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Le blog de Frédéric Delorca

L'apport du sarkozysme à notre époque

30 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

Beaucoup de sympathisants du Front de Gauche sur Facebook s'inquiètent de l'atonie de l'opinion publique devant la réforme des retraites. Non sans raison. Nous assistons à l'effondrement d'une résistance qui s'était fortement manifestée en France en 1995. Ce que les gouvernements de cohabitation de Baladur et Juppé, ni ceux de M. Chirac après 2002 n'ont pu faire, M. Sarkozy le fait.

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Il démontre ainsi qu'avec un style de présidence assez largement basé sur le "n'importe quoi" (notamment des déclarations à l'emporte pièce qui ne veulent rien dire, comme la dernière sortie du président sur le fait, selon lui, depuis la loi sur la réforme des universités, des profs "du monde entier" afflueraient pour enseigner en France !), on parvient à fatiguer suffisamment les Français, et embrumer leur esprit, pour remettre en cause à peu près toutes les conquêtes sociales. Notez que M. Raffarin avait fait une démonstration comparable en s'asseyant sur les manifs sur les retraites de 2003, mais ce beau succès (du point de vue de la doxa libérale) avait été quelque peu terni par l'échec de M. de Villepin sur le contrat de première embache trois ans plus tard.

 

Il est vrai que la méthode de M. Sarkozy n'est pas la seule cause de la capitulation du mouvement social. Elle fut brillamment secondée par une ambiance générale dans la société de "haine de soi", sur fond de catastrophisme écologiste, d'hypernormativisme hygiéniste (y compris sur l'hygiène mentale) et de culpabilisation de tous, de relativisme généralisé bizarrement renforcé par des grands élans de peur irrationnelle de tout ce qu'on ne veut pas comprendre (la burqa, la Chine, que sais-je encore). La conviction que tout est foutu en Occident est de plus en plus répandue, qu'on ne peu plus sauver nos emplois, ni nos retraites, ni rien du tout. Que le sens de l'histoire a tourné, que le Volksgeist dominant migre vers l'Asie (comme eut dit Hegel, encore un champion de l'irrationnel n'est-ce pas ?). Bref nos années 2010 s'ouvrent sur une grosse fatigue généralisée en France.

 

Cette fatigue se double du caractère de plus en plus illisible de notre environnement social. Qu'il y ait de la pauvreté, nul ne doit en douter, et même il y en a de plus en plus. En même temps nul ne peut nier que la nounou qui garde mon fils et qui est fort mal payée par une association intermédiaire (elle appartient clairement au néo-prolétariat actuel), s'est offert 8 jours de vacances aux Canaries le mois dernier - ce n'était pas la première fois pour elle, et ce n'était pas un cas isolé parmi les gens à faible pouvoir d'achat. Beaucoup de gens apparemment pauvres sont en fait, riches, et en même temps très pauvres quand même car il y aura  toujours une compagnie de téléphone portable, une banque, un plombier, pour leur pomper dans un mois, dans un an, le maximum de fric et les mettre sur la paille.

 

J'ai été un peu triste la semaine dernière à Brosseville quand j'ai reçu le président d'association de rap (un jeune d'origine ouest-africaine). Il me disait sans sourciller ce que de plus en plus de gens admettent sur le ton de l'évidence en banlieue : "Pour fédérer les jeunes, et éviter qu'ils ne partent dans des 'embrouilles', il n'y a que deux options : le rap, ou la religion. Ils n'apprécient pas tous le rap. De plus en plus c'est la religion qu'ils respectent le plus".

 

Ce genre de constat conforte les visions pessimistes du monde social (et la fatigue généralisée à l'heure où la mobilisation devient nécessaire). Encore l'élan religieux des banlieues ne serait-il pas décourageant si c'était un discours à la Chavez, ou la Tariq Ramadan qui devait l'emporter (un discours vaguement socialisant). Mais je crois que même les plus révoltés de nos jeunes aiment trop leur "i-pod" pour investir dans une théologie de la libération !

 

Or l'on a tort de ne pas se mobiliser pour les retraites. Un des rares points positifs du programme de la gauche plurielle (et de Mme Aubry) en 1997 fut la valorisation des loisirs, et la semaine de 35 h. Non qu'il faille mépriser le travail, bien au contraire, mais il le faut circonscrire dans la vie des gens afin qu'il n'en fasse point des esclaves. Ce programme aurait dû être défendu avec plus de conviction par le PS qui aurait dû aussi imaginer les solutions pour que les 35 heures ne soient pas asservies par la logique marchande (qu'on ne gâche pas le temps de loisir devant la TV ou dans les supermarchés à rêver d'un supplément de consommation).

 

Aujourd'hui il faut défendre la retraite à 60 ans, parce que beaucoup de jeunes sont sans emploi, et qu'il y a mieux à faire de sa vieillesse que de s'accrocher à des postes de travail. L'argument démographique (on vit cent ans désormais) ne vaut strictement rien : taxez les revenus financiers et vous pourrez payer les retraites jusqu'à 120 ans s'il le faut.

 

Il existe chez les gens une conviction profonde que les combats ne méritent plus d'être menés. Que si l'on se mobilise, on nous "niquera" d'une autre manière, comme avec le référendum sur la constitution européenne. C'est comme une accoutumance au cynisme.

 

Et ceux qui parient sur une nouvelle crise financière à venir pour faire évoluer les mentalités à mon avis ne font pas le bon calcul. La montée du fascisme dans les années 1930 a hélas montré que les peuples ne sont pas sensibles à une "pédagogie par la crise".

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Un "niet" éditorial, le débat sur Debray dans Le Point, Gaza encore

29 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

J'ai tenté une opération risquée hier sur le front éditorial : profiter d'une mention de mes travaux d'anthropologie du corps dans un grand mensuel (son numéro de juin) pour suggérer (via un canal que je gardais sous le coude depuis deux ans) à un éditeur diffusé par Lagardère un livre que j'étais prêt à écrire dans le registre "philosophie vulgarisée". Mais l'offensive a tourné court. On m'a dit "niet" tout net. Dans ces cas, inutile de demander la raison du refus. On ne vous dira jamais franco : "c'est parce que vous n'êtes pas la fille de BHL". Mais il y a du bon dans ce refus. Certes une acceptation m'aurait permis d'aller plus loin dans ma recherche personnelle, m'aurait motivé pour expliciter mon "éthique stoïcienne". Mais un "non" clôture l'espace : on sait qu'on ne peut plus aller au delà, le périmètre est circonscrit. Ainsi il n'y aura pas de vie au delà des Editions du Cygne, pas de livre à grande diffusion. Plus besoin, par conséquent, de dépenser de l'énergie à imaginer d'autres ouvrages au delà du dernier qui sera publié, chez le Cygne (inch'Allah) en 2011. Mon statut est définitivement fixé.

 

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En parlant d'édition, Régis Debray, lui, s'en tire toujours bien. Un livre = pour lui 4 pages dans Le Point, presque automatiquement. Je lisais cela dans le salon d'attente de mon médecin. Le Point oppose Ruffin et Lanzmann à son livre.

 

Lanzmann a tort parce qu'il reste attaché au caractère inégalable et inimitable d'Israël qui devrait justifier selon lui qu'on lui pardonne tout. Mais il a raison quand il dit que Debray a un mauvais style, qui collectionne les formules et dit tout et son contraire d'une ligne à l'autre (les extraits cités par Le Point le confirment). Ruffin, lui, se défend plutôt bien quand il explique que son rapport (de 2004, je crois) qui prônait la criminalisation de l'antisionisme visait uniquement ceux qui assimilent sionisme et nazisme. Comme lui je trouve cette assimilation détestable et il n'a pas tort de dire qu'elle incite à la haine au delà de toute raison. Il dit qu'il voulait ainsi mettre fin à la judéophobie de certains jeunes pro-palestiniens. Cela étant  si sa proposition avait été suivie, si la criminalisation de l'antisionisme était passée dans la loi, qui sait si elle n'aurait pas été aussi instrumentalisée bien au delà de l'intention première, et utilisée pour empêcher toute critique d'Israël ?

 

Nous savons combien notre époque est rétive aux débats sereins et rationnels. Je crois que la création d'une délit d'opinion supplémentaire n'aurait fait qu'amplifier les problèmes.

 

Au fait, vous avez peut-être vu qu'une armada très importante de bateaux humanitaires se dirige vers Gaza, ce qui est une bonne chose. Bien sûr j'eusse aimé en voir partir une aussi vers l'Abkhazie ou vers les camps saharaouis à l'ouest de l'Algérie, et vers tant d'autres peuples oubliés de nos élites. Mais il faut féliciter cette initiative et la soutenir comme elle le mérite.

 

 

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Identitarisme et nationalisme

26 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Peuples d'Europe et UE

Dès qu'un leader émerge pour prôner la sortie de la France de l'Union européenne, il attire à lui des gens d'extrême-droite et n'évite pas que son discours prenne une coloration identitaire ethnique et religieuse (la France blanche, la France chrétienne).

 

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Pour ma part je crois qu'il y a urgence à détacher la question nationale de la question de l'identité et assumer une fois pour toute que les nations deviennent des villages-mondes en miniature. Si demain l'Union européenne éclate, il faudra à tout prix éviter que l'horizon national français débouche sur un repli indentitaire.
 

Or on voit bien qu'il existe une pente sociologique forte pour que la question nationale soit récupérée par des identitaristes. Et cet identitaritarisme est lui-même voué à entrer dans le grand plan du "choc des civilisations" - d'où le ralliement de De Villiers, de Marine Le Pen, et même de Dupont Aignan si j'en crois certaines vidéos à diverses formes d'atlantisme (c'est à dire au combat Occident contre reste du monde, sous le parapluie américain).

 

Ceux qui à gauche veulent la sortie de la France de l'Union européenne, doivent clairement dire que c'est au nom d'une conception politique de la nation, et que le retour aux frontières nationales françaises, s'il se fait, s'effectuera dans un esprit multiethnique, multi-religieux, conscient de la pluralité des histoires de notre pays, étranger aux divers slogans islamophobes, sinophobes, russophobes etc.

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"Quai d'orsay" de Blain et Lanzac (suite)

24 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

En lisant cette BD on se rend compte du pouvoir évocateur de ce genre artistique. Supposez que l'auteur du scénario en ait fait un film. On aurait sans doute eu un navet du genre "Le promeneur du Champ de Mars" de Guédiguian (qui part du même principe : regard d'un jeune sur un homme d'Etat).

 

Le dessin de Blain permet ici de restituer à merveille l'imaginaire des protagonistes, leurs inquiétudes, leurs aspirations, en jouant sur les proportions des personnages, des décors, la restitution des mouvements, souvent vifs comme des tornades.

 

Le livre montre bien (du moins d'après ce qu'on eut en savoir de l'extérieur) la personnalité très "particulière" de Dominique de Villepin, sans jamais la juger, et sans permettre de trancher, finalement, l'éternel débat qui court depuis des années : fut-il un vrai génie de la diplomatie ou juste un velléitaire ? (même débat qui existe d'ailleurs sur ses talents d'écrivain, sur lesquels je ne me prononce pas ne l'ayant jamais lu : est-il juste un baudruche des beaux quartiers, ou un homme animé par une réelle fibre littéraire ?).

 

J'ai entendu de Villepin au salon du premier roman de Draveil (cf vidéo ci dessous). Il y avait un certain brio dans son discours. C'est tout ce que je puis dire pour ma part de la sincérité de son engagement littéraire. Sur le plan diplomatique je peux dire en revanche avec certitude que son engagement anti-néocons fut des plus insuffisants.

 

La BD restitue aussi, outre l'ambiance assez étrange des cabinets ministériels, la passion de l'action qui habite de Villepin. C'est une constante dans l'imaginaire gaulliste. Quand je suis sorti de la grande-école-que-je-dois mentionner-le-moins-possible-pour-n'embêter personne, j'ai failli intégrer la mairie de Paris. A l'époque elle était gouvernée par les chiraquiens qui parlaient d'action à tout bout de champ, comme s'ils étaient en permanence sur un champ de bataille. Ils ont hérité ça de Chirac, et plus profondément de Malraux. Je crois que c'est Malraux, avec son fond nietzschéen, qui a donné au gaullisme cette dimension de sacralisation du "faire", de l' "agir" contre toute essence de l'identité stabilisée. Le gaullisme c'était le mouvement. Chirac en a retenu la leçon au point de passer pour un agité, et de Villepin aussi. Sarkozy a poussé cette tendance jusqu'à la caricature.

 

Pas étonnant que toute la BD soit sous le signe d'Héraclite, philosophe du mouvement permanent, qu'apparemment de Villepin appréciait.

 

Ce faisant le gaullisme se fait le complice du "bougisme" du capitalisme triomphant. Et c'est une mauvaise compréhension de Nietzsche dont le volontarisme se teintait souvent de connotations russes à la Dostoïevsky, voire asiatiques, avec une fascination pour la volonté passive : "vouloir être voulu, et vouloir ce qui est voulu". Il y a un éloge du rythme juste chez le Nietzsche mélomane (et mauvais compositeur de musique), qui peut s'accomoder parfois de la plus grande lenteur. De Villepin n'est pas du tout sur cette ligne.

 

Pour finir sur cette BD, je dois dire que j'aime beaucoup la relation filiale que le narrateur finit par nouer avec de Villepin, et qui dit quelque chose de profond des ressorts de l'action politique.

 

Il faudra à l'occasion que je vous parle du colloque "L'islam en France et en Europe Hier, aujourd'hui et demain‏" auquel j'ai assisté hier à l'université Paris 10 (en fait je n'ai suivi que la première partie le matin, et pas celle où était Tariq Ramadan l'après-midi car ensuite je me suis rendu à une assemblée de sages maliens à Montreuil). La vidéo de cette rencontre importante sera bientôt sur le site de "Réveil des consciences".

 

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"Quai d'Orsay"

23 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca

Très bonne la BD "Quai d'Orsay" de Blain et Lanzac. Je ferais mieux de faire de la BD plutôt que de me faire chier à tenir un blog.

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Bangkok again

23 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Un salut fraternel à Georges Stanechy pour son article ici : http://stanechy.over-blog.com/article-bangkok-medias-pourris-50848036.html

 

Un texte plein d'empathie et de lucidité.

 

En 1999 je jugeais les gens en fonction de leur degré d'indifférence à l'égard de la Serbie. Aujourd'hui j'ai tendance à les juger en fonction de leur attitude à l'égard de la Thaïlande. Je vous le redis, chers lecteurs : je n'aime pas votre propension collective à suivre l'opinion des médias abrutissants. Je n'aime pas, lorsqu'on vous montre que vous avez tort, l'espèce de moue dubitative ou fataliste que vous opposez. Encore moins vos haussements d'épaules avec des réflexions du genre :" Cher Delorca, il faut être plus prudent, la situation n'est pas si simple là-bas que vous ne le pensez". Avec des phrases comme celle-là vous n'exprimez que votre lâcheté et votre égoïsme, votre ABSENCE au monde. Internet vous met en prise avec des tragédies collectives, et vous vous dérobez.

 

Sur le dossier thaïlandais, comme sur le dossier serbe, il suffisait de comparer la version des médias occidentaux, et celle de quelques dissidents sur Internet pour voir tout de suite que quelque chose clochait profondément dans le point de vue dominant. Quand Yaoline Buntang disait sur Facebook que lors du tremblement de terre d'Haïti le gouvernement avait envoyé de la crème pour blanchir la peau aux Haïtiens en leur disant en substance "en étant moins noirs vous aurez moins de problèmes", on touchait là à l'obscénité de ce régime.

 

Je conçois qu'il est pénible de voir, en Iran, des étudiants se faire frapper par la police des mollahs parce qu'ils ont des rêves occidentaux. Sauf que ces étudiants sont soutenus par de puissants lobbys institutionnels européens et nord-américains dont le point de vue est relayé en permanence. En outre ces jeunes de beaux quartiers de Téhéran ont aussi peu le sens de la solidarité avec les pauvres que Lech Walesa ne l'avait en Pologne, et aussi peu de lucidité sur le système capitaliste occidental que Vaclav Havel (pour ne citer que quelques grands noms de la braderie des services publics en Europe de l'Est).

 

En Thaïlande c'est un peuple qui s'est soulevé contre une monarchie d'opérette comme le dit Georges Stanechy, et contre un statut dans le monde globalisé qui fait de ce pays le bordel de la planète (et si prisé à ce titre par notre ministre de la culture). Bien sûr tous dans ce mouvement hétéroclite n'avaient peut-être pas une vision parfaitement progressiste de leur revendication, et il leur a manqué peut-être une bonne stratégie de communication pour faire passer ce genre de message. Mais quelle chance leur avez vous donné, vous, de se faire mieux entendre ? Vous tous confortablement installés dans vos fauteuils ou dans votre mal être bourgeois nihilistes, vous avez laissé crever le mouvement des Chemises rouges thaïlandaises, comme vos grands parents ont laissé crever la République espagnole en 1939. Et je sais que vous laisserez encore pérécliter bien d'autres mouvements populaires dont vous aurez la flemme de décrypter les aspirations en vous contentant (au mieux) de lire ce que l'AFP en passant. Ce faisant chaque jour vous validez toujours plus votre propre servitude au même titre que celle du monde dans lequel vous vivez.

 

 

 

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L'Ukraine et la Transnistrie

22 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Transnistrie

institution.jpgStefan Lutz attire mon attention sur l'article de Radio Free Europe intitulé "Kremlin, With Kyiv's Help, Ups Pressure Over Transdniester" qui semble indiquer un durcissement de l'Ukraine à l'égard des Occidentaux sur la Transnistrie puisque Kiev insisterait sur la nécessité de définir un "statut spécial" pour elle. Mais il me semble plutôt que cette radio grossit le trait. Cela fait des années que la réintégration de la Transnistrie dans la Moldavie n'est envisageable de toute façon que dans le cadre d'un "statut spécial" (confédéral ou fédéral) qui est au centre des négociations formelles ou informelles qui ont pu avoir lieu. De même je reste sceptique sur cette affaire d'espion montée en épingle par Reporter sans frontières et quelques autres lobbys. Après tout ce ne serait pas la première fois que les Occidentaux voudraient faire passer pour des oies blanches de vrais collaborateurs occasionnels ou réguliers de services secrets. Et, entre deux entités qui ont également conservé la culture soviétique (la Transnistrie et la Moldavie), les implications de services secrets doivent être fort fréquentes.

 

Pour ma part en tout cas je trouve l'Ukraine plutôt prudente depuis plusieurs semaines. Ianoukovitch a refusé de reconnaître l'Abkhazie comme il avait pourtant initialement promis de le faire.

 

L'Ukraine reste politiquement et économiquement fragile. Politiquement l'ex premier ministre Youlia Timochenko fait du chantage ouvert à la guerre civile depuis l'accord sur le maintien de la flotte russe en Crimée en échange d'une baisse du prix du gaz russe. Economiquement, Jean-Luc Mélenchon a récemment rappelé dans son blog la dépendance de Kiev à l'égard de l'Union européenne : "Après un débat verbeux sur les causes et les solutions à la crise actuelle, [le parlement européen] vote une aide à l’Ukraine en décidant de la conditionner à la surveillance de l’application par ce pays des injonctions du FMI et de la banque mondiale ! Le dixième de cette arrogance de la part de la Russie aurait immédiatement mobilisé « reporters sans frontières » et toutes les agences américaines d’aides aux « révolution orange », «  révolution pourpre » et ainsi de suite." note-t-il en des termes très justes.

 

Yanoukovitch plaide pour une"nouvelle approche" des conflits gelés. Mais c'est une sorte de minimum rhétorique à l'égard des Russes, qui est loin de pouvoir se traduire par des actes.

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Métaphysique du dé-racinement

21 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

798px-Eiffel_Tower_20051010.jpgJe discutais il y a peu avec une jeune aide-soignante ivoiro-malienne qui a été naturalisée française après avoir procréé avec un fonctionnaire français à Paris. Elle habite seule avec sa fille chez son mari dans les beaux quartiers de Paris (le mari s'est installé ailleurs). On peut dire qu'elle participe d'un "envers des beaux quartiers", un peu comme les salons de massage chinois dont je parlais il y a peu. Elle fait partie de cette "face cachée" de l'identité des beaux quartiers. On ne peut pas dire qu'elle rase les murs comme les masseuses chinoises, mais il y a des choses d'elle qu'elle ne peut pas dire, qui n'ont pas droit de cité dans l'Ouest parisien. La première fois qu'on s'est parlé, elle m'a dit qu'elle s'appelait Florence. Puis elle m'a dit qu'elle était musulmane. Après une seconde interrogation, elle m'a confié qu'elle s'appelait Kady-Diatou et que Florence est le prénom qu'elle avait dû choisir dans une liste très restreinte de prénoms vieillots que la mairie de l'Ouest parisien lui avait tendue au moment de sa naturalisation - Florence était le prénom qui lui avait semblé le moins dur de tous. Je lui ai dit spontanément que Khadidja était la femme du Prophète, et ça lui a fait plaisir, un peu comme à cette jeune Kabyle à qui je faisais remarquer la semaine dernère que tel commerçant avait sur le front la marque des pieux musulmans. Dès que je dis des choses comme ça à des musulmans, ils sentent qu'ils peuvent allez au delà dans l'expression de ce qu'ils sont, au delà de la logique d'une liste de huit prénoms français dans laquelle ils doivent choisir le leur. Du coup Khadidjatou m'a confié que son père avait le prénom du Prophète, et qu'elle faisait sa prière tous les matins.

 

Comme souvent chez les migrants, Kady-Diatou ne rentre pas dans une catégorie bien précise. Par exemple elle n'est pas exactement du même univers que les nounous africaines qui vont chercher les gamins blonds des bobos à la sortie des écoles du côté du parc André Citroën. Ayant épousé un Français, elle est encore d'un "autre bord" par rapport à elles.

 

La mère de Kady-Diatou vit à Bamako, une de ses soeurs aux Etats-Unis, une de ses cousines à Mantes la Jolie. La géographie mentale de la vie familiale de cette fille s'étend sur trois continents, un peu comme celle des émigrés serbes que j'interviewais au débit des années 2000. Peut-être encore plus. Il y a beaucoup d'avions dans son imaginaire. Elle va en Afrique tous les deux ans.

 

PAU.jpgC'est amusant, parce que je reçois sur Facebook régulièrement des nouvelles du journal de mon petit terroir d'origine : la République des Pyrénées. Ca raconte toujours les mêmes trucs qu'il y a vingt ans : des histoires de bagnoles qui foncent dans des arbres, de rixes à la sortie des bistrots. On pourrait croire que le Béarn vit encore dans la métaphysique de l'enracinement, comme du temps où nous lisions Heidegger. Et pourtant cette métaphysique n'est plus possible là-bas non plus. Quand je rentre chez mes parents, je ne trouve plus que des rocades, un espace entièrement soumis aux impératifs de la bagnole (c'est à dire du mouvement). Pas un banc, pas une souche d'arbre où l'on puisse s'asseoir au calme.

 

En réalité, enracinement et immobilité sont prohibés. Tout le monde est voué à la mobilité, au dé-racinement. Qui dit dé-racinement dit bricolage. Kady-Diatou bricole dans sa vie avec plusieurs langues, plusieurs cultures, des choses qu'elle peut dire, des choses interdites, des restes de l'éducation stricte de son enfance, des films X qu'elle regarde sur DVD (oui de ça aussi elle m'a un peu parlé), et son tapis de prière qui est peut-être un des rares lieux de ré-enracinement pour elle (quoique cet islam qui renaît est lui aussi le fruit du mouvement et du dé-racinement généralisé). Tout le monde bricole, s'arrange des modes de pensée héréroclites qui permettent de s'adapter à toute la complexité du nouveau monde hors-sol.

 

Tout ce bricolage a quelque chose à voir avec le stoïcisme. Ca aussi il faudra que je le montre un jour.

 

Ceux qui bricolent le moins sont mes anciens camarades de promo des grandes écoles. Ils ont dans leurs listes d'amis sur Facebook les mêmes amis qu'il y a 15 ans. Pas besoin pour eux de se raccrocher à leur famille ou à leur religion. Le monde à leur niveau est encore à peu près le même qu'il y a 15 ans. Il n'y a pas de déracinement pour eux. C'est peut-être pourquoi ils comprennent mal ce qui se passe "en dessous d'eux", dans la face cachée de leurs beaux quartiers, et se croient obligés d'interdire le port du niqab et les salons de massage chinois au nom de leurs principes d'il y a 15 ans, sans voir combien tout cela est décalé par rapport au réel.

 

On parle d'un prochain éclatement de la zone euro en ce moment. Derrière cela se profile le risque d'un éclatement de l'Union européenne. La mobilité des marchés financiers venant à bout d'une structure pourtant très docile à leur égard mais encore trop "enracinée" et trop lourde pour eux : l'UE. Ce serait là le grand événement du 21ème siècle. Ce que les peuples n'ont pu réaliser avec leurs référendums, les marchés le feraient... Quel horizon après cela ? Les élites reconstitueront-elles des mythologies d'enracinement ? Le grand retour de l'histoire mythifiée façon 19ème siècle comme semble l'affectionner François Asselineau (un gaulliste anti-européiste qui veut concurrencer Dupont-Aignan) ?

 

Le déracinement a produit du bricolage chez les dominés. Le réenracinement en engendrerait chez les dominants. Comment reconstitueraient-ils leurs frontières ? Constitueront-ils un kaléidoscope de microcosmes qui reflèteront chacun le macrocosme ainsi que le disaient les auteurs antiques de chaque individu ? Personne parmi ceux qui veulent l'éclatement de l'Europe ne le dit clairement : quels seront les horizons nationaux après cela ? quelle place la France, l'Allemagne, l'Italie hors Union européenne feront-elles aux Kady-Diatou dans leur identité ? Comment est-ce qu'on bricole du ré-enracinement imaginaire avec un monde qui a tant bougé ?

 

 

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Chomsky à Paris, Yaoline à Bangkok, Carlos à Cannes

19 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Revue de presse

p1000207.jpgJe lis dans Le Monde Diplo que Noam Chomsky sera à Paris du 28 au 31 mai. Je demande à tout hasard à Jean Bricmont qui est un de ses amis s'il organisera une rencontre entre Chomsky et les contributeurs du Cahier de l'Herne qui lui est consacré. Lui ou la maison d'édition peuvent le faire : après tout une firme américaine de publication en ligne comme lulu.com organise bien des rencontres entre auteurs, pourquoi pas L'Herne ? Mais je sais qu'ils ne le feront pas. L'esprit qui consistait à mettre en contact les auteurs entre eux, qui était très vivace au début du 20ème siècle (qu'on lise "Si le grain ne meurt" de Gide par exemple), est absent de l'intelligentsia actuelle, sauf peut-être dans les milieux les plus bourgeois, chez les gros éditeurs. Ailleurs, les gens écrivent dans des livres, et puis basta, "adieu il pleut" comme on disait chez moi.

 

Enfin bon, je suppose que les jeunes "altermondialistes" du 5ème arrondissement (avec ce qu'il leur reste de jeunesse et ce qu'il leur reste d'altermondialisme) se masseront au Collège de France le 28.

 

Pour ma part, je n'y serai pas. Bourdieu, Chomsky, tous ces grands auteurs nous furent utiles au début des années 2000 à la grande époque de l'altermondialisme. Mais c'est comme Godard qui du haut de ses 80 ans ressort encore et toujours les mêmes blagues les mêmes citations : il arrive un moment où l'on sait d'avance ce que les grands auteurs vont dire, surtout quand ils vieillissent. Il faut aller au delà.

 

Aujourd'hui je pense à la capitulation des Chemises rouges en Thailande. Avec quelle légèreté ils se sont lancés dans ce combat : sans armes, et sans aucune chance de diviser les forces armées ! Surtout sans aucun relais à l'étranger pour obtenir des soutiens. Quel manque de sens stratégique !

 

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Yaoline Buntang (selon son pseudo d'Internaute) m'a nommé d'office administrateur du groupe des pro-Chemises rouges sur Facebook avec cinq autres personnes sans même me demander mon avis. Les gens prennent des habitudes de désinvolture sur le Net. Etait-ce parce qu'elle était pressée ? Les soldats frappaient-ils déjà à sa porte quand elle a composé sa liste d'administrateurs ? Je plaisante un peu, mais je devine que la situation doit être fort angoissante là-bas. Comme le dit Yaoline, la répression va pouvoir s'abattre sans attirer aucunement l'attention de l'opinion internationale. L'accusation de "crime de lèse-majesté" va fonctionner à tour de bras. Pire qu'en Espagne !

 

Au fait avez-vous vu la jolie gauche bobo parisienne se mobiliser pour le juge Garzon, à Sciences Po-Paris et dans le 15ème arrondissement derrière Anne Hidalgo ? Allez, pour une fois que les bobos font quelque chose de bien ne faisons pas la fine bouche : Garzon a besoin de soutien. Et ceux qui veulent la République en Espagne aussi !

 

Je tombe aussi dans les actualités sur la bafouille sans grand intérêt que Carlos adresse à l'acteur qui joue son rôle dans un film présenté au festival de Cannes. Je ne suis pas spécialement admiratif devant Carlos, quoique son itinéraire soit bien sûr plus estimable que celui de bien des guérilleros (des guérilleros salafistes notamment). J'avais assisté à une séance de son procès en 1997 à Paris. Le personnage ne m'a pas impressionné. Mais je veux bien croire que le film le caricature.

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PS : j'ai retrouvé mon compte-rendu de la séance du procès, le vendredi 19 décembre 1997 (il y a presque 13 ans déjà...). Je suis un peu surpris par la brutalité de mon propos à cette époque, contre tout le monde : les juges, le public, les avocats. Peut-être l'ardeur (ou le mal-être) de mes 27 ans. Je n'écrirais certainement pas comme ça aujourd'hui sur une séance judiciaire, même médiocre. Il y avait au fond trop d'idéalisme, trop d'attentes existentielles à l'arrière-plan de ce texte...

 

Le procès

 

En vacances cet après midi, j'ai fait un saut au palais de justice, histoire d'assister au procès du terroriste international Carlos.

 

Il est bon de voir un procès d'assise tel qu'en lui même, en dehors du regard biaisé que nous donnent les journalistes. Il nous faut perdre cette habitude de saisir toute réalité telle qu'elle nous apparaît sous le feu des projecteurs, après mise-en-scène, découpage, montage. Il la faut retrouver, telle qu'en elle-même, pour aussi sordide qu'elle nous semble

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Commme c'était aussi le premier procès judiciaire auquel j'assistais, j'y suis allé avec mon point de vue "philosophique", c'est-à-dire en faisant table rase de tout, en me disant "voilà : il y a des hommes qui se réunissent pour juger un homme. Comment cela se passe-t-il ? " Dans ma tête c'était un peu comme si j'allais assister à un des premiers procès de l'histoire de l'humanité, à Athènes au Vème siècle avant Jesus Christ, au début du processus que décrit Vernant, lorsque l'Aréaopage abandonne son côté religieux pour laisser place au logos et à la contradiction.

 

Cette table rase me permettait d'être réceptif aux moindres détails, de m'étonner de tout, comme le recommandait Platon.

 

D'abord ce palais de justice, vieillot et imposant. Le public, dans la queue : des étudiantes en droit, bourgeoises, d'une connerie incroyable, qui se racontaient leurs rêves nocturnes et multiplaient les réflexions débiles, pendant une heure derrière moi. Au milieu de leurs caquetages, les propos passionnés et intelligents d'une grande femme pas très jolie qui expliquait à un étudiant son point de vue sur les reconduites à la frontière. Sans doute une militante des droits de l'homme. Il y avait tant de grâce dans ses gestes, tant de pertinence dans ses mots, que je crevais d'envie de lui parler. Mais que lui dire ? que j'étais juriste, spécialiste en chef des reconduites ? c'eût été si vain…

 

J'eus encore un éclairage sur la composition du public quand j'entendis derrière moi, dans la salle d'audience, un vieux qui n'avait pas son certificat d'études et qui expliquait que le SIDA est sûrement l'invention de quelque apprenti sorcier.

 

Il était important pour moi de bien saisir la nature de ce "peuple" au nom duquel la justice serait rendue, ce peuple dans sa diversité de physionomies, d'âge, de mode de pensée.

 

Dans ma soif de tout voir, tout comprendre, j'ai aussi observé les gendarmes, semblables à ceux que j'ai connus pendant mon stage en préfecture : braves gars, extrêmement polis et serviables, modestes, rigoureux. J'écoutais la façon dont ils résumaient les premiers jours du procès aux étudiants écervelés qui les interrogeaient à ce sujet. C'était instructif.

 

Instructive aussi l'atmosphère de prosaïsme qui se dégageait de cette salle. La couverture médiatique des procès gomme, aux yeux du téléspectateur, ce côté très terre-à-terre, humain, trop humain, dérisoire même d'une ambiance de tribunal.

 

La cour est entrée. Le président a interrogé les parents des victimes. Il y eut un moment d'émotion, parce que ces gens des victimes n'arrivaient pas à parler. Le premier a fondu en larmes. Dans le box, Carlos, en quinquagénaire moustachu de grande classe, prenait des notes.

 

Toutefois, l'émotion était  un peu ternie par le point d'honneur que tous mettaient a dire que leur père, flingué par Carlos, fils d'immigré italien, les avait élevés dans le culte de la non-violence, du refus de la haine, de la foi dans la démocratie. Pourquoi cette avalanche de bons sentiments ? L'émotion ne se suffisait-elle pas à elle-même?

 

Nouvelle fausse note encore : le témoignage d'SOS attentat. Fausse note à plus d'un titre. D’abord parce que c'était le discours institutionnel d'une structure qui revendiquait son aide aux victimes, reconnaissait les avoir soutenues – et, d'une certaine façon, encadrées, enfermées dans son discours. Fausse note aussi parce qu'on jugeait Carlos pour un crime de droit commun (l'assassinat de deux policiers) et pas pour des attentats. Que venait faire cette association à nous parler de l'explosion du Drugstore St Germain ?

 

L'avocate de Carlos l'a fait remarquer en prenant courageusement la parole. Elle a aussi contesté le fait qu'on ne pouvait pas entendre de témoins directs. Puis, emportée par son élan, elle s'est laissée aller à des imprécations assez faciles et mal formulées, du genre "je regrette que le jury populaire qui est le vrai tribunal n'ait pas eu accès aux pièces écrites."

 

Cette phrase n'eut qu'un mérite : celui de démontrer que la justice française n'est pas sereine. En effet, à ces mots, on vit le sang monter aux joues du président "Précisez votre pensée maître, hurla-t-il. Est-ce que ça signifie que le tribunal composé de magistrats professionels n'est pas le vrai tribunal ?" Ce coup de colère surprit toute la salle. J'étais vraiement sidéré car les coups de gueule à l'audience sont étrangers à ma culture professionnelle. Dans mon travail c'est la négation même de l'image que la justice doit donner d'élle-même.

 

L'avocate un peu destabilisée baffouilla, essaya de continuer son argumentation en affirmant que la procédure française était condamnée à l'étranger. On n'entendait pas bien, mais le président enfonca le clou : "vous savez que vous êtes à la limite de l'outrage à la cour !" encore deux mots et le président absolument déchainé suspend la séance en concluant "Très bien nous allons saisir le bâtonier !"

 

Stupeur dans la salle. Et là, la sottise gluante des gens reprend le dessus. Personne ne se demande si l’avocate avait raison sur le fond. Elle fait l'objet de l'opprobre générale du seul fait qu'elle a osé tenir tête au président. Les gens sont comme des enfants : "Oh la la ! ça va barder pour elle !" Les étudiants en droits se surpassent en sottise "Elle n'avait pas à contester le fonctionnement des assises à la barre. Elle aurait dû garder ses reflexions pour des articles dans les revues juridiques" (sic!)

 

Sursaut légitimiste, unanimisme stupide de la foule. On attend une heure. On remarque au premier rang des latinos qui parlent en espagnol. L'avocate s'entretient dans la salle avec un type qui porte une kieffeh. On a l'impression qu'on juge un autre monde, celui de la résistance palestinienne et du gauchisme des années 70, quelque chose qui a vécu.

 

On retrouve dans les comementaires bornés des gens à peu près tous les poncifs qui seront ensuite repris dans la presse.

 

L'audience reprend. Brève intervention du batonnier. Puis le Président se lance dans une lecture fastidieuse des dépositions de toutes les connes qui ont prêté leurs fesses et leur appartement à Carlos en 1975 - tout ce petit monde d'étudiants latinos et de paumés qui avaient tous, à l'époque, au plus vingt sept ans et que le malfra manipulait à sa guise.

 

Rien de grandiose dans tout cela. En plus, le président lit mal, et d'une voix monocorde. Tout le monde s'ennuie à crever. Carlos baille.

 

Après la médiocrité du public, les errements faciles de l'avocate, la nullité du président, c'est la banalité de ces journées de jullet 1975 et de la vie du terroriste qui sautent aux yeux. Belle démystification.

 

Finalement, je quitte la salle avant même d'avoir entendu la déclaration de Carlos qui sera rapportée aux infos télévisées du soir, une phrase du genre "Je suis un révolutionaire et je mourrai en révolutionnaire". Une phrase que la présentatrice du journal de vingt heures, avec sa bonne tête de jolie diplomé de Sciences po, lira avec un sourire futile et stupide. Une phrase assez belle, mais inactuelle, si absurde après la journée qu'on a vécue qu'on aimerait savoir pourquoi elle a pu surgir ainsi en début de soirée. Carlos a-t-il voulu se sauver in extremis de l'envahissante médiocrité ? il n'y est guère parvenu.

 

Cette comédie judiciaire anéantissait tout dans sa grisaille. On ne pouvait en tirer qu'une impression mélancolique, tragiquement désabusée.

 

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L'enthousiasme rebelle de la jeunesse

19 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Ce matin je reçois ce mail d'une jeune Ethiopienne qui vit au Canada :
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"bonjour je me disais et bien si je vous écrivis cela seriez vous emblallé: et bien si on utilise facebook pour faire un groupe ki est contre ce systeme mais qui va vraiment bouger voyager au quatre coins du globe pour parler avec nos frères.prendre sur place une personne qui comprendre l'englais et ki pourra traduire nos dires.nos arguments pour la rébellion contre ce système.lorsqu'on arrive. directement on demande o gens :s'il se considère comme un homme ou comme un robot?...après les arguments viendront et j'écris plus bas ce que je vais dire ou on va dire plutot.qu'on aura assemblé assez de personnes d'adultes de parents.on demandera si ils sont d'accord d'utliser comme arme contre ce système opprimant.une manifestation au quatre coindu monde avec la plus pure naive et sincère arme. l'ENFANT! ENFAITE JE SUIS FATIGUé!MAIS EN TT CAS REPONDS MOI STP"
 
Ca me touche toujous ce naïf enthousiasme de certains jeunes. Et c'est très dur de devoir leur expliquer que ce qu'ils croient facile à faire (un grand mouvement mondial anti-système) est en fait la chose la plus compliquée : qu'il faut au moins un million de dollars comme avait dit un économiste à un mien ami à propos de son projet de fondation anti-impérialiste afin que ça ne reste pas un simple site sur Internet, que ce mouvement risque toujours d'être récupéré, manipulé, trahi, ou tout simplement voué au boycott médiatique. Ces jeunes n'ont pas idée de la complexité de la chose. Et pourtant il ne faut pas les décourager, il faut les encourager, les accompagner.
 
Difficile...
 
 

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Godard (suite) - le rire

17 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Cinéma

Il y a vingt ans, les enfants du babyboom (Sollers, Godard, et même Deleuze quoiqu'il fût d'avant le baby boom) ne faisaient déjà plus beaucoup de politique mais nous apprenaient à rigoler avec de la culture savante ou les beaux arts. C'était un sens de l'amusement qui n'était même pas aristocratique comme au 18ème siècle. C'était libérateur.

 

Mais ce rire m'est apparu décalé au regard des enjeux des "guerres de la globalisation" à partir de 1999.

 

Aujourd'hui on ne rigole plus avec la culture savante (qui n'a pas plus de valeur que des hobbies de bricoleurs du dimanche), et on ne rigole plus de grand chose à vrai dire : un journal de la côte d'azur me contacte cet après midi pour m'interviewer sur la nudité - en vérité ils veulent apprendre à traiter ce sujet sérieusement !

 

En écoutant Godard, je me dis que c'est lui qui a raison. Que moi aussi, au lieu de tenir ce blog très scolaire, je devrais m'amuser à faire de la libre-association d'idées et de références culturelles pour filer la métaphore, et que je devrais même introduire des vidéos X dans ce blog sur chaque sujet comme je l'ai fait sur la burqa jusqu'à ce qu'Overblog m'exclue de ses rangs pour manquements aux règles de la bienséance.

 

Je cotoie tous les jours dans ma banlieue des gens très sérieux qui se font énormément de mal les uns aux autres parce qu'ils ont des oeillères : des gens qui répètent le colonialisme, le déni de l'histoire, des gens qui taraudent le ressentiment, des gens qui, en toute innocence, pousseront ce pays à la guerre civile s'ils continuent comme ça. Pour rendre supportable toute cette irresponsabilité peut-être devrais-je revenir au rire. Mais on ne peut plus rigoler comme en 1990. Le rire est historique. Plutôt que de pondre un essai sur le stoïcisme, c'est peut-être un nouveau rire que je devrais inventer.

 

Pourquoi Aristophane consacra-t-il sa vie à la comédie ? Pourquoi cet homme contemporain de la révolution philosophique (une des révolutions les plus passionnantes de l'histoire humaine), a-t-il choisi le parti du rire plutôt que d'entrer dans les polémiques intellectuelles ? A-t-il eu le sentiment de pousser ainsi plus loin la philosophie ? Comment est née la comédie ? Questions sans réponse sans doute. Tout juste peut-on se féliciter d'avoir compris où mettre la ponctuation dans les textes qui sont parvenus jusqu'à nous.

 

N'avons nous pas besoin d'un grand rire politique aujourd'hui ? N'est-ce pas la porte ouverte pour sortir de la bêtise ambiante, et de toutes les catastrophes (économiques entre autres) qui nous guêtent ?

 

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"Film socialisme" de Godard

17 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

J'ai été fan de Godard jadis. J'ai cessé de l'être pendant la guerre de Yougoslavie, parce que Godard n'a pas eu de bonne position sur cette guerre (comme Derrida que j'ai toujours rapproché de Godard), ce qui m'a fâché avec le côté un peu "prophète bourré d'intuitions" qu'on vénérait encore en France à l'époque. Je n'ai pas vu le film. Je vous livre la bande annonce et le début d'une interview du réalisateur. La suite est sur Dailymotion. Je n'émets aucun jugement pour l'instant. Je m'offre le luxe de n'en rien penser, sans même savoir du reste si je le verrai un jour.

 

 

 

 

 

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Sur la burqa

13 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Ici une vidéo de sociologues de l'IEP d'Aix sur la burqa, et, à la suite, un clip (interdit aux moins de 18 ans) qui dit quelque chose de l'imaginaire des défenseurs de la prohibition). Le plus ridicule dans cette affaire est qu'on s'acharne à faire passer une loi sans fondement juridique (voir l'avis du Conseil d'Etat) dont les tribunaux devront écarter l'application du fait de son inconventionalité au regard de la convention européenne des droits de l'homme.

 

 

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Un post scriptum sur l'affaire Onfray-Freud

13 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Je remercie "frdm" d'avoir versé en commentaire sur ce blog un dossier assez complet sur la polémique à la mode "Onfreud", et surtout d'avoir fait dévier le débat vers une question plus importante que l'affrontement entre jouisseurs et psychanalystes : le débat sur la thérapie du mal être contemporain. Onfray, ayant une guerre de retard dans ce débat comme sur le reste joue la carte freudo-marxiste contre le conservatisme (selon moi avéré) de la psychanalyse. Qu'il faille penser politiquement le mal être des individus j'en suis convaincu, mais pas dans une spéculation métaphysique sur la connexion entre rapports de production et névrose comme entend le faire le freudo-marxisme (que j'appréciais pourtant beaucoup jadis). Bien sûr il faut penser le rapport au travail, le rapport au pouvoir politique, à l'espace public, les rapports de classe, le rapport au langage, à l'argent, pour réfléchir à l'émancipation de l'individu. Mais il faut le faire sans esprit de système, et avec une attention particulière à chaque cas et à ce que le sujet peut en dire.

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L'allusion au problème de la normalité est aussi importante. Pour ma part je trouve qu'il y a aussi un usage fonctionnaliste (et donc normativiste) de la psychanalyse, comme des neurosciences, dont il faut se méfier. Mais cela ne veut pas dire qu'il faille adhérer à un relativisme complet, voire verser dans l'apologie de la psychopathologie comme on le faisait un peu trop aisément dans les années 60. Si l'on raisonne du point de vue de l'intérêt de l'espèce, un intérêt dynamique (et non statique comme le pensent les thérapeutes comportementalistes), l'état psychique idéal est celui d'une certaine inadaptation sociale (et donc d'un certain mal être), assez perceptible pour maintenir le sujet dans une volonté de changer le réel (et l'ordre social), mais suffisamment bénin pour ne pas le plonger dans une trop grande négativité ou des fixations morbides.

 

Ajoutons que si Onfray était réellement conséquent avec le freudo-marxisme, au lieu de consacrer sa prochaine université d'été à ce sujet et de prôner la méditation comme thérapie (ce qui fait trop 17ème siècle cartésien), il organiserait, comme Wilhelm Reich, une communauté expérimentale qui, sans forcément rechercher "l'orgone", serait axée sur la praxis, politique et sexuelle.

 

Au fait : un texte anti-Onfray assez juste : http://camarade.over-blog.org/article-proposition-de-loi-pour-l-interdiction-de-michel-onfray-dans-l-ensemble-de-l-espace-public-une-initiative-citoyenne-par-spinoza-45854267.html

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Badiou, Onfray, Freud........... Dawkins, Zénon

12 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

plato-copie-1.jpgUn débat s'est engagé sur ce blog, comme ailleurs dans la grande presse, sur le livre d'Onfray. J'en suis coupable car je fus le premier à en parler en citant un article de Badiou dans Le Monde.

 

Ma philosophie personnelle m'impose de ne pas m'embarquer dans des discussions sur des sujets dictés par l'air du temps qui ne font pas avancer une réflexion réellement utile au bien être de notre espèce. Voilà pourquoi vous constaterez que ce blog évite soigneusement depuis 3 ans 80 % des grands thèmes de l'actualité. La volonté de montrer que l'on est capable d'avoir un avis sur un grand thème à la mode (surtout un thème à la mode chez les gens lettrés) est un ressort puissant qui permet aux ados d'investir de l'énergie dans la lecture et la réflexion, mais dont il faut se défaire à partir de 30 ans sous peine de devenir le jouet d'un conformisme totalitaire.

 

Comme il est 4 heures du mat' et que j'espère me rendormir bientôt, je ne dirai que quelques mots très brefs.

 

La psychanalyse, comme le marxisme académique, ou le structuralisme, fait partie de ces maladies de l'esprit qui ont empoisonné la vie intellectuelle du continent européen pendant toute la deuxième moitié du XXème siècle - en réalité elles sont plus anciennes, mais elles ne sont vraiment devenues dominantes qu'à ce moment-là, et encore même dans ma jeunesse, en 1990, l'université qui formait 50 % des agrégés de philo en France (la matière reine des lettrés), la vieille Sorbonne, avait le bon goût de mépriser ces maladies.

 

Ces trois doctrines doivent leur succès au fait qu'elles permettent à une certaine petite bourgeoisie professorale de s'affirmer en rupture avec un ordre social dont elle peut prétendre dénoncer les ressorts intimes, tout en entretenant autour d'un vocabulaire abscons une forme de domination sur son propre public tout aussi dangereuse que les illusions dont elle prétend libérer le reste de la société.

 

La force de ces doctrines tient aussi au fait qu'elles n'ont trouvé pendant longtemps en face d'elles que de vieux barbons qui récitaient Platon, Malebranche - et à la rigueur Kant - sur un ton ennuyeux et pédant, ce qui, par effet de comparaison, donnait à ces doctrines un côté presque ludique et sexy (du moins quand on les consommait à doses homéopathiques, de loin, sans subir leur logomachie à longueur de journée).

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Je dois dire tout de suite que j'ai aimé la manière dont les nietzschéens comme Deleuze ont assez tôt (dès les années 1960-70) démonté ces doctrines, sur un ton souvent plaisant, et je pense qu'Onfray n'a pas fait beaucoup plus que de vouloir prolonger le geste de Deleuze. Ce qui était agréable dans ce geste là, c'était qu'il ne visait pas à imposer aux esprits une nouvelle dictature professorale, mais à libérer des énergies créatrices. Cette force de la critique nietzschéenne était aussi sa faiblesse : elle demeurait esthétique, et ne prétendait pas opposer un discours de vérité à ce discours de mensonge.

 

Ce qui est plus intéressant depuis quelques décennies, c'est qu'un autre discours incompatible avec le marxisme académique, le structuralisme, et la psychanalyse, s'est développé, sur la base de découvertes passionnantes. Il s'agit du discours des sciences dures : neurosciences, éthologie animale, psychologie évolutionniste etc. Les sciences dures présentent plusieurs avantages : comme les doctrines maladives que je citais plus haut, elles permettent de démystifier certaines croyances que l'être humain a sur lui-même, mais, à la différence de ces doctrines, elles le font sur la base d'un travail rationnel collectif (qui neutralise les égos et leurs délires, il n'y a pas de Lacan des neurosciences), sur des segments de savoir toujours clairement limités, avec toujours des remises en cause possibles, des débats ouverts sur des bases modestes, et d'autant plus solides qu'elles sont modestes (l'étude minutieuse des cas, des expériences, le refus des effets de manche).

 

Autant il était utile que Deleuze ressorte Nietzsche dans les années 1970 contre le freudisme et le marxisme (je dis bien le marxisme académique car il y a des aspects de l'oeuvre de Marx que j'admire profondément). Autant le fait qu'aujourd'hui Onfray fasse la même chose (en moins bien d'ailleurs car c'est au nom d'une philosophie du désir extrêmement pauvre) est nuisible à la santé mentale du public lettré européen, parce que cela contribue à relancer pour un tour le débat entre les esthètes libertaires et les apparatchiks de la doctrine freudienne (façon Roudinesco si l'on veut), alors que ce dont le public européen a besoin aujourd'hui, c'est de lire des auteurs rationalistes proches du monde scientifique encore trop peu connus et même très partiellement voire pas du tout traduits : Richard Dawkins, Noam Chomsky, David Stove etc.

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Aujourd'hui, je défends la lecture sérieuse de ces auteurs là (ce qui justifie aussi que je ne puisse pas suivre un Badiou, on s'en doute bien, même si quelques intuitions de Badiou, dans son livre sur Saint Paul par exemple, me semblent avoir une utilité). Cela ne veut pas dire que je veuille limiter la philosophie à une réflexion ultramodeste sur les sciences. Je pense que cette réflexion doit en effet être prioritaire, mais que cette réflexion bien sûr ne peut pas à elle seule donner toutes les réponses à notre besoin de penser notre vie (nos itinéraires individuels et collectifs). Aussi, à côté de cette priorité cognitive que j'accorde aux sciences dures, j'encourage chacun à se constituer une philosophie personnelle qui ne peut avoir qu'une valeur de second rang par rapport au savoir scientifique, mais qui satisfait le "besoin de sens" que les sciences ne peuvent combler. Cette philosophie doit autant que possible se fonder sur une lecture honnête et subtile (ce que ne sait pas faire Onfray) des anciens, tout en faisant la part de ce qui, chez les anciens, relevait des particularismes de leur temps et de leur culture, et de ce qui peut parler aux constantes universelles (et en tout cas celles qui ont perduré jusque dans notre culture) de la condition humaine.

 

A la différence d'Onfray qui se fonde sur une vision populaire (et mal comprise, car débarrassée de la religiosité profonde qui l'animait) de l'épicurisme, je défends moi une morale stoïcienne, qui s'inspire du premier stoïcisme, celui de Zénon et Chrysippe, qui ne se refusait aucune audace (notamment sur le plan de la théorie sexuelle), mais restait arrimé à une ferme volonté de comprendre la nature humaine et de définir des devoirs individuels et collectifs en harmonie avec l'insertion de l'animal humain dans son environnement. Je sais que mon propre parcours ne me permettra jamais de passer des mois à écrire des bouquins sur ma vision de ce stoïcisme-là comme a pu le faire Onfray (et tant d'autres profs de philo) sur son épicurisme, mais au moins je tente, de temps à autre, sur ce blog, de rappeler la possibilité d'une telle option intellectuelle, par delà les modes intellectuelles de notre époque.

 

Voilà, cette petite mise au point s'imposait. Elle explique pourquoi je n'entends pas continuer à écrire sur l'opposition entre Onfray et les freudiens qui me paraît, telle qu'elle est posée dans le débat public en ce moment, assez stérile.

 

 

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