comprennent pas.

Il faut aussi rappeler que les territoires grecs d'Occident étaient des terres d'aventure et d'expérimentation beaucoup moins encadrés par les traditions que les vieilles cités : tel était le cas de la Sicile, et de ce qu'on appelait la "Grande Grèce" en Italie du Sud, qui constituait une sorte de Far-West. Denys y expérimentait une tyrannie démesurée, il n'était pas aburde que Platon veuille y expérimenter un régime philosophique. Et, n'ayant pas le pouvoir de rallier le peuple versatile (oi poloi) durablement à sa cause, miser sur une conversion des dirigeants à sa cause était un pari pas si déraisonnable que cela.

En parlant de ralliements, je me demande ce qu'il faut penser de la remarque de Plutarque " Il y avait un grand empressement des femmes autour de lui". Je laisse les spécialistes des questions de genre répondre à cette difficile question.

Je ne vous cacherai pas que je suis de plus en plus admiratif devant le personnage de Platon. Il est pour moi "le" véritable révolutionnaire par excellence, accomplissant pour Socrate ce que Lénine fit pour Marx. C'est un homme qui, par rapport à son temps, est à la fois d' "avant et d'après". D'avant, parce que c'est un aristocrate conservateur, il en gardé bien des traits. D'après, parce que c'est lui qui stabilise la révolution socratique pour l'avenir, en fixant pour ainsi dire sa forme définitive. ER Dodds a montré combien Platon sut, très profondément, ménager à la fois le besoin (conservateur) de religiosité qu'a le peuple (et qui conduisit à l'élimination Socrate, mais aussi d'autres théoriciens à la même époque) et le geste de rupture qu'introduisit la philosophie rationnelle.

Il y a une phrase de Platon que j'aime beaucoup à propos de Socrate : "Il était atopos" (il n'avait pas de lieu). On peut dire ça de toute la révolution philosophique. Il suffit de lire les Nuées d'Aristophane pour saisir le potentiel révolutionnaire des débats rationalistes de l'époque, et combien ils pouvaient profiter aux pires anarchistes et aux pires criminels pour dynamiter toute la cité (spécialement au moment des guerre). Platon est celui qui donne à cette révolution un lieu, pas seulement physique (l'Académie) : un lieu intellectuel, une forme, que les penseurs s'évertueront à dynamiter pendant 2000 ans (souvenir de mon prof de philo de terminale s'exclamant : "Il faut renverser Platon"). La philosophie, c'est la révolution dans la révolution : l'émergence du rationalisme dans la révolution démocratique athénienne.

Il est facile, quand on est un petit intellectuel intellectualiste, de critiquer les acteurs de cette révolution. La critique des philosophes est un genre bien établi dans l'Antiquité grecque et romaine qui va bien avec le goût des commérages dans les villages méditerranéens, où l'on bavarde beaucoup sur les bancs publics au soleil. De Caton d'Utique (à l'époque de César) on dénonçait le goût immodéré pour le vin, de tel autre son intérêt pour le corps des femmes. De Platon on critiquait l'orgueil, l'arrogance, le goût des chevaux. Cela nous vient de Diogène le Cynique. C'est assez amusant, mais cela va bien avec le personnage. Un vaniteux. Sans doute. Ca a peut-être contribué à son obstination à "convertir" Denys de Syracuse. L'orgueil est souvent le revers des intelligences supérieures (on disait la même chose de Pascal) et ce qui les conduit à commettre des erreurs. Cela va aussi avec l'ascendance nobiliaire du bonhomme. Mais peut-être est-ce aussi ce qui lui a donné l'énergie de réaliser son oeuvre : cette grande synthèse dont la révolution philosophique avait besoin, et par rapport à laquelle tous les autres (Aristote, Zénon, Epicure etc) allaient devoir prendre position et se situer.

FD

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Plutarque, Vie de Dion (extrait)

5 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

"C’est ainsi que Platon, comme il le dit , alla pour la troisième fois dans le détroit de Scylla  :

 

XIX. Son arrivée remplit Denys d’une grande joie, et la Sicile d’une grande espérance. Elle faisait des voeux ardents pour que Platon l’emportât sur Philiste, et la philosophie sur la tyrannie. Il y avait un grand empressement des femmes autour de lui, et il trouvait chez Denys une confiance exceptionnelle, qu’aucun autre n’avait ; on ne le fouillait pas quand il approchait le tyran. Comme Denys lui offrait souvent des dons considérables en argent, qu’il n’acceptait pas, Aristippe de Cyrène, qui se trouvait là, dit que Denys était magnifique à bon compte ; car aux gens comme lui, il donnait de petites sommes, quand il leur fallait davantage, et de grosses à Platon, qui ne prenait rien. Après les premières congratulations, Platon commença ses entretiens avec Denys. Il y eut d’abord des atermoiements au sujet de Dion, puis des reproches et des querelles qui restèrent cachés aux gens du dehors ; car Denys les dissimulait et s’efforçait, en prodiguant, par ailleurs, les attentions et les égards à Platon, de le détourner de son attachement à Dion. Cependant le philosophe, dans les premiers temps du moins, ne démasquait point la mauvaise foi et la fourberie du tyran ; il tenait ferme et faisait bonne contenance. Comme ils étaient ainsi disposés l’un envers l’autre, sans qu’à leur avis personne le sût, Hélicon de Cyzique, un des familiers de Platon, annonça une éclipse de soleil. Elle se produisit selon ses prévisions, et excita l’admiration du tyran, dont il reçut en récompense un talent d’argent. Aristippe dit alors en riant aux autres philosophes, qu’il avait aussi à prédire un phénomène extraordinaire. Et comme ils lui demandaient de s’expliquer « Eh bien ! dit-il, j’annonce que, dans peu de temps, Platon et Denys seront ennemis ! » A la fin Denys vendit les biens de Dion et en garda le produit. Quant à Platon, qui occupait jusque-là un appartement donnant sur les jardins du palais, il le logea chez les mercenaires, qui le haïssaient depuis longtemps et désiraient le tuer ; car, à leurs yeux, il voulait persuader Denys d’abdiquer la tyrannie et de vivre sans gardes du corps.

XX. Devant le péril de Platon, Archytas informé envoya promptement une ambassade et une galère à trois rangs de rameurs à Denys, pour réclamer le grand homme, qui n’était venu à Syracuse que sur sa garantie personnelle. Denys, pour démentir son hostilité envers le philosophe, lui offrit des banquets et le combla d’attentions au moment du départ. Il lui dit seulement en se séparant de lui : « Sans doute, Platon, tu porteras beaucoup de terribles accusations contre nous devant tes confrères en philosophie ? » Platon répondit alors en souriant : « Puisse-t-on ne jamais manquer, à l’Académie, de sujets de conversation, au point d’avoir à parler de toi !» "


La suite est sur http://ugo.bratelli.free.fr/Plutarque/PlutarqueDion.htm (mais les versions bilingues aux Belles lettres sont plus savoureuses).

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Figures de l'engagement

4 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Billets divers de Delorca

Il existe deux sortes d'engagement, deux figures idéaltypiques : celle de l'intellectuel, et celle du bon soldat.

L'intellectuel a toujours tendance à souhaiter garder une hauteur de vue, à ne pas vouloir qu'on l'embrigade à bon compte. C'est une qualité. Mais cette qualité se retourne facilement en défaut : il (ou elle) aime se regarder penser, écrire, parler ; il ou aime sa subtilité, sa profondeur, son sérieux, son indépendance, les contemple avec narcissisme, les met en scène dans des débats ici et là. Dans Dix ans sur la planète résistante (qui, si tout va bien paraîtra ce mois ci), j'ai décrit les méfaits que ce côté "poseur" des intellectuels au fil des grands combats de notre époque. J'en ai décelé la trace chez certains cerveaux trotskistes, mais aussi chez Chomsky, et d'autre. Plus d'une fois cela les a empêchés de comprendre, et de ressentir, ce qui se jouait vraiment dans les conflits, et cela les a même poussés à commettre des erreurs de fait (voire à glisser sur la pente d'une doxa dominante complètement décalée par rapport à ce qui se passait vraiment).

A l'opposé de cette tendance, il y a le bon soldat, c'est-à-dire l'homme qui a trouvé un mensonge ou une injustice à combattre, et qui le fait sans se regarder agir, sans narcissisme. Il y a souvent dans cette attitude plus de franchise, et de courage que chez l'intellectuel, une plus grande générosité à l'égard du réel, un plus grand enracinement aussi, une solidité. Le défaut auquel conduit ces qualités peut-être le dogmatisme, et un englument aveugle dans l'erreur. Il me semble que lorsque Jared Israel attaque Chomsky en septembre 1999 comme je le raconte dans mon livre, il est dans ce rôle-là.

Tout au long de mon propre engagement j'ai essayé de garder une juste distance à l'égard de ces deux pôles antagonistes. Je ne prétends pas avoir toujours trouvé le bon équilibre. C'est un exercice subtil.

Hier soir, je lisais dans un journal contestataire une déclaration péremptoire sur le fait que la guerre d'Ossétie du Sud n'aurait fait que "quelques centaines de morts". Ceci est contradictoire avec les chiffres avancés par des ONG, et avec les témoignages que fournissaient des Ossètes (répercutés notamment sur un site français que j'ai longuement cité sur ce blog en août). J'ai contacté l'auteur de cet article pour lui faire part de mon désaccord. Je connais cette personne. C'est une universitaire. Je sais qu'au mois d'août elle n'a pas investi un intérêt dense dans l'affaire ossète comme je l'ai fait (elle n'écrivait pas d'articles à chaud comme in en trouve dans les archives du présent blog). Elle s'est documentée sur le tard, et, à mon avis, d'une façon assez abstraite, en s'intéressant plus aux enjeux géopolitiques de cette guerre qu'à sa réalité humaine. Comme je lui faisais part de mon désaccord, sa réponse a tenu en 2 points :
- Elle m'a envoyé ses sources : Reuters (quand on sait combien Reuters s'est planté par le passé, notamment sur les morts des guerres de Yougoslavie), et Chomsky (je vous renvoie à nouveau au débat avec Jared Israel cité plus haut)
- Elle s'est vantée de n'être "dans la poche d'aucun service de propagande. Ni les américains...  ni les russes" : à nouveau ce merveilleux fétichisme de l'indépendance intellectuelle qui débouche toujours sur des "ni-ni" ("ni-ni petitsbourgeois" disait Barthes) et des capitulations devant le point de vue des agences de presse occidentale.

Or 500 morts ou 2 000 en une nuit sur une population de 90 000 habitants (dont un tiers avaient fui), c'est la différence entre des victimes collatérales d'une guerre "normale" et un début de génocide (on se souvient du débat en 1999 sur le nombre d'Albanais morts : 100 000, 15 000, ou 2 000 - sur 18 mois, pas en une nuit). Au vu des témoignages des Ossètes, et des faiblesses des arguments de ceux qui avancent 500, je crois plus aux 2 000 et en l'hypothèse d'une offensive réellement sanguinaire. Mais je comprends qu'un certain habitus universitaire incline à croire plutôt aux 500 pour ensuite d'attacher aux grands "enjeux géopolitiques" sur lesquels on pourra disserter en valorisant mieux son égo (car rien de tel que de grandes discussions générales pour se donner l'impression d'être un général, general ideas are generals' ideas disait Virginia Woolf). Cet habitus là ne sera pas au fondement de mes propres analyses. La sauvagerie de l'agression géorgienne n'est pas à mes yeux un simple "détail" et, si l'on veut me prouver qu'elle était plus tendre qu'il n'y parait, il faudra étayer cette thèse avec des témoignages, et des arguments plus sérieux que ceux de l'agence Reuters.

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A propos de l'étiquette "socialiste"

3 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Les stats de fréquentation de ce blog sont en chute libre. Peut-être parce que le site communiste "chiffon rouge résistance" a interrompu le lien RSS avec lui. Je ne sais pas trop pourquoi du reste. J'appréciais bien son webmestre pourtant qui avait tenu une position correcte face aux différentes guerres américaines depuis 10 ans. Peut-être quelque article récent ne lui a-t-il pas plu ? Il se peut aussi que d'autres sites aient coupé le lien avec celui-ci. Idem avec le blog de l'Atlas alternatif qui, lui aussi, est en chute libre. Mais le fait de ne pas être très lu ne me dérange guère.

En parlant des communistes, je parcourais la semaine dernière l'Humanité dimanche à laquelle est abonnée ma compagne. Je tombe sur cette carte des régimes politiques en Amérique latine (à gauche). Tout de suite une anomalie me saute aux yeux. Regardez bien. Vous ne voyez pas ? Cherchez l'erreur. Voilà, vous avez trouvé : le Pérou est classé parmi les pays de droite, alors que son président et son parti sont membres de l'Internationale socialiste.

Bien sûr, on comprend la source du problème : le Pérou est connu pour ses positions pro-libre-échange, néolibérales, anti-Chavez etc. Mais si l'on s'en tient aux étiquettes, il n'y a pas plus de raison de le classer à droite que le Chili où le parti socialiste, membre de l'Internationale socialiste, gouverne avec le centre, voire au Brésil (où le centre fait aussi partie de la coalition).

J'ai pris ma plume pour écrire ceci à l'Humanité Dimanche :

"Bonjour, Je vous signale qu'il y a une erreur dans la carte que vous publiez dans l'Humanité Dimanche de cette semaine. En effet, le Pérou y est signalé en bleu comme un pays gouverné par la droite. Or s'il est vrai que le parti APRA du président Alan Garcia est connu pour son programme néo-libéral libre-échangiste, il n'en est pas moins pour autant membre de l'Internationale socialiste (cf http://en.wikipedia.org/wiki/American_Popular_Revolutionary_Alliance). Autant que je sache l'Humanité Dimanche a coutume (bien que l'appellation "socialiste" devienne de plus en plus éloignée de la réalité des pratiques) de classer les partis membres de cette Internationale plutôt à gauche, et donc, en application de ce critère, le Pérou devait figurer en rouge sur votre carte, et non en bleu."
 
J'ai reçu une réponse que la Netiquette m'interdit de reproduire.

Je pense qu'ici se révèlent une fois de plus le problème de la classification des politiques, et ce problème important de la définition de la "gauche" qui n'est pas pour rien dans la faiblesse des résistances au système dominant.

FD

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