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Le blog de Frédéric Delorca

Une intervention de M. Chevènement le 13 juillet dernier

30 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

J'invite les lecteurs amateurs de réflexions sérieuses à regarder cette vidéo du sénateur Jean-Pierre Chevènement. Celui-ci, à la différence des députés communistes, du député socialiste M. Emmanuelli, de M. Dupont-Aignan et de quelques autres courageux à l'Assemblée nationale (je n'ai pas regardé le scrutin du Sénat), n'a pas voté "contre" l'opération française en Libye, mais s'est abstenu. Je le désapprouve sur ce point. Mais je dois reconnaître qu'en l'écoutant j'ai mieux saisi la nuance entre "droit d'ingérence" et "droit de protection", qui explique aussi, sans doute, que M. Mélenchon au Parlement européen ait voté au printemps en faveur du la "zone d'exclusion aérienne" au principe de la résolution 1973.

 

Il faut reconnaître que, du point de vue du droit - et le droit doit rester au fondement de nos réflexions, ce n'est pas, comme le disent les marxistes, un simple instrument de légitimation des puissants, que l'on devrait mépriser comme MM. Sarkozy, Cameron et Obama viennent eux-mêmes de le mépriser à Tripoli -, il y a effectivement cette résolution de l'Assemblée générale des Nations Unies de 2005 qui fournit au principe de protection une assise incontestable. On peut se demander quelle mouche a piqué cette assemblée en le gravant ainsi dans le marbre, et il faut voir là, une fois de plus, la marque d'une faiblesse des Etats de ce monde face à l'idéologie occidentale dominante. Mais il faut reconnaître que, dès lors que cette résolution existait, elle donnait à l'intervention en Libye une légitimité que n'avait pas, par exemple, l'opération Licorne en Côte d'Ivoire (qui lui fut simultanée).

 

Toute action conséquente pour lutter contre l'esprit de prédation de nos Etats et de nos multinationales devrait aujourd'hui oeuvrer à faire remettre en cause la résolution de 2005 par un vote contraire, ce qui ne peut être acquis que si l'on parvient à imaginer une option alternative, "non impériale" au droit de protection tel qu'il a été défini.

 

ps du 1er septembre : Toujours pas de commentaire d'actualité de ma part - mon billet sur Chevènement étant plutôt une réflexion sur les fondements du droit international contemporain. Je mentionne juste une curieuse interview d'hier selon laquelle M. Kadhafi n'avait pas de mercenaires- je n'y crois guère mais je la signale -.  Une meilleure interprétation des faits me semble se trouver ici (sous toute réserve bien sûr) Je relève aussi une déclaration assez stupéfiante du président de la République française ce matin. Beaucoup de médias étrangers la rapportent, mais aucun en France... Je laisse mes lecteurs fouiller pour deviner à quoi je fais allusion. Il va sans aucun doute se passer des choses très préoccupantes autour de l'Algérie, de la Syrie, de l'Egypte et du golfe persique dans les mois qui viennent. Ceux qui veulent faire preuve d'indépendance d'esprit trouveront probablement là matière à exercer leurs neurones sur ces sujets.
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Romain Rolland et Nietzsche

28 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

"Je ne veux pas aller plus loin sans règler mon compte avec Zarathustrâ. Il ne faudrait pas croire que je l'eusse lu (*). Je ne connaissais, à cette date, rien de Nietzsche, que quelques mots de Malwida (**), qui n'avaient point retenu mon attention. L' "idéaliste" avait pourtant été son amie, et Nietzsche lui avait montré plus de clairvoyante affection et de respect que l'égoïste Wagner, qui jugeait des gens d'après le degré d'admiration aveugle et les services que lui et son art pouvaient attendre. Et cependant, Malwida tenait plus de compte de celui des deux qui tenait d'elle le moins de compte ; et docilement, selon la consigne de Bayreuth, elle appréciait Nietzsche en fonction de servant du temple : dès l'instant qu'il en était écarté, elle l'écartait de sa pensée. Il la gênait. Elle admirait L'Origine de la Tragédie, mais elle jetait le manteau sur les écrits qui avaient suivi ; elle attribuait à la maladie tout le génie du Dionysos déchaîné. - Et c'est pourquoi je n'en connus rien, avant que, rentré de Rome à Paris, deux ans plus tard, j'aie reçu, par un article décoloré de la Revue des Deux Mondes, le reflet Zarathustrâ, - le rugissant écho du "lion qui rit"..

 nietzsche.jpg

Et cependant, je l'avais, longtemps avant de le connaître, entendu rugir en moi. Nous avons été ainsi nombre de jeunes hommes, qui respirions l'atmosphère nietzschéenne, avant de savoir même que Nietzsche existât. Cela ne surprendra que ceux qui croient que ce sont les grands hommes qui créent l'atmoshère de leur temps. Les grands hommes son ceux qui traduisent avec le plus d'éclat l'âme du temps qui va naître et ses effluves. Mais ces effluves nous baignent, sans que nous eussions besoin qu'un de nos aînés nous les révélât. Nietzsche a été le major de notre promotion ; mais notre promotion s'était formée sans lui ; et j'en sais même, parmi nous, qu'il a gêné, comme Suarès(***), qui s'est longtemps refusé à le lire, par dépit de retrouver dans ses écrits ce que son propre instinct lui faisait découvrir N'ayons de crainte pour l'Amérique ! Faute d'un Christophe Colomb, il s'en trouvera toujours d'autres, pour découvrir le Nouveau Monde. Le vent mène la barque. Gloire au vent !"

 

Romain Rolland - Mémoires (p. 106-107)

 

Note personnelle

*en 1890. Rolland a alors 24 ans

** Malwida von Meysenbug qui a 74 ans à l'époque vit à Rome où l'a rencontrée Rolland l'année précédente

*** André Suarès, camarade de promotion de Rolland à Normale Sup'

 

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Penser à 40 ans

25 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

diderot.jpgPour être un grand intellectuel il vaut mieux être un professeur. Non seulement parce que les professeurs ont plus de temps que les autres, mais aussi, parce qu'ils ont l'habitude d'avoir affaire à des publics crétins, ils savent répéter la même chose tous les ans et maîtrisent les techniques pour faire entrer leurs théories dans les cerveaux des autres (c'est une habitude de la violence symbolique). Car le triste sort du grand intellectuel est effectivement de passer sa vie à essayer de faire comprendre aux autres ce qu'en quelques années il a réussi à entrevoir. Bien que n'étant pas, en ce qui me concerne, un "grand intellectuel" je constate à mon humble niveau combien de patience et d'obstination il faut pour réellement faire comprendre ce qu'on a à dire : ainsi auprès des rares personnes qui ont lu "10 ans sur la planète" par exemple, je me rends compte que la plupart du temps elle me font des remarques comme si elles ne l'avaient pas lu dutout. C'est simplement que ce que j'y ai écrit (noir sur blanc et souvent en de longs paragraphes) a glissé sur elles comme l'eau sur les plumes d'un canard. Le plus dur étant de voir que même les disciples chevronnés qui connaissent par coeur des phrases de leur maître la plupart du temps en trahissent la pensée et le style, preuve qu'on ne peut guère transmettre sa vision des choses au delà de quelques formules qui deviennent très vite stéréotypées et réductrices.

 

Mais pour cette raison qu'ils ne sont "que" des professeurs beaucoup d'intellectuels se trouvent rapidement limités et stérilisés dans leurs facultés les plus prometteuses. Parce qu'ils butent en permanence sur la médiocrité de leur auditoire et de leurs collègues-rivaux (eux-mêmes diminués par la médiocrité de leur propre auditoire) et sur le caractère répétitif de leur travail, ces professeurs deviennent rapidement des caricatures d'eux-mêmes.

 

Ont échappé à cette fatalité les prophètes au désert, les artistes etc, mais au prix souvent d'une plus grande opacité de leur message, même à leurs propres yeux.

 

Qu'on soit un grand intellectuel ou un tout petit comme moi, il me semble qu'en tout état de cause la solution est de ne travailler que pour soi, sans dutout espérer être compris. Il faut aimer la vérité, je veux dire aimer savoir, se détromper, accéder à des stades supérieurs de lucidité, simplement pour être soi-même dans le vrai, et tant pis si l'on vous suit ou pas, si l'on est utile ou pas.

 

A 40 ans on a la chance de pouvoir contempler 30 ans de sa propre vie intellectuelle qui correspondent souvent, au moins partiellement, à 30 ans d'échanges avec les idées de son temps auxquelles on adhérait avec plus ou moins de ferveur, ou dont on a toujours voulu se distancier, avec plus ou moins de pertinence. On peut mesurer tout ce qui a changé, et évaluer le bien-fondé de ces changements. Par exemple, pour notre époque, le fait que la religion du verbe et de la psychanalyse ait laissé place à la religion du corps et des traitements neuroleptiques. Après s'être trompé en suivant telle croyance (par exemple dans mon cas, toute la logomachie freudienne voire parfois lacanienne), on est moins enclin à suivre les nouvelles (si j'ai beaucoup écrit en anthropologie du corps, c'était pour démystifier le logocentrisme des philosophies des années 70-80, mais je ne souscrit nullement à la nouvelle thématique de notre "animalité" par exemple, il faudra qu'un jour je m'explique à moi-même en détail - peut-être dans un livre - pourquoi )...

 

A 40 ans beaucoup de choses, de situations personnelles, d'événements de l'actualité etc, revêtent des airs de déjà vu. On repère des mécanismes identiques. On s'amuse à remarquer les petites différences, mais les similitudes font naître des catégories, qu'on peut, si l'on aime ordonner les idées, articuler entre elles. Par exemple la catégorie des "prises de villes par des puissances impériales" où l'on peut rapprocher Bagdad de Tripoli, et même de Barcelone en 1939, faire des comparaisons, et jouir de cette supériorité existentielle que l'expérience accumulée (c'est-à-dire  pour un intellectuel la mise en connexion des idées et des faits) vous fait ressentir par rapport à la nudité de l'événement, dont la nouveauté est toujours bien moins virginale que celle de ceux qui surgissaient dans votre quotidien à 20 ans...

 

Il faudra bien qu'un jour je vous en dise/ je M'en dise plus sur tout cela...

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Deux échecs historiques : la Réforme protestante et la Révolution française en Béarn

22 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Béarn

drapeau-b-arn.pngDepuis quelques années sur ce blog nous avons périodiquement l'occasion de nous intéresser aux réformes politiques ou religieuses. Malheureusement nous ne disposons pas de données très précises sur les réformes anciennes comme celles d’Akhénaton, de Zaratoustra, la révolution bouddhiste, l’apparition du monothéisme chez les Isréaélites ou le développement du christianisme dans l’empire romain.

Nous possédons en revanche des éléments plus détaillés sur de réformes plus récentes : l’essor du protestantisme au 16ème siècle, et la révolution française de 1789-1794. La lecture de la Revue de Pau et du Béarn de 1994 (numéro 21), me donne l’occasion de mieux saisir la réalité sociologique de ces réformes qu’on peut considérer, s’agissant du Béarn, comme des réformes « par en haut », dans la mesure où dans cette province la base sociale qui leur était favorable fut à l’origine des plus réduites.

Commençons par dire un mot de la conversion du Béarn au protestantisme.

Je partirai ici de l’article du professeur britannique Mark Greengrass (Revue de Pau et du Béarn n°21 p. 37). On a au début du 16ème siècle, un royaume de Navarre (capitale Pau – population du royaume 150 000 habitants, comparable à certain Etats princiers allemands) avec des institutions (fors) revitalisée par Henri II d’Albret (cour d’appel, chambre des comptes), ce qui permit un bon état financier, le maintien de la monnaie, l’organisation de milices, la fortification « à l’italienne » de Navarrenx, renforcement du caractère électif de la royauté et du rôle de son conseil.

Selon une légende les Béarnais étaient originaires de Berne en Suisse. L’indulgence des Albret à l’égard du protestantisme serait à l’origine de la reconnaissance papale de l’annexion de la Navarre du sud par l’Espagne en 1512. Le premier groupe protestant apparut à Pau en 1545 grâce à la tolérance des institutions, à l’époque où la république de Genève dirigée par Calvin est à son apogée. Les fors n'accordaie,t qu’un pouvoir limité aux magistrats civils en matière d’hérésie, et les évêques d’Oloron et Lescar étaient des clients des Albret. Gérard Roussel de Meaux (membre d’un cercle « pré-protestant ») avait été nommé évêque à Oloron par l’entremise de Marguerite de Navarre (Marguerite d’Angoulême, femme d’Henri II et sœur de Françoi Ier qui vient de mourir). Selon Florimond de Raemond, Roussel à Nérac et Oloron supprima dans ses messes l’élévation de l’hostie et référence aux Saints et à la Vierge, mais le point est contesté.

Le protestantisme en Béarn est d’emblée une religion de l’élite francophone, « dont l’horizon dépassait les limites du pays » et qui habitait à Pau. Gentilshommes et dames de la cour des Albret, étudiants de Bordeaux et Toulouse, commerçants, médecins, quelques artisans.

Jeanne d’Albret née à St Germain en Laye en 1528, et reine de Navarre depuis la mort de son père en 1555 proclame sa foi protestante calviniste à noël 1560 à Pau. Mais des résistances perdurent : aussi bien le Conseil souverain que les Etats de Béarn sont loin d’être entièrement protestants (et son mari Antoine de Bourbon resté catholique). Les barons de Béarn, qui ont des attaches familiales en Navarre espagnole, s’opposent aussi à la Réforme (et notamment à la suppression du défilé de la fête du Corpus Christi), ainsi que les bergers des vallées (qui craignaient de ne plus pouvoir faire paître leurs troupeaux en Espagne).

Avec l’aide du pasteur Merlin formé à Genève et du théologien Pierre Viret envoyé par Calvin, Jeanne fait avancer la Réforme en envoyant des commissaires protestants dans les villages, puis en interdisant par des ordonnances de 1566 à l’Eglise catholique de recevoir des dons et legs. Toutefois la résistance populaire demeura très forte, contre les prédicateurs calvinistes allant même jusqu’à une tentative d’insurrection (Pentecôte 1567) déjouée seulement par la défection de certains de ses membres.

En 1569, profitant d’un voyage de Jeanne d’Albret à la Rochelle pour soutenir Condé et Coligny, Charles IX saisit les terres de la maison de Navarre et envahit le Béarn. L’armée catholique du baron de Terride occupe le Béarn pendant 2 mois, mais la forteresse de Navarrenx où se sont réfugiés l’armée et les protestants résistent. L’armée protestante du comte normand de Montgomery libère les assiégés et écrase l’armée catholique française. Jeanne d’Albret victorieuse, s'appuyant sur la soif de revanche des calvinistes, édicte alors en novembre 1571 des ordonnances inspirées par Pierre Viret (qui est premier ministre mais mourra peu avant la promulgation des ordonnances) pour « bannir toute fausse religion, idolâtrie et superstition » du Béarn. Elles prohibent la magie, la sorcellerie, la danse, les chansons grivoises, les jeux de hasard, l’usure, le blasphème et un grand nombre de délits sexuels. Tous les revenus ecclésiastiques sont transférés à l’église calviniste (ce qui n’eut pas d’équivalent ailleurs en France).

Apparemment (et selon Greengrass ce fut aussi la règle ailleurs en Europe), le protestantisme eut du mal à gagner le cœur des paysans. La liturgie met du temps à être traduite en béarnais (ainsi que les Psaumes de David) et en basque (on traduit le Nouveau testament pour la Basse-Navarre). Le clergé protestant se complaît dans un registre savant. Le nombre de pasteurs décline de 80 à 60 en 25 ans. Une part du budget ecclésiastique va à l’effort de guerre, et les jeunes formés à l’université d’Orthez n’ont pas encore l’âge pour devenir pasteurs. Le Conseil souverain du Béarn résista une première fois en 1576 à la tentative d’Henri (futur Henri IV) d’imposer une restauration du catholicisme. En 1599 il limita autant que possible l’application de l’édit de Fontainebleau qui était pour le Béarn l’inverse de l’édit de Nantes en France. Dès 1603 le catholicisme renaît en Béarn. A Jurançon (près de Pau et qui était dans le périmètre de prédication d’un pasteur palois), d’après les baptêmes enregistrés, on estime la communauté catholique à 500 personnes (10 %) de la population. Ceux-ci obtiennent à nouveau de l’influencé au sein du Conseil souverain, rachètent leurs terres. Et quand Louis XIII annexe le Béarn en 1620, le protestantisme s’effondre comme un château de cartes.

valmy_.jpgVenons-en maintenant, deux siècles plus tard, à la Révolution française de 1789-1794. L’article du lieutenant-colonel Louis Cedelle (dans la même livraison de Revue de Pau et du Béarn p. 207 et suiv) nous propose une approche intéressante du phénomène à partir non de l’étude des villes, mais d’une chronique de cette révolution dans un petit village de 3 000 habitants, à une dizaine de kilomètres au sud de Pau sur la route des montagnes, Gan.

Qu’apprend-on sur la manière dont la révolution française s’est déployée dans ce microcosme ?

En 1789, la communauté de Gan était dirigée, comme ailleurs en France par un noble, De Peyre-Guilhempau, qui avait acheté l’office de mire, assisté de trois « jurats » et d’un conseil de onze représentants. La communauté, qui jouit de certains privilèges fiscaux depuis 1686, ne rédige son cahier des doléances qu’avec retard (le 16 mai, alors que les Etats-généraux à Versailles sont réunis depuis le 1er mai). Elle n’y demande que l’allègement de certains impôts et taxes.

La 4 août à Paris l’assemblée nationale a voté l’abolition des privilèges. Le 28 octobre une émeute a lieu à Pau, capitale du Béarn. L’avocat Mourot provoque une assemblée extraordinaire des députés de la région paloise qui proclament l’intégration à la France.

Le 12 novembre l’assemblée constituante crée les municipalités. Gan va devoir recenser ses habitants – et notamment ses « citoyens actifs », assez riches pour voter, environ 400 – ce qui donne lieu à des polémiques entre conservateurs et révolutionnaires (plusieurs décomptes seront publiés).

Le 12 février 1790, les citoyens actifs réunis à l’église élisent un maire, Sere, qui était déjà un des représentants dans l’ancienne communauté. Un autre ancien représentant fait parie des 12 « notables » membre de l’assemblée municipale. Ferran l’ancien greffier est nommé secrétaire-greffier et l’on jure fidélité « à la nation, à la loy et au roy ».

Des conflits apparaissent entre anciens jurats et nouveaux officiers municipaux. Sere saisit l’intendant d’un refus d’anciens jurats de lui verser des intérêts de son ancienne charge de lieutenant du maire. La remise des comptes et des archives est laborieuse.

Le 3 octobre 1790, Serre ayant été élu au directoire du district de Pau, c’est Jean-Pierre Rances qui est élu avec 8 voix d’avances. Mais l’élection est contestée car le curé Monségu a voté comme citoyen actif alors qu’il n’a pas prêté serment à la constitution civile du clergé. L’ancien maire Guillempau et les anciens jurats se plaignent de ne pas figurer dans la nouvelle liste des notables et officiers municipaux, ce qui laisse penser qu’un clivage important existe entre les esprits acquis au nouveau régime et les autres. Dès avril 1791 de affiches pro-ancien régime sont placardées. Des réunions secrètes ont lieu où, selon les délibérations du conseil il est décidé d’assassiner les chefs patriotes (cela se reproduira en 1792), il faut alors assurer la paix civile avec des gens « de confiance »

Autre signe de la difficulté de la révolution à impose sa loi, en 1791 beaucoup de Gantois refusent de porter la cocarde ou portent des cocardes fantaisistes

Le 11 juillet 1792 les Prussiens avançant vers Paris (juste avant Valmy), l’assemblée a proclamé « la patrie en danger ». Un décret national a été signé le 8 juillet qui décide que le conseil municipal sera permanent pour faire face aux dangers. Les officiers municipaux assurent leur tâche à tour de rôle et le conseil doit se réunir tous les dimanches. L’ordre est répercuté à Gan le 27 juillet 1792 mais les conseillers municipaux s’en acquitteront sans zèle. Il faudra de nouvelle mesures de la convention nationale, et un arrêté du représentant en mission montagnard d’Artigoyte à Auch le 11 novembre 1793 déclarant suspect tout notable ou officier municipal à deux réunions d’affiler (p. 211). La présence aux conseils reste des plus irrégulières et pourtant personne ne sera déclaré suspect pour ce motif.

Rance ayant été élu à son tour au directoire du district de Pau le 13 décembre 1792, le 6 janvier 1793 (la France est désormais une république) le chirurgien Fourticot, 64 ans, est élu maire. Cachou ancien représentant sous l’ancien régime fait partie des  sept nouveaux officiers municipaux, ce qui manifeste une certaine continuité. C’est que le scrutin tenu à l’issue des vêpres a subi la pression des royalistes menés par Guillempau qui avaient demandé de renvoi : précédemment ils avaient nommé une nouvelle municipalité entre eux alors que le président avait levé la séance, élection annulée par le district de Pau.

Guillempau continuera à répandre des rumeurs contre l’équipe de Fourticot et à tenir des assemblées nocturnes contre elle. Le nouveau conseil municipal républicain compte en majorité des cultivateurs, et des petits artisans, mais les étiquettes sont trompeuses. Rances ancien maire qui figure comme « cultivateur » en 1789 faisait partie des contribuables ayant versé la contribution patriotique, c’est un rentier.

La municipalité manque de personnel pour l’Etat civil (un temps confié au curé Antoine Simon Maluquer), et pour l’instruction publique.

En avril 1793, des réunions séditieuses se poursuivent (p. 218). Les nobles s’opposent à leur désarmement. Monestier du Puy de Dôme prend un arrêté pour éloigner les nobles des frontières et les déporte « en deçà du gave de Pau ». C’est notamment le cas d’Antoine Peyre-Guilhempau. Mais en fait ils sont placés en résidence à Pau et reviennent en « permission » à Gan où ils continuent d’organiser des incidents et des « attroupements contre-révolutionnaires »

Une société populaire de défense de la révolution liée au club de Pau des « Amis de la constitution » n’est crée que tardivement, le 11 août 1793 pour lire la presse républicaine dan une salle du presbytère.

Cette société est née dans la foulée d’une initiative des patriotes qui décidèrent la veille de faire brûler en place publique les chaises des aristocrates qui ne se rendaient pas à la messe (sic) – la municipalité ferma les yeux.

La loi du 17 septembre 1793 définit les suspects et ordonne leur arrestation, Bibe fin octobre comme « aristocrate et fanatique », Peyre-Guilhempau « cultivateur » pour propos inciviques au même moment.  Arrêtés juste pour une dizaine de jours. Fourticot lui-même et son ami Vignau seront classés suspect en janvier 1794 sur une dénonciation non fondée puis ils reprendront leurs fonctions.

Thermidor reconduira Fourticot comme maire, tout en réintroduisant le royaliste Bibe comme assesseur. En janvier 1795 Peyre-Guilhempau aura l’audace de se représenter à la mairie pour réclamer les armes qui lui furent confisquées et demander un certificat de civisme

Chaque village voulait sa garde nationale (pour Jurançon voir ici). Gan eut 6 compagnies de cent hommes (mais il n’y a qu’une centaine de fusils). On demandera en vain des gendarmes.

Quelques dizaines de soldats mobilisés en 1791 pour les guerres. Puis 200 hommes pour la levée des soldats de l’an II. Puis en août 1793 on ignore combien de soldats furent mobilisés par la « levée en masse ». Problème des réquisitions de bétail et de grain, de billes à jouer, de papier, des savetiers. En 1794 inondations et grêle.

Sur le plan religieux le curé Monségu était réfractaire. Il menaça de poignarder son vicaire Barat en juin 1791 qui donnait des messes à la maison des pauvres. Le curé à partir de 1790 refusa de lire les documents officiels. En octobre1791 l’abbé jureur Maluquer fut élu curé, mais Monségu refusa de céder et occupa le presbytère. Le maire dut envoyer un détachement de la garde nationale à la cure où il s’était enfermé. Le curé s’échappa à cheval par la route de Lasseube. Sa servante fut mise en prison, mais Monségu la fit libérer par le tribunal du district. Monségu mourut en janvier 1892. Après mars 1794 (déchristianisation) Maluquer et les prêtres jureurs du haut de Gan défroquent par amour de la constitution. Le maire Fourticot transforme l’église en Temple de la Raison et faisait détruire l’autel, les tapisseries et les statues. Mais en l’absence de Fourticot, Vignau fit une déclaration selon laquelle il fallait laisser les gens pratiquer la religion qu’ils voulaient. En 1795  l’ancien curé jureur (ils étaient de moins ne moins nombreux) d’Audejos Cuyeux allait reprendre les offices à l’église

En juillet 1800 le préfet désignait Peyre Guilhempau maire qui nommait ses amis au conseil. Certains gantois s’en émurent car il y avait parmi eux des déserteurs et des analphabètes. Le préfet demanda qu’on lui propose une liste. Fourticot sollicité refusa car il préférait s’occuper de ses malades. Il y eut des règlements de compte contre certains républicains (le vieux secrétaire Ferran, le juge de paix ex-maire Rances). La nouvelle équipe municipale est donc monarchiste. Dès l’Empire à Gan c’est comme si la Révolution n’avait pas eu lieu.

Entre la Réforme du XVIème siècle et la Révolution de 1789 on a donc ainsi deux exemples de changements politiques et moraux imposés « par le haut » et très influencés par les événements parisiens qui dans une région reculée comme le Béarn ne laissent qu’une empreinte éphémère. Dans les deux cas les problèmes sont les mêmes : manque de personnel d'encadrement, décalage entre ceux-ci et les croyances du petit peuple, impossibilité de s'enraciner dans le temps, dans un contexte de guerre où les situations sont précaires. Tout cela faisait des transformations politiques et religieuses de la région des échecs programmés.
 

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Information Libye

22 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Comme toujours lorsque l'histoire s'accélère, des informations pleuvent de toute part. Et la demande d'information se fait plus vive, notamment d'information alternative. On a affaire alors, dans ce registre comme dans celui de l'information officielle, à des mélanges de réalité vraie et d'intox. C'est notamment le cas aujourd'hui avec la chute de Tripoli. Ayant fait voeu de tenir ce blog plus éloigné de l'actualité, je ne m'astreindrai point au travail de tenter de faire la part du bon grain et de l'ivraie (et d'ailleurs personne ne me le demande). Simplement à ceux qui se sentiraient un peu perdus sur la toile et qui chercheraient des informations pluralistes, je conseillerai simplement d'aller jeter un coup d'oeil sur Aporrea.org, Ria Novosti en français, Russia Today, et même du côté du Réseau Voltaire, même si tout n'est pas fiable dans ce qu'on peut y trouver (Meyssan qui est àTripoli a fait savoir ce matin sur le Net que les Etats-Unis ont donné ordre de l'exécuter, mais qu'il aurait trouvé une protection diplomatique - difficile de vérifier l'info, car Meyssan n'est pas toujours crédible, par exemple depuis quelques jours il répercutait beaucoup la propagande kadhafiste, ce qui empêchait ses lecteurs de prendre conscience des effets de l'avancée de l'OTAN et des troupes du CNT - mais il est bon de savoir que peut-être en effet un fatwa américaine pèse effectivement sur ce journaliste). On parle de "bombes sonores" employées par l'OTAN, de tirs aveugles, de plsu de mille civils tués... Vrai ou faux ? A l'époque de la prise de Bagdad on avait évoqué l'emploi d'une bombe "MAM", puis l'info n'a jamais plus été reprise. En tout cas le lecteur-citoyen est bien sûr invité à diversifier ses sources d'information, c'est même un devoir absolu par les temps qui courent... Quant à ceux qui voudraient peser sur le cours des événements, par exemple en prêtant secours aux fonctionnaires libyens exposés à la répression des nouveaux vainqueurs de la guerre civile, je ne dispose d'aucun élément pour les renseigner ou les orienter... Les "anti-impérialistes" n'arrivent même pas à former des sites Internet en commun, vous n'allez quand même pas leur demander de mettre en place des actions concrètes !

 

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Réorientation du blog

19 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

p1000121.jpgEn Libye l'étau se resserre sur Tripoli. Ces progrès seraient liés à des livraisons d'armes qataris via la Tunisie et au "soft power", notamment la corruption par l'argent des officiers loyalistes. Cela a marché avec Saddam Hussein, avec les Talibans, cela marche aujourd'hui en Libye. L'argent achète tout, c'est la vie...

 

On peut lire sur la toile un article d'un sociologue camerounais qui expose que la Libye de Kadhafi est bombardée parce qu'elle contribue à hauteur de 50 millions de dollar au projet de satellite africain Rascom 1 et pour sa participation au Fond Monetaire Africain, à la Banque Centrale Africaine, et à la Banque Africaine Des Investissements. Il estime que l'Algérie pourrait être une cible des Occidentaux au même titre que la Libye en raison de ses réserves en devise susceptibles de rendre service aux pays africains. Sans doute ce texte rationalise-t-il à l'excès les raisons de notre intervention militaire qui tiennent selon moi à trois facteurs beaucoup plus "impulsifs" : la pression des opinions publiques française, britannique et étatsuniennes travaillées depuis des années par l'antikadhafisme des médias (une antikadhafisme certes lié au passif de l'engagement du personnage dans des causes impopulaires en France comme le panarabisme et le panafricanisme) et une volonté de voloriser l'alliance militaire franco-britannique sur un terrain militaire concret. Mais les éléments informatifs sur les choix d'investissement de Kadhafi sont intéressants.

 

Dans l'affaire syrienne c'est autour de Moscou que l'étau se resserre. On multiplie les appels à la démission de Bachar El Assad pour "compenser" l'impuissance du Conseil de sécurité imputée au véto russe. Pourtant la presse russe n'est pas très tendre avec Damas. Et à juste titre. On ne sait pas trop ce qu'il se passe en Syrie, du fait du black out gouvernemental. Il y a peut-être des ingérences saoudiennes(*), des bandes armées infiltrées de l'étranger. Mais il semble aussi y avoir un appareil répressif qui "se lâche" sans limite contre les civils. Et c'est cela que l'opinion publique occidentale à juste titre ne supporte plus. Il est sans doute un peu injuste d'imputer à Bachar-El-Assad l'intégralité de la répression, car déjà à l'époque de son père les services de sécurité n'étaient pas complètement contrôlés par le pouvoir civil. Mais à tout le moins il devrait démissionner. La perversion du système mondial actual tient au fait que les chefs d'Etat impliqués dans des répressions - réelles ou surestimées - sont dissuadés de démissionner par la menace d'un jugement devant la coup pénale internationale (menace qui plane même sur les pays non adhérents à la convention qui définit sa compétence comme on l'a vu en Libye). Cela dit tout cela est assez complexe : le président soudanais inculpé par cette même cour n'a pas l'air d'être trop inquiété. En tout cas l'impossibilité d'avoir une justice impartiale au niveau mondial est un facteur de déséquilibre supplémentaire. On le voit aussi avec toutes les suspicions qui entourent le tribunal spécial sur le Liban. Quant à la Syrie en tout cas, même si Moscou ploie, on se demande avec quels avions on attaquera Damas. Peut-être sollicitera-t-on à nouveau nos amis du Qatar (ceux qui achètent tant de choses en France avec les profits qu'ils tirent de la mondialisation) ? Et surtout quel régime mettre en place à la place du Baas ? C'est le même problème qu'en Libye (où on s'est rendu compte que l'opposition n'était pas si recommandable). Peut-être reprendra-t-on des cadres du Baas comme ce fut fait en Irak, en les repeignant aux couleurs de pseudo-démocrates pro-occidentaux, dans le cadre d'un régime parlementaire assez factice sur le modèle de Bagdad (un régime si "tendre" en Irak que Tarik Aziz demande à être exécuté plutôt que de continuer à croupir dans ses geôles, ce qui doit être le cas de bien d'autres opposants politiques moins connus). Honnêtement je ne crois pas qu'il faille défendre le régime baassiste, tous ces vestiges du nationalisme arabe comme Assad ou Kadhafi ne peuvent plus apporter grand chose à la jeunesse arabe, mais je ne comprends pourquoi l'Occident s'obstine à penser que c'est à lui de décider quel mode de gouvernement (ou de "gouvernance") doit s'y substituer... Si le régime d'Assad a perdu la confiance du peuple, il s'effondrera de lui-même, parce que son système de sécurité se fissurera de l'intérieur. Les Occidentaux n'ont rien à faire dans cette histoire.

 

En Asie, les tensions perdurent. La Corée du Nord menace celle du Sud à nouveau - mais cette année je n'ai pas eu le temps de regarder l'origine de ce nouveau contentieux (en général la responsabilité est un peu trop facilement imputée à Pyongyang). Les manoeuvres militaires étatsuniennes au large de la Chine et cet inquiétant conflit des Spartleys (mais pourquoi diable les Chinois revendiquent-ils un archipel aussi éloigné de leurs côtes ?) s'ajoutent au chaos politique qui commence à s'installer au Népal. Par ailleurs, il y a quinze jours des jets militaires étatsuniens ont violé l'espace aérien srilankais, une nouvelle qui n'a rien de sensationnel, mais qui participe d'un climat potentiellement belliqueux dont ce pays à peine sorti de la guerre civile pourrait à nouveau faire les frais prochainement.

 

En Afrique la sècheresse somalienne émeut les âmes charitables (on oublie juste de rappeler qu'elle résulte en grande partie de la guerre civile entretenue par l'occupation éthiopienne pour le compte des Etats-Unis, l'Ethiopie elle-même étant saignée à blanc par ses dépenses militaires), sans oublier les effets systémiques de la globalisation sur ce pays (par exemple la destruction de la pêche côtière par les multinationales, ce qui d'ailleurs nourrit la piraterie). Au Venezuela, Chavez est affaibli par son cancer. Il paraît qu'il aurait poussé son ami Villepin à jouer les intermédiaires en Libye.

 

On pourrait aussi parler de cette crise financière - les Etats s'endettent pour renflouer les banques, les banques les châtient en baissant leur notation -, de ces attentats d'Oslo (dont il est quand même peu probable qu'ils aient été perpétrés par un homme seul), et tant d'autres symptômes d'un dérèglement profond de ce monde. Mais j'avoue baisser un peu les bras en ce moment. Je laisse tomber l'engagement et m'enferme plutôt dans la lecture des vieux livres. Il y aurait trop à faire pour remettre en ordre ce monde. De toute façon, nous avons quelques politiciens courageux (déjà cités ici) qui tiennent des propos de bon sens (même si on peut regretter parfois qu'ils n'aillent pas assez loin, ou qu'ils manquent de sens stratégiques), il est inutile que j'ajoute à leur éloquence la petite voix de ce blog. J'orienterai donc celui-ci vers des sujets qui ne font pas la "une" de l'actualité, notamment des sujets historiques, ou littéraires. C'est plus reposant.

 

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(*) J'ai souri le 8 août à 12h30 en entendant la commentatrice du journal de France culture se réjouir, fort peu impartialement, du fait "qu'enfin" des pays arabes - c'est-à-dire en fait les monarchies du Golfe persique - élevaient la voix contre le régime syrien de Bachar-el-Assad. Voilà une belle neutralité journalistique. La journaliste aurait dû ajouter "enfin les grandes démocraties que sont les pétromonarchies vont pouvoir forger une Syrie  à leur image, alignée sur les intérêts occidentaux". 

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ps : Dans le Monde diplomatique d'aout Lordon défend une démondialisation au niveau national (pas européen comme Montebourg) et fustige les membres du comité scientifique d'Attac qui dans un opuscule de juin ont jugé cette idée réac. Si même Le Monde diplo se divise, c'est que le patriotisme économique n'est plus diabolisé à l'extrême gauche.Tous les espoirs sont permis. Ils finiront par être sur la même ligne que mon Programme pour une gauche française décomplexée... avec 5 ou 6 ans de retard. Le défaut d'anticipation... c'est leur problème depuis vingt ans au moins.

 

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Ces rencontres qu'on oublie

18 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

En relisant mon journal d'il y a 17 ans, je retrouve des traces de rencontres qui me sont sorties complètement de l'esprit et qui pourtant auraient dû me marquer.

 

Il y a par exemple celle-ci : Le dimanche 24 avril 1994 (j'ai 23 ans "et demi"), je suis dans le train Paris-Troyes, et je croise là, un Djiboutien, qui m'explique - d'après le récit que j'en fais trois jours plus tard, le mercredi 27 -  "le double sens du Djihad : la guerre contre soi et la guerre de défense de la communauté". Mon interlocuteur me dit aussi : "L'Islam peut-être mieux assimilé par un Occidental que par un Arabe. D'ailleurs Mohammed a dit que les meilleurs Musulmans ne seraient pas Arabes". Et encore : "Le judaïsme, le christianisme et l'Islam, c'est comme trois tomes d'un même livre ; le judaïsme, c'est la première étape : Dieu révélé, mais seulement aux Hébreux, le christianisme est la deuxème : l'universalité, mais seulement dans des relations sociales avec de faibles contraintes rituelles ; l'Islam correspond à un niveau encore supérieu de développement de l'humanité parce qu'il règle précisément le rapport de l'homme à Dieu, Islam voulant dire soumission". Et enfin "Les cinq prières de la journée sont un moyen de prendre du recul par rapoort au travail, de se confier à Dieu, d'accéder à une vision nouvelle des choses. Pour l'ouvrier ça lui permet de se raffraichir le visaghe à l'eau froide. Pour le chômeur, ça rythme sa vie, ça évite la désorganisation de la journée. On doit se lever à 6 heures le matin, avec l'Islam pas besoin de neuroleptiques". J'ajoute dans mon récit : "Ce type était fils d'ambassadeur".

 

Tunisie-132.jpg

Aujourd'hui encore en relisant ces lignes aucune image de me vient, et c'est comme si c'était arrivé à quelqu'un d'autre (alors que je garde des souvenirs précis de trucs qui me sont arrivés à 4 ans ou à 5 ans... en 1975...). Pourtant si j'ai pris la peine de rapporter ses propos trois jours après la rencontre, c'est que le bonhomme devait avoir un certain charisme, ou qu'en tout cas ses propos m'ont apporté quelque chose.

 

Peut-être cette conversation a-t-elle juste laissé une empreinte inconsciente, des traces d'évidences. Par exemple je sais que pendant des années j'ai tourné dans ma tête cette idée nietzschéenne  selon laquelle l'Islam était une religion virile. Peut-être est-ce l'idée qui m'est venu en écoutant ce Djiboutien et qui m'est restée.

 

J'ai toujours l'impression que c'est une amie algérienne qui m'a donné plus tard la meilleure image de ce qu'était l'islam, vers 2002-2003 et c'est à elle que je songe souvent quand je pense à cette religion, en partie à cause du sens très personnel qu'elle lui donnait - et aussi la lecture d'Hogson en 1998 parce que c'est le premier chercheur occidental que j'aie lu qui prenait au sérieux l'idée que l'apport civilisationnel de l'Islam au monde ait pu être réellement supérieur à celui du christianisme.

 

On peut penser aussi que si ni les paroles simples mais fortes de ce Djiboutien, ni son visage ne m'ont consciemment marqué, c'est parce qu'en 1994 l'Islam n'était pas central dans le débat public français. Tout un chacun pouvait mener sa petite vie sans rien en penser et donc, à peine avais-je écrit ce petit compte rendu de voyage, que ma mémoire l'a tout de suite effacé. C'est dommage dans un sens. Y penser plus m'aurait peut-être fait gagner 7 ou 8 années de prise de conscience, et m'aurait peut-être ouvert des voies d'action dont nul ne peut savoir rétrospectivement où elles m'auraient conduit. Mais à l'époque les religions ne m'intéressaient qu'à titre assez anecdotique, comme des sources de références susceptibles d' "orner" une philosophie. Et celle des musulmans, comme celle des boudhistes ou des hindous, me paraissait très éloignée de l'Occident, difficile d'accès et sans doute pensais je que les propos du Djiboutien allaient constituer le savoir le plus précis qu'il me serait donné d'acquérir à son sujet. D'ailleurs je ne me destinais nullement à l'époque à faire un doctorat de sociologie ni à m'intéresser à l'anthropologie.

 

Sans doute est-ce un progrès de notre époque que les Occidentaux soient maintenant obligés d'essayer de voir de temps en temps le monde à travers des yeux musulmans, ou animistes, ou même ceux des hommes qui pratiquent des sincrétismes religieux complexes (ce qui est le cas de beaucoup de peuples du Tiers-monde). Je comprends que beaucoup se soient sentis fragilisés par cette contrainte nouvelle d'universalité qui les a poussés à remettre en cause la suprématie de leur culture. Je regarde avec une sorte d'attendrissement ces nationalistes français qui, sur leurs sites, affichent le camembert, Brigitte Bardot et la Tour Eiffel comme autant de signes identitaires qu'ils sentent menacés, assiégés. Les gens qui se sentent assiégés me font toujours de la peine. Or c'est un sentiment de plus en plus répandu de nos jours. Par exemple les islamistes affichent souvent des cartes politiques de leur monde, qui montrent les bases militaires "judéo-chrétiennes" sur leur sol (en Palestine, en Arabie saoudite, en Afghanistan). Les Chinois font de même avec les bases étatsuniennes.

 

C'est aussi un peu lié au fait que les gens ne se parlent plus guère dans les trains, chacun ayant les yeux fixés sur son téléphone mobile, et ceux qui n'ont pas de téléphone ayant intégré que le silence est de toute façon la nouvelle règle. Je ne suis pas sûr que la dernière manoeuvre de la French American foundation cet été pour inviter des élus français "issus de la diversité" à Washington, et défendre à Paris le système étatsunien des quotas, soit trop de nature à décrisper l'ambiance sur ce volet là, mais c'est une question compliquée. Il faudrait en tout cas, beaucoup plus de Djiboutiens comme celui de 1994, et des jeunes Français plus attentifs que je ne le fus à cette époque-là. Ce genre d'échange de vues est toujours plus fécond qu'on ne le pense. Mon dialogue avec un Serbe sous les bombes 5 ans plus tard (tel que j'allais l'évoquer dans mes livres) allait largement le démontrer.

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L'autonomie de l'esprit

7 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

J'entendais il y a peu Alain Finkielkraut (sur LCP) citer cet aphorisme de Blaise Pascal : "La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle." - Pensées (1670), 793 - .

 

L'agrégé de lettres utilisait cette citation à l'appui d'une défense de l'autonomie de l'école : l'école c'est l'esprit, et il faut lui donner les moyens de mettre à distance les corps du savoir qu'elle dispense.

 

engrenage.jpgA l'heure de la victoire des neurosciences cette autonomie de l'esprit est de plus en plus difficile à penser, le cerveau nous apparaissant lui-même de plus en plus comme un corps à l'anatomie et au fonctionnement transparents. De ce point de vue, la défaite de la psychanalyse est une perte (même si à d'autres égards il faut s'en réjouir). En relisant hier L'Individu, la mort, l'amour en Grèce ancienne de Vernant (livre de 1989), notamment son dernier chapitre, je mesurais combien l'auteur écrivait à partir d'une époque (époque dont je suis hélas le rejeton) qui trouvait légitime l'exploration par le sujet de son soi intime, de ses représentations ineffables. Cette exploration était en grande partie encouragée par l'idéologie psychanalytique. Et l'autonomie de l'esprit pouvait à ce moment-là s'identifier à l'autonomie relative de la psyché.

 

Tout cela est en train de se dissoudre, non seulement sous l'empire des neurosciences et du traitement médicamenteux (ou par la psychologie comportementaliste) des affects, mais aussi en raison de la globalisation néo-libérale qui traite l'individu comme une marchandise, le dissuade de prendre sa psychologie au sérieux, et l'aliène à la fois aux représentations d'un monde virtuel (Internet, téléphone portable etc), mais aussi à des impératifs juridiques (la political correctness) et à une survalorisation du corps (hygiénisme, centralité des sports et des soins esthétiques dans notre culture), le tout sur fond d'angoisse de la disparition totale de l'espèce et du monde vivant, tout un conglomérat d'objets de la conscience humaine au milieu desquels la notion d'autonomie de l'esprit n'a plus du tout sa place.

 

Pour redonner un statut à cette notion (que je crois valide), il faudrait partir du constat que faisait Jean-Didier Vincent dans La biologie des passions, de l'espèce de barrière anatomique qui protège en chaque individu le cerveau des stimulation corporelles, et reconstruire à partir de cette base organique le projet proprement politique et culturel d'une ré-autonomisation de l'esprit. C'est un enjeu considérable pour notre civilisation, et la partie est loin d'être gagnée d'avance.

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De retour de congés

5 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le quotidien

DSCN6460.JPGMes chers lecteurs, les personnages illustres partent en vacances : Jean-Luc Mélenchon (après avoir abjectement traité les anti-euros de "maréchalistes"), Edgar le blogueur (qui lui répond très justement dans son dernier billet). Moi je reviens d'un périple dans l'ouest de la France et dans le sud ouest.

 

Les hasards des itinéraires routiers m'ont conduit à me rendre sur la tombe de François Mitterrand à Jarnac. Voilà un village bien triste, aux fenêtres fermées, un ex fief du Cognac, cela se voit : une grande usine omniprésente, des affiches de marchands d'alcool et de vinaigre, les vignes. Les parents de l'ex président de la République en étaient, je crois.

 

Ma "penfriend" Babette Babich a posé sur la tombe de Heidegger moi devant celle de François Mitterrand. On a les gloires qu'on peut. Mais que voulez-vous je suis d'humeur républicaine en ce moment. J'ai d'ailleurs envoyé un mot de félicitation à mon compratriote député des Landes (et ancien premier secrétaire du PS et président de l'assemblée nationale), M. Emmanuelli pour son refus courageux du "droit d'ingérence" en Libye et ailleurs.

 

C'est que la radicalité me fatigue un peu. Un ami lecteur m'a écrit il y a 3 semaines tout le bien qu'il pensait de M. Chouard dont j'ai posté une vidéo sur ce blog, en défense de la démocratie directe et du tirage au sort. Mais les avocats du système représentatif ont eu au 18ème siècle un argument définitif dont Chouard contre la démocratie athénienne : les gens ne peuvent pas faire de la politique à plein temps, c'est usant. Même les militants en font l'expérience sauf à devenir fous. Et l'on ne vit qu'une fois.

 

En fouillant chez les bouquinistes dans mon Sud-Ouest natal (je me perds dans le rétroviseur en ce moment tant mon avenir est nul !) j'ai trouvé un article historique de 1994 sur les effets de la révolution de 1789 dans un petit village de mon Béarn natal. J'en écrirai peut-être un compte-rendu ici à l'occasion. Il était frappant de voir combien les événements parisiens ont produit leur effet là bas à contretemps et sur un mode bien atténué. C'est inévitable. Les grandes réformes politiques ou religieuses ne touchent pas tout le monde avec la même célérité. Je voudrais qu'aujourd'hui les modes fussent aussi peu promptes à embrasser ma région d'origine. J'ai lu avec dégoût un éditorial de la République des Pyrénées cette semaine exigeant que le président syrien Assad fût traduit au plus vite devant la cour pénale internationale. Avant d'instrumentaliser les "tribunaux kangourous" au service de leur soif de "regime change" tous ces braves commentateurs feraient mieux de reconnaître qu'on ne sait à peu près rien de ce qui se passe en Syrie, ni d'ailleurs en Libye. C'est une chance vraiment que tous les avions français soient retenus au dessus de Tripoli, et les Américains en Afghanistan, et que nos dettes nous dissuadent d'augmenter les budgets militaires. Sans quoi tout le monde se serait précipité pour bombarder Damas. Folie de notre époque. Un général dans le Journal du Dimanche récemment a reproché à nos politiques et à nos journalistes de ne pas bien savoir ce qu'est la guerre...

 

En parlant des modes, il me faudrait vous parler de l'opuscule qu'avait pondu sur la question de l'individu le conservateur Alain Renaut en 1995 du temps où je souhaitais qu'il dirigeât mon DEA de philosophie (ce n'était pas de ma part un choix intuitu personnae mais une obligation parce que j'avais fait ma maîtrise dans la droitière vieille sorbonne). J'ai retrouvé ce livre dans mes tiroirs sans avoir vraiment pris la peine de le lire auparavant. Après avoir critiqué l'analyse des modes que fournit le Distinction de Bourdieu, Renaut y décrit la vision qu'en donne Lipovetski dans son second best seller (dont le titre m'échappe ce soir). La mode comme obsession de refuser le passé. Un phénomène anthropologique vraiment passionnant.

 

Le livre de Renaut aurait beaucoup à m'apporter. Par exemple il redonne à Finkielkraut une profondeur que les frasques du personnage au micro de sa radio préférée ou de ses interviewers font parfois perdre de vue. Il faut que je vous redise un mot de tout cela quand l'occasion m'en sera donnée. Ce n'est pas que mon avis sur ces questions compte beaucoup, ni que j'aie un lectorat suffisamment nombreux pour me donner envie d'écrire sérieusement, mais après tout tant de folies et de sottises sont dites sur les radios et écrites sur le Net (je voudrais vous répéter une ineptie de M. Onfray sur l'individu et l' "apollinien" mercredi dernier sur France culture, mais le temps me fait défaut), qu'il n'y a pas de raison que je ne mette pas mon humble grain de sel, certains soirs, sur ce petit blog gratuit. Quand les sources de plaisir sont rares...

 

 

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Du temps où le PCF était colonialiste

4 Août 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

p1000036.jpgRien de tel pour se faire une idée de l’état des consciences à chaque époque que de lire des vieux livres, spécialement les plus médiocres.

 

Au premier trimestre 1944, alors que la France est encore occupée (ce qui ne laisse pas de surprendre), les Editions ouvrières (liées au Parti communiste français) publient un ouvrage de 171 pages en format de poche dans la collection « A la découverte de… ». Une collection éclectique dirigée par un certain L. Mounier, qui évoque des sujets très liés aux problèmes de l’électorat communiste : « A la découverte de quelques ouvriers célèbres », « de la tuberculose, fléau social », « des travaux manuels à la maison », « de l’alcool », « de l’Amour » (avec un « a » majuscule, s’il vous plaît, sous la plume du docteur Jouvenroux), mais aussi de sujets un peu moins orthodoxes comme les « saints patrons de nos métiers » (en vertu de l'ouverture du PCF au christianisme, les Editions ouvrières publient aussi des livres personnalistes). Donc en janvier 1944, la publication porte sur un sujet d’actualité de l’époque « A la découverte de la vie coloniale » - c'est-à-dire de l’Empire français, car l’Empire des autres n’est sans doute pas digne de découverte.

 

L’auteur est un certain Maurice Delaporte qui se propose de retracer presque au jour le jour les étapes de sa découverte de l’Afrique française vingt ans plus tôt (Golfe de Guinée, Port Gentil, Haut et Bas-Ogooué etc.). Sur ce M. Delaporte on sait juste qu’il a la quarantaine,  et originaire d’un petit village de l’Est de la France

 

Le livre a une forme un peu romancée. Il évoque l’itinéraire du jeune Marcel qui embarque à Bordeaux pour le Gabon à brd du navire Le Tchad. L’auteur admet que son texte n’aura pas l’élégance de grnads auteurs qui ont trité le sujet avant lui (on pense à Céline, Gide) mais qu’il sera sincère.

 

Le plus intéressant dans ce récit de voyage qui se complaît dans l’évocation classique des moustiques, des gros animaux, et des couleurs bariolées des marchés locaux, est l’absence à peu près complète de critique de l’impérialisme français dans ses pages.

 

A vrai dire, une esquisse de critique est tracée dans l’introduction qui dénonce l'incohérence de certains programmes vestisement ancés au hasard des affectationsdes adminitrates et la baise de la natalité dans les zones côtières qu’elle a occaionné « alors que le noir de l’intérieur a cosevé ses quaités naturelles » (p. 6) Mais cette réserve est uniquement formulée au regard du potentiel de richesses supplémentaires que l’Empire pourrait apporter à la France.

 

Celles-ci sont énumérées dans l’appendice final : le Maghreb est « la future grande réserve de la France, le grenier peut-on même dire, d’une partie de ‘Europe, où céréales, vignes, oléagineux prospèrent » (p. 166), Madagacar peut « devenir un centre de peuplement pour les races européennes » (p. 167) (on est à quelqes mois seulements du massacre massif de sa population insurgée), l’Indochine qui a une population « particulièrement apte à s’ssimiler les facilités matérielles de notre civilisation et à en tirer parti, grâce à on degré e culture beaucoup plus élevé que celui de n’import quele autre race de notre Empire » (sic, p. 171). Même en abordant l’Indochine Maurice Delaporte n’a pas un mot pour son camarade communiste Ho Chi Minh qui mène la rébellion et a de fait déjà soustrait une bonne partie de ce « joyau » de l’empire aux mains de ses maîtres français.

 

Ce n’est donc pas avec ce livre que les sympathisants et membre du PCF habitués de la lecture des ouvrages des Editions ouvrières allaient pouvoir être sensibilisés à l’injustice de l’exploitation coloniale …

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