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Le blog de Frédéric Delorca

Encore un mot sur Jean-Luc Mélenchon

31 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Il faut bien reparler de l'élection présidentielle qui approche. Je regardais hier sur Internet, comme beaucoup de gens, l'émission de Mélenchon chez Ruquier samedi dernier, un Mélenchon à l'aise, amuseur, une espèce de nouvelle "force tranquille".

 

mélenchonJ'ai dit il y a peu que certains aspects de son programme comme le défaut de paiement d'une partie de la dette est dans une logique de socialisme de guerre dont il rechigne à envisager toutes les conséquences ou du moins à les exposer.

 

Bien sûr tout son programme n'est pas aussi risqué, et, comme de tout homme politique, on ignore si, "en situation" il appliquerait une vision optimale ou minimaliste de ce qu'il annonce. D'ailleurs on peut se demander si son engagement à convoquer une constituante dès son élection puis à imiter Cincinnatus après le passage à la sixième république n'implique pas, au fond, qu'il ne gouvernera que six mois au maximum.

 

Beaucoup de gens font la fine bouche : les exaltés qui voient en lui un "vieux politicard roublard" (j'ai vu l'expression sur Facebook), les anti-européistes qui trouvent qu'il n'est pas clair sur la sortie de l'euro et de l'Union, les rationalistes qui lui reprochent d'avoir dit n'importe quoi sur Petroplus et de mépriser les faits. Moi-même je peux lui reprocher sa naïveté ethnocentrique sur les révolutions arabes et sa faiblesse sur le dossier libyen et tant d'autres choses.

 

Mais voyons les choses en face. Le peuple français est à la fois à juste titre méfiant à l'égard des politiques, et extrêmement immature dans la mesure où il se laisse impressionner par le sentimentalisme et les postures moralisatrices. Il n'est donc pas prêt à exiger de ses candidats des programmes sans ambiguités, un examen froid des réalités factualités, un aptitude à conduire des logiques jusqu'à leur termer etc.  Le peuple français oblige ses candidats à truffer leurs propos de rhétorique, de points troubles, à donner des gages à certains lobbys moraux etc. Parce que si ces candidats ne le font pas immédiatement leurs partisans se divisent et s'entretuent avant même qu'ils n'aient pu entrer en campagne.

 

Il faut donc aujourd'hui miser sur celui dont l'impact sur le jeu politique est à la fois le moins néfaste et le plus efficace.

 

Il y a chez Mélenchon une aptitude à miser sur la singularité française et à tenter de mobiliser les meilleurs aspects de sa jeunesse et de ses talents (notez que je comprenne aussi ceux, de droite, qui pensent qu'il n'y a rien à mobiliser de ce côté-là sauf à créer du désordre et de nouvelles dettes et qu'il vaut mieux réprimer tout le monde sous de l'austérité et du fatalisme, mais c'est affaire de pari philosophique). Il le fait avec une assez bonne connaissance de ses dossiers, meilleure que celle des cadres du parti communiste avant lui, et avec un passé trotsko-socialiste qui l'affranchit du soupçon de stupidité stalinienne (plus ou moins reconvertie en opportunisme honteux à la Robert Hue) qui frappait tous les leaders du PCF depuis les années 1980.

 

Ce faisant, il a les moyens de peser sur le jeu politique dans un sens positif, comme Montebourg a pu le faire dans le cadre de la primaire socialiste. Si Mélenchon fait un score à deux chiffres comme il le souhaite, saura-t-il, éventuellement infléchir la politique socialiste dans le sens de la démondialisation et d'une poursuite de la valorisation des ressources de notre pays ? je n'en sais rien. Je ne suis pas sûr que les deux aient un sens tactique extraordinaire (et il en faudra pour ne pas se laisser abuser par les puissances conservatrices), mais il est assez clair que ce n'est que par eux que l'on peut espérer voir se réaliser une évolution dans ce sens.

 

Cela ne viendra pas du Front national dont le programme flou et ambigu n'est qu'une expression de la vieille xénophobie très répandue en Europe, adossée à un credo libéral jamais refoulé. Il ne viendra pas non plus de néo-gaullistes à la Dupont Aignan tout juste bons à répéter le catéchisme du RPR des années 70, ni de groupuscules trop tournés vers la pureté théorique de leur discours au point qu'ils n'ont même su en temps utile s'intéresser aux moyens concrets de glaner 500 signatures.

 

Il est donc assez probable que je vote Mélenchon cette année.

 


 

 

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Who's that guy ?

30 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

bishopAllez, moi aussi je me mets au teasing :un indice pour le reconnaître : il a été mis à l'honneur dans un film récent sur une philosophe antique.

 

Je commande sa correspondance ce soir.

 

Nous en reparlerons prochainement.

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Châteaubriand, l'Anabase, le temps, Tesson et le dolmen de Barzun

30 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

026- 1992 (29.8.92-24.11.92) 206Dans le Génie du Christianisme (Première partie livre V ch XIV), je lis ceci :

 

"Pour peindre cette langueur d'âme qu'on éprouve hors de sa patrie, le peuple dit : Cet homme a le mal du pays. C'est véritablement un mal, et qui ne peut guérir que par le retour. Mais pour peu que l'absence ait été de quelques annérs, que retrouve-t-on aux lieux qui nous ont vus naître ? Combien existe-t-il d'hommes, de ceux que nous y avons laissés pleins de vie ? Là, sont des tombeaux où étaient des palais ; là, des palais où étaient des tombeaux ; le champ paternel est livré aux ronces ou à une charrue étrangère : et l'arbre sous lequel on fut nourri, est abattu."

 

De retour du Béarn par un avion matinal aujourd'hui, je ne puis qu'éprouver à la fois la sincérité de ces lignes, écrites par un auteur qui a beaucoup voyagé, et leur profonde vérité existentielle pour tous les âges de l'humanité depuis sa sédentarisation au néolithique.

 

Ce que nous dit Châteaubriand, c'est qu'au fond il n'y a pas d'anabase possible, jamais de retour au point de départ (un constat qui se déduit d'ailleurs du "on ne baigne jamais deux fois dans le même fleuve" d'Héraclite). Et je sais gré au livre "Le Siècle" de Badiou, d'avoir attiré mon attention sur l'Anabase de Xénophon, dont je pressens que c'est un ouvrage sur lequel je devrai me pencher un jour.

 

Dans l'impossibilité de l'anabase, qui est une des modalités de l'inadéquation de l'homme au temps (le présent qui est toujours insaissable, la concencience qui ne perçoit le réel qu'avec une fraction de seconde de retard), se loge précisément la spiritualité de l'animal humain. Parce que notre espèce ne se distingue des autres que par son aptitude à avoir conscience du temps et son inaptitude à le saisir, elle crée et pratique de la spiritualité toutes les fois qu'elle s'installe dans cette problématique de la temporalité insaisissable.

 

Lorsque, comme samedi, je m'assieds à la table d'un Mac Donald's près de Pau avec Sophie qui était ma meilleure amie de lycée il y a vingt-cinq ans, lorsque je remarque que cet animal simiesque qu'elle est, tout comme moi, porte en elle, comme moi, des scènes d'une précision extraordinaire - telle matinée de novembre 1987, tel instant du 1er avril 1988 - même si chacun de nous ne se souvient pas des mêmes, ni de la même manière, lorsque j'observe que, comme moi, elle se débat avec cette ambiguïté du "toujours présent" et du "déjà si lointain", du "c'était hier nous avions 17 ans et aujourd'hui nous en avons 42", tout en sachant que toute l'humanité est saisie dans ces contradictions là depuis son origine (car c'est cette contradiction qui l'a fait humaine), nous sommes, à proprement parler en train de réaliser un exercice de spiritualité à deux, et nous portons la condition de notre expèce au point qui la caractérise le plus en propre, et la tient éloignée des autres animaux, au point d'ailleurs que nous devrions nous baptiser "homo temporalis" et non "homo sapiens", ou alors "homo sapiens temporalis".

 

A contrario toutes les fois où l'humanité oublie le temps, ou feint de pouvoir règler son "problème" avec lui, elle s'animalise et se banalise, ce qui est de plus en plus le cas de nos jours. En disant cela là, je me rapproche évidemment de Heidegger dont je m'étais distancié il y a quelques jours quand j'avais fait primer l'étant sur l'être. Mais ma vision reste profondément non heideggérienne sur d'autres plans, par exemple en ceci qu'il n'y a pas de primat de la mort dans  ma conception de la temporalité, et que je vois mieux (comme toute notre époque d'ailleurs) la dimension animale de l'humain, y compris dans son langage, que ne le faisait Heidegger (de sorte que, par exemple, je ne verrais pas le langage comme une instance possible d'accueil de l'être, et d'ailleurs la notion d'être me cause un sérieux problème dans ce dispositif).

 

Ca ne signifie pas que je sousestime complètement ce que le langage apporte à la problématique du temps. Hier soir je lisais des lettres que certaines de mes amies (car les filles étaient plus à l'aise dans cet art) m'adressaient en 1993-94, trois ans avant l'apparition d'Internet et des mails. Je vois bien qu'une certaine durée (bergsonienne ?) inhérente à l'exercice épistolaire, et à l'engagement du corps dans cet exercice, libérait une place pour des mots (dans un français bien écrit et sans fautes, comme les femmes qui ont 23 ans aujourd'hui seraient probablement incapables d'en écrire à niveau d'études égal) qui par eux-mêmes pavaient le chemin des sentiments en dessinant pour eux une forme possible, sentiments par lesquels à son tour un nouveau rapport au temps (un nouvel exercice spirituel, conscient de lui-même ou non) pouvait se déployer.

 

C'est une possibilité que l'invention d'Internet a détruite.

 

De même je lisais hier dans le journal local La République des Pyrénées, que le village de Barzun, dans l'Est du Béarn, avait retrouvé son dolmen. Le dolmen a été déposé dans le sens qui était orignellement le sien, à savoir qu'il regarde le Pic du Midi de Bigorre, précisait le journal. Je l'ai déjà dit : ce qui me distingue profondément de la bourgeoisie urbaine, c'est que j'ai toujours appris, dans mon enfance, à regarder les montagnes, depuis les environs de Pau, de sorte que, pour moi, grimper sur elles pour faire du ski ou des randonnées, est proprement sacrilège.

 

J'observe que j'ai ce sens de la contemplation des montagnes, en commun avec les gens qui ont installé ce dolmen, il y a 3 500 ans, à défaut de l'avoir avec mes contemporains. Sylvain Tesson par exemple avoue qu'il n'avait jamais appris, avant de se retrouver seul sur les bords du Baïkal, qu'une montagne cela pouvait se regarder - le personnage révèle ainsi toute sa vacuité, comme dans son besoin d'amener avec lui un téléphone portable, un ordinateur, et une batterie de lectures convenues dont il ne tire rien d'intéressant dans tout son livre sauf des effets de manche affligeants.

 

juillet-2006-099.jpg

Nos contemporains révèlent dans leur "besoin de skier", dans leur rapport d'exploitation avec les montagnes, et leur inaptitude à les contempler une complète absence de sens de la temporalité, et donc une animalité parfaitement fade, dont je me demande comment ils pourront en guérir un jour ... Voilà qui ne me rend pas optimiste.

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Jeux de rôles

27 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Je déteste le rôle du pédagogue qui veut "dispenser son savoir" avec aplomb en s'écoutant parler. Le rôle du prophète au désert, illuminé, envahi par les intuitions et que personne ne prend au sérieux n'est pas trop ma tasse de thé non plus. Reste le rôle du citoyen lambda qui réfléchit pour lui-même et balance ses réflexions à tout hasard dans l'espace public "au cas où ça puisse rendre service à quelqu'un d'autre". Mais ce troisième rôle suppose qu'on ne parle au fond qu'à une dizaine de personnes. Certains diront que c'est une voie de facilité et une façon de contourner le devoir historique de faire circuler certaines informations auprès du plus grand nombre.

 

Mais il est très difficile de diffuser à grande échelle des choses que l'on croit juste tout en continuant soi-même à les problématiser, à les placer dans des perspectives nouvelles, avec d'autres mots, en relation avec d'autres réalités. C'est une véritable quadrature du cercle.

 

A part cette question sur le rôle à jouer au sein d'une époque, il y a aussi cette interrogations (et ça va avec la question "à combien de gens veut-on parler ?") : quels sujets traiter sur ce blog ? Je pourrais m'attaquer à des thèmes qui touchent les adeptes de la religion médiatique : ceux qui se sentent obligés de suivre les faits et gestes de François Hollande et les amours de Rachida Dati.  Et dans cet esprit je décortiquerais le programme du parti socialiste ou celui du Modem. Mais ce temps là serait perdu pour des thèmes de plus longue haleine, plus philosophiques, qui me tiennent plus à coeur (même si ce que j'ai à dire sur eux ne vaut peut-être pas grand chose). Or, vu que la géopolitique que je balance sur le blog de l'Atlas alternatif me prend déjà beaucoup de temps, difficile en plus de commenter l'actualité au ras des paquerettes. Je pourrais, sans être médiatolâtre, me plonger aussi sur des sujets plus techniques, comme les cellules photovoltaïques ou la taxation des stock options. Là encore, ça ne cadre pas trop avec mes centres d'intérêt... Donc il faut assumer aussi le fait, au fond, d'être positionné sur des sujets qui non seulement ne sont pas les plus populaires, mais qui ne sont pas non plus les plus concrètement utiles. Peut-être ne fais-je que brasser du vent. Il faut assumer ce risque je crois.

 

saint-jerome.jpgMa formation de philosophe m'a toujours donné le goût de regarder au delà du quotidien. Et les difficultés du monde actuel me renforcent dans la conviction qu'il faut essayer de voir loin, car le mode de fonctionnement actuel n'est pas vivable très longtemps. Il va falloir nécessairement poser la question de la frugalité, de la solidarité etc, ce qui implique, derrière, l'autre interrogation : qu'est ce que l'être humain ? Cet être humain que je suis, et cet être humain qu'est toute autre personne que je croise dans la rue.  Quel type d'animal sommes-nous ? Qu'est ce que cette animalité particulière implique dans notre rapport à nous-mêmes et à l'autre ? Ce rapport doit-il et peut-il changer ?

 

Face à ce genre de question, il faut s'autoriser toutes les audaces et toutes les expérimentations. Ces derniers temps par exemple je me demande si je pourrais soutenir, tout au long d'un livre, l'option d'une société entièrement fondée sur la solitude des individus. Solitude en Sibérie comme Tesson ou devant des ordinateurs. J'ai besoin de poser cette question pour être certain de ce que vaut mon hypothèse d'un nouveau "stoïcisme", d'un nouvel unitarisme humain, qu'il soit socialiste ou pas. On ne doit jamais avancer une proposition sans avoir sérieusement examiné son contraire. Donc celui qui défend l'unité de l'humanité doit en examiner toutes les options possibles, y compris la destruction complète des liens qui ont assuré ladite unité depuis des millénaires.

 

Donc voilà, c'est un peu philosophique, je l'admets, mais pas abstrait, je ne crois pas. En tout cas quand je me lance ici dans des considérations sur tel ou tel éléments d'actualité, c'est aussi en tant qu'il rentre en résonnance avec ces interrogations que je garde en arrière plan. Bref, je n'épilogue pas car il est tard, mais il fallait bien que je précise cela aussi pour les lecteurs de passage qui chercheraient ici des textes plus en phase avec les préoccupations quotidiennes des journalistes ou des grands blogs d'internet.

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Mélenchon et le socialisme de guerre

27 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Programme pour une gauche décomplexée

Je vois le blogueur communiste Descartes s'énerver contre Mélenchon, lui reprocher ses approximations (qui ne sont rien à côté de celles du reste de la classe politique !) sur des sujets très importants. Triste époque où les gens ne peuvent que ronchonner dans leur coin de blog et n'ont plus de structures politiques où s'exprimer.

 

Cela me donnerait presque envie d'actualiser mon "Programme pour une gauche française décomplexée" écrit il y a 5 ans.

 

melenchon.JPGOn voit bien que le score bas de Mélenchon dans les sondages, et de l'ensemble de la gauche de la gauche européenne même dans les pays en crise n'est pas seulement dû à l'hynose médiatique (quoique celle-ci y contribue). Il y a aussi une faiblesse conceptuelle et une mollesse de la volonté des appareils militants qui, sur le volet intellectuel, ne vont pas au bout de leurs idées, et, sur le versant de la volonté, se limitent à des postures sans chercher à s'unir par delà les capelles et à agir concrètement.

 

Il est faux de faire croire aux gens que la France pourrait mener une politique de relocalisation industrielle, de taxation des capitaux, de renationalisation sans sortir de l'Europe et d'autres organismes multinationaux comme le FMI, l'OMC, et l'OTAN. Et tout aussi faux de penser que cette sortie du système se ferait sans conflit avec les grandes puissances financières et militaires de ce monde.

 

On connaît les moyens dont celles-ci disposent pour étouffer les dissidences. Voyez comment elles étranglent la Hongrie en ce moment (le triste gouvernement réactionnaire et fascisant hongrois auquel l'oligarchie occidentale ne pardonne pas d'attaquer les banques). Boycott économique des produits français, diffamation de la France dans les médias, spéculation contre nos valeurs industrielles, tout y passerait.

 

Que deviendrait alors Mélenchon président de la République ? Un Léon Trotski ou un Salvador Allende.

 

J'ai entendu Mélenchon dire (dans son discours du trentième anniversaire du 10 mai 1981) qu'en 1982, quand la droite a saisi le Conseil constitutionnel de la question des nationalisations, son courant au sein du PS avait proposé de faire un appel au peuple contre la décision du Conseil des sages mais que Mitterrand ne les avait pas suivis. C'eût été une démarche audacieuse. Le peuple contre le droit. Mais n'est-ce pas là déjà une démarche de type révolutionnaire du style "bolivarien" ou "sandiniste" (avec les comités populaires qui menacent les juges) ? On connaît la suite de l'engrenage : la droite crie alors césarisme, diabolise le gouvernement qui se livre à ce genre de pratique, et les tensions montent dans le pays. Bien sûr Mitterrand n'était pas homme à assumer ce genre de chose, ni Blum en 1936, ni Mélenchon ou aucune figure de proue de la gauche de la gauche aujourd'hui. Les banquiers peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

 

Même la base de la gauche de la gauche ne veut pas de cela. Je lisais à travers un lien du blog de "Descartes" un papier d'un certain Diadore Chronos (qui avait commenté des billets du présent blog il y a quelques années) un article de mauvaise foi contre la Corée du Nord qui reproche au pays de consacrer un cinquième de ses ressources à l'armée. Qu'est-ce que cela signifie donc quand on sait que l'armée nord coréenne compte 1millions de soldats ?

lenine.jpg

1 million de soldats ça veut dire 5 ou 6 millions de gens (les soldats, leurs parents, leurs enfants), soit un quart de la population qui font partie du système militaire. Il est logique qu'un quart des ressources leurs soient attribués non ? L'armée nord coréenne n'est pas seulement une structure qui entretient quelques centaines de milliers de professionnels et investit son budget dans des armes sophistiquées et couteuses. Comme en Birmanie ou à Cuba l'armée est une partie de la société, voire sa plus grosse partie. C'est le choix politique qui a été fait pour assurer la survie du système face à l'extérieur et sa cohésion interne. Il est absurde de s'indigner qu'une bonne partie du budget de l'Etat lui revienne.

 

La bataille du socialisme pourrait être gagnée dans un premier temps par la France du fait de sa taille, de ses ressources, de son statut de puissance nucléaire : je veux dire qu'elle pourrait, au terme d'un bras de fer douloureux de quatre ou cinq ans incluant toutes formes de tentatives de déstabilisation, faire respecter aux pays étrangers et aux oligarchies financières sa volonté de collectiviser tout ou partie de l'appareil de production. Resterait ensuite à gagner la seconde phase : c'est-à-dire sauvegarder les droits formels (les droits de l'homme) en dépit de la logique de guerre civile qui aurait commencé à se développer dans la première manche (celle du bras de fer), et entretenir un esprit civique suffisant pour que la motivation au travail, le sens de l'innovation ainsi que l'esprit de solidarité réelle ne faiblissent pas (ce qui a fait défaut à tous les régimes socialistes du XXe siècle).

 

On sent bien que pour réussir ce pari, c'est une réforme des moeurs, et des mentalités à laquelle il faut parvenir, instaurer ce que j'ai parfois appelé un "nouveau stoïcisme" avec tout ce que ça impose de changement du rapport à autrui, à la consommation etc (voir Arnsperger). Voilà pourquoi je m'intéresse tant aux réformes morales comme le premier judaïsme, l'invention du christianisme, du bouddhisme,les débuts de l'Islam, le protestantisme etc. Ces réformes peuvent avancer à la faveur de grandes transformations politiques, mais elles doivent aussi se développer selon leur propre dynamique sans avoir besoin d'une impulsion "par en haut" pour en assurer la pérennité, car ce sont elles, in fine, qui peuvent sauver le "haut" (le politique) du naufrage.

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Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer

27 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

"Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer." Ha la belle devise de Guillaume d'Orange ! Tout le stoïcisme est là-dedans ! Rien à voir avec le finalisme marxiste. De l'apriorisme pur !

 

Blandine Kriegel dont j'ai découvert le dernier bouquin grâce au blog de BHL, exhume à juste titre cette citation qui vaut le plus beau des encouragements (mieux que l'exemple qu'un lecteur m'avait donné en novembre pour m'inciter à reprendre mon blog) d'autant plus qu'elle a été prononcée par un homme d'une grande envergure historique (que l'auteure compare à une sorte "d'âme du monde sans cheval" si je me souviens bien de ses termes ironiques à l'endroit de Hegel).

 

books.gif

Mais oui, il faut puiser nos références chez les grands hommes qui ont déployé leur génie dans l'histoire réelle, dans l'action, et au prix de leur vie, plutôt que chez les fantômes internautiques. Sainte Blandine tient un beau sujet avec la révolution néerlandaise, même si elle le gâche un peu avec ses manières grande bourgeoise : "Ah ! les beaux tableaux de Bruegel", "Ah les musées !" "Ah la démocratie parlementaire modérée !" "ha Spinoza !".

 

J'apprends mille choses. Le rôle des protestants français qui ont combattu en Hollande. Oui... ceux qui me travaillent tant depuis mes travaux sur l'histoire des parlements français (et aussi ma vieille lecture de Walzer, c'est lié aussi à mes origines béarnaises). Et les marranes aussi. Ah, les marranes ! Dans la revue Books ce mois-ci une critique par David Nirenberg dans la London review of Books de 2009 du dernier livre de Yirmiyahu Yovel "L'aventure marrane. Judaïsme et modernité", ça rejoint Blandine Kriegel. J'ai lu ça en diagonale dans le RER hier. La phrase "Les conclusions de Yovel font parfois involontairement écho aux arguments formulés, au début du XXesiècle, par les critiqyes antisémites de la modernité", et cette autre "L'auteur voit dans les marranes le meilleur exemple de l'impossibilité d'échapper à la judéité". Yovel pourtant est laïque. Je me souviens avoir lu son bouquin sur Spinoza en 91 ou 92. Nirenberg se sent enfermé par la survalorisation des marranes. Problème des universitaires qui exagèrent parfois l'importance de leur sujet. Pour ma part je ne sais pas.

 

Je ne sais pas non plus s'il faut survaloriser la révolution néerlandaise. Intuitivement j'ai tendance à penser que la révolution suisse antérieure, fut plus importante, et la deuxième révolution suisse, la révolution dans la révolution à Genève, le fut aussi. Mais je n'ai pas encore lu la deuxième partie du livre de Kriegel, celle qui parle de la théorisation politique de la révolution hollandaise. Attendons donc un peu.

 

Je lis dans les transports, je me transporte dans la lecture. Voyages. Le lecteur qui avant-hier cherchait "Frédéric Delorca idéologue" sur Google est -il le même qui hier a tapé "de droite Frédéric Delorca" et "Frédéric Delorca sur le socialisme" ? Il y a en tout cas de la volonté de m'étiqueter dans l'air. On veut me river dans des cases. Mais je reste pour ma part dans le voyage, dans la translation.

 

p1000082.jpgDes voyages sans aller bien loin, autour de Paris, mais des voyages quand même. Hier je suis sorti du métro Gare Du Nord côté rue de la Chapelle pour tomber sur ce tronçon de la rue du Faubourg Saint-Denis où s'alignent sans interruption les commerces indiens : statuettes de Ganesh et et de Shiva, salons de manucure et de massage tamouls, restaurants. On croirait avoir changé de continent. Puis je me suis retrouvé boulevard de Strasbourg au niveau du numéro 40, là où les boutiques ne sont plus que salons de coiffure afro, fast-food "Best of Africa", et officines de manucure qui puent les produits chimiques où des petits chinoises industrieuses et masquées liment les ongles de filles noires. Un ami m'a fait visiter une galerie non loin de l'arc de triomphe de Strasbourg Saint-Denis où tous les restaurants étaient indiens. "Indiens du Nord, a précisé l'ami, pas comme à Gare du Nord où ils sont tamouls". Nous train.jpgavons dîné dans un excellent restaurant turc. Au retour dans ma rame de métro, à l'autre bout du wagon, un type aux yeux bridés s'est fait tabasser gratuitement par un grand black barbu excité portant bonnet. Pas un mot des gens autour de lui, pas un soupir, même pas un cri comme les femmes en poussent d'habitude en pareille circonstance. Comme un film sans parole. Le type passé à tabac est descendu et s'est retrouvé seul à marcher sur le quai avec ses ecchymoses et le non-sens de ce qui lui était arrivé. La vie urbaine devient de plus en plus irréelle.

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Les lecteurs

26 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Des réactions sympathiques à ce que je fais, d'autres moins.

 

Bonobo.jpgParmi les réactions agréables ce commentaire d'un internaute à ma nouvelle chronique radiophonique qu'on peut entendre sur radio M à Montélimar et sur Dailymotion ici partout dans le monde.

 

"Je ne connaissais pas cette chronique qui me semble remettre quelques évènements en perspective! Merci pour cette découverte! Je suis assez d'accord avec le passage concernant le passage du président Iranien au Vénézuela! Pour le reste, mes connaissances en géopolitiques sont trop limités! J'aime le style, qui n'est pas le style affirmatif classique des journalistes, mais qui met en garde contre des conclusions hâtives, et incite à la réflexion plutôt que d'imposer des idées!" Aurélien (Marseille)

 

Parmi les aspects plus hostiles certains mots clés qui ont conduit des lecteurs sur mon blog hier : "idéologue frédéric delorca " (je me demande bien quelle "idéologie" je défends...) et même "delorca vache" (j'aime beaucoup les vaches, mais ce n'est pas forcément le cas de l'internaute qui a tapé ces mots sur Google), qu'en pensez-vous ?

 

 

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Dixième anniversaire de la mort de Bourdieu

23 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Deux pages dans Le Monde, deux pages dans la République des Pyrénées. Non je ne vous ferai pas le coup de la publication du scan de la lettre que Bourdieu m'a adressée trois semaines avant sa mort.

 

Non messieurs et mesdames, n'attendez rien de tel de ma part ce soir. Si vous voulez savoir ce qui s'est joué pour moi autour de la mort de ce sociologue, jetez donc un oeil à mes livres, à "Incursion" par exemple. S'il n'était pas mort je serais resté plus longtemps dans le système universitaire, puisque j'avais intégré son labo, et nous aurions peut-être avancé politiquement aussi, avec lui et Bricmont, ou peut-être serions-nous allés au clash. Je n'en sais rien. Ca n'a plus d'importance aujourd'hui.

 

J'ai laissé sur le Net son message sur mon répondeur en mai 2001, c'est bien assez. Il faut aller de l'avant. RIen n'est plus con, plus détestable, que toutes ces commémorations officielles, et les bourdieusiens patentés qui pondent des articles à cette occasion s'avilissent une fois de plus.

 

 

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Le temps qui passe, Tesson, Cristina Fernandez

20 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

La voisine de mes parents est morte hier. Un avertissement pour mes parents. Ils ont pratiquement le même âge qu'elle. Années comptées pour eux, pour moi. Fin d'une époque. Fin de la jeunesse. S'installer dans un monde où plus de la moitié de la population est plus jeune que moi et ne connaît donc pas les époques que j'ai vécues. Un monde où je ne suis plus un jeune premier. Où on ne me fait plus crédit de ça. Ai-je vraiment envie de vivre dans ce monde-là ? Dans cette "seconde moitié de ma vie" ?

 

Un symptôme : je me raccroche aux gens de mon âge, à ceux qui sont confrontés à la même lourdeur du passé que moi. La photographe italienne Morgane. Je lui ai écrit  en espagnol "Nada pasa, todo queda" ("Rien ne se passe ou passe, tout reste"). Elle a répondu "todo queda es mi utopia". Normal pour une photographe. Nous sommes des gens ridés aux utopies indigestes, et nous allons bientôt construire une esthétique de rescapés sur ce radeau de la Méduse. Voilà pourquoi les vieux restent entre eux.

 

Les jeunes m'emmerdent avec leurs ambitions naïves (celles que j'avais il y a 15 ans). Un photographe de moins de trente ans avec lequel je bosse par exemple. Pourquoi vouloir exister dans un monde qui ne mérite rien ? Même plus envie de faire de la philosophie.

 

resto-pak.jpgJ'ai dîné seul dans un resto indien après avoir vu une expo assez insipide sur Gaston Phébus au musée de Cluny. Le plaisir du Lassi à la mangue. Un plaisir au dessus du néant. Un plaisir qui ne mène à rien dans un monde sans valeur.

 

Je peste contre Tesson et son voyage en Sibérie. Tout y est si surfait. Les gens n'ont pas les couilles d'avoir de véritables pensée, de celles qui vous arrachent le coeur. C'est le règne du petit bricolage, de la petite élégance. En d'autres termes de la médiocrité.

 

Elle est mignonne Cristina (Fernandez) quand elle crache sur la médiocrité des Anglais qui ont osé prétendre mettre un "point final" au conflit des Malouines. Dans sa bouche médiocrité et arrogance sont synonymes. Pourtant elle sait que pendant longtemps encore l'Europe continuera à subventionner les Malouines, à y pomper du pétrole, et à balayer les récriminations argentines en disant "ces latinos nous font chier". Le combat contre l'arrogance est interminable; Mais Cristina ne perd pas pied. "Nos enfants, nos petits enfants et leurs enfants le reclameront encore", a-t-elle dit. Elle voit loin. Les dominés dont persévérants. Elle a trouvé une clé pour rallier le "Sud"  (dire "sour" en roulant le "r" final) : dire que son combat n'est pas celui de la fierté patriotique, mais celui de la justice contre la loi du plus fort. Le Mercosur a suivi. L'Atlas alternatif pour rendre la cause sexy auprès des écolo en rajoute une louche sur les pingouins morts de faim à cause des pêches anglaises. Dans le monde d'aujourd'hui ça touche plus que la justice sociale.

 

Quand Cristina fut élue, nos médias la comparèrent à Hillary (Clinton, l'hystéro guerrière) - dans leur bouche ça se voulait flatteur. Aujourd'hui ils font une moue de dégoût quand ils entendent son nom et évitent de parler d'elle. Ce n'est plus qu'une petite latino gaucho qui les emmerde. Ils s'étaient comportés pareil avec Morales. Le "première président indien", gentil petit indien sympa, jusqu'à ce qu'il aille serrer la cueillère à Castro et à Chavez. "Castro et Chavez, ces odieux totalitaires" comme dirait l'immonde Cohn-Bendit...

 

L'Atlas alternatif, lui, continuera inlassablement à tisser la légende de Cristina, comme celle du gouvernement érythréen, et des paysans maoïstes népalais. Non je rigole. Ce blog ne tisse la légende de personne. Il se contente de dénoncer les ingérences. Mais quand même faire entendre de temps en temps le nom de ces gens que nos médias vomissent, cela sert le Bien avec un grand "B"... la Dykè...

 

Allez pour le plaisir, encore la voix de Cristina, quelques minutes... Regardez comme la présidente du Brésil Dilma Rousseff approuve de tout son visage quand Cristina dit que les puissants iront chercher les ressources minières et pétrolières à n'importe quel prix chez ceux qui les ont.

 

 

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"Dans les forêts de Sibérie" de Tesson (suite)

19 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

Tesson Siberie livreJe continue de lire Tesson, de méditer sur son témoignage. Et pourquoi pas ? Il y a deux siècles on méditait sur Jean-Jacques. Jean-Jacques pouvait être jugé médiocre, car trop récent, comparé à Plutarque. Tesson ne sera sans doute pas à Jean-Jacques ce que Jean-Jacques fut à Plutarque, ne serait-ce que parce que Jean-Jacques fut le premier à parler des forêts, tandis que Tesson n'est qu'une queue de comète, mais qu'importe.

 

Tesson d'ailleurs assume son côté "caudesque" (in cauda venenum). Il mobilise les références aux grands ermites qui l'ont précédé comme l'Antiquité tardive compilait sans créativité les textes classiques. Il sait qu'il ne peut pas innover, qu'il ne peut que témoigner d'un déclin, d'une fin. De ce point de vue là il joue carte sur table. Bientôt l'érémitisme n'aura plus sa place nulle part, parce qu'il n'y aura point de forêts. Comme il n'y a déjà presque plus de désert depuis que les milices d'Al Qaida ou d'autres guérillas les écument (sauf peut-être en Australie). Tesson est parisien, inexorablement. Touriste parisien à chaque minute de son expérience, mal gré qu'il en ait. Jamais une pensée plus haute que l'autre, jamais un désespoir. Juste un magnétophone un peu fade qui enregistre sans fin les variations de températures, qui se fait un peu peur en se disant qu'il pourrait mourir dans la neige, qui joue les mystique mais ne trouve d'amour que pour les mésanges.

 

Mais au moins tout cela est honnête, sans fard, et bien écrit, avec beaucoup de jolis mots, même si certains reviennent un peu souvent comme le verbe "pulser".

 

Il y a de belles histoires dans ce livre comme ce récit d'une Russe qui a chassé le loup avec des cailloux et ses vaches (p. 88). Je dois à Michèle Julien dont je désapprouve 80 % des écrits mais qui publié chez le même éditeur que moi de m'avoir fait poser un regard nouveau sur les vaches. Tesson va dans le même sens.

 

Il rend aussi justice à ce peuple de fous qu'appelle les Russes, dans des termes voisins de ceux que j'emploie dans mon livre sur l'Abkhazie. Peut-être s'il les avait croisés moins souvent son livre eût-il été plus juste, mais dans le monde actuel les gens sont finalement partout. Notons qu'il ny a pas un mot sur la sexualité dans la première moitié du livre (j'en suis à la page 105) sauf deux lignes cursives sur un type qui se soûle pour la journée de la femme. Preuve s'il en est que la sexualité n'est plus du tout une valeur, aujourd'hui, même lorsqu'on en est privé. Jadis on écrivait des livres entiers sur les fantasmes des ascètes. Il faut intégrer cela à notre réflexion, c'est devenu complètement un non-sujet dans le paysage contemporain, aussi dénué d'intérêt que la gymnastique... A suivre...

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Le delorquisme dans les bibliothèques

18 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

abkhazieJ'actualisais hier la liste des bibliothèques qui ont un ou plusieurs de mes livres. L'occasion de redécouvrir le monde opaque des gardiens des temples du savoir. Une surprise de taille : Abkhazie, ce livre qui n'a fait l'objet que d'une vague recension dans Le Monde diplomatique et d'un signalement dans une revue arménienne a été commandé par près d'une trentaine de bibliothèques à travers le monde (dont plus d'un tiers hors de nos frontères).

 

Difficile de deviner pourquoi. Dans certaines bibliothèques suisses et étatsuniennes, le mot clé "delorca" ouvre sur deux entrées : un livre collectif sur Chomsky auquel j'ai participé, et le livre Abkhazie. On peut supposer que l'achat du premier (sur un sujet très populaire aux USA, dans l'intelligentsia) a entraîné la commande du second. Mais comment expliquer que la bibliothèque municipale de Valence en France, ou celle de Nice se soient prises d'amour pour l'Abkhazie dont personne ne parle, sans avoir acheté aucun autre de mes livres, pas même celui sur la Transnistrie ?

 

Du côté de mon roman, pourquoi la bibliothèque municipale de Marseille et celle de Tours s'y sont intéressées et pas les autres ? Pourquoi mon livre "10 ans" si mal commercialisé a-t-il malgré tout trouvé preneur à la bibliothèque d'Orléans (apparemment la seule en France) ainsi qu'à la Friedrich-Ebert-Stiftung Bibliothek de Bonn en Allemagne ? Tout cela est vraiment très étrange.

 

J'ai conscience que la publication d'un nouveau livre chez un plus gros éditeur pourrait créer un nouvel effet d'entraînement sur les anciens livres. Un de mes manuscrits est d'ailleurs dans les tiroirs de deux comités de lecture en ce moment. Je suis au point où des effets boule-de-neige commencent à devenir envisageables. Mais je reste toujours aussi peu stratège qu'auparavant, et même aussi désinvolte dans ma façon d'écrire : je me suis rendu compte, en composant mon dernier livre en décembre, que je suis incapables de rester plus d'un mois sur un manuscrit. Bon ou mauvais, il faut que tout soit bouclé en un mois.

 

D'aucuns imputeront peut-être cela à mon "inconstance", mais je ne veux pas que l'écriture nuise au cheminement. Elle doit l'aider, mais c'est le cheminement qui compte avant tout. Le mouvement.

 

Je me demande qui va me suivre sur les nouvelles pentes de ma pensée. Il faudrait surtout qu'un éditeur le fasse. Je n'ai pas été ravi de devoir recaser mon "10 ans" sous la forme actualisée "12 ans" chez Edilivres après un non-renouvellement de contrat chez Thélès. Mais au moins j'ai sauvé les meubles : tous mes "enfants" sont hébergés. Douze ans chez les r

 

Le nouveau-né de décembre le sera-t-il ? Je l'ignore encore. S'il l'est je pense qu'il surprendra mes lecteurs. C'est un livre qui totalise ma pensée politique et éthique actuelle (du moins sur ses points essentiels). On y verra un frémissement d'évolution de ma conception du néo-stoïcisme, par rapport au livre que j'avais consacré à ce sujet en janvier 2011. Je pense que cette notion va encore évoluer chez moi. Je préfèrerais m'en débarrasser d'ailleurs car je n'aime plus trop les termes en "-isme", mais j'avoue qu'elle m'est de plus en plus utile pour désigner ma conception de la présence au monde. Elle va encore probablement s'enrichir et prendre de l'épaisseur dans les années à venir.

 

Notez qu'en ce moment aussi je suis travaillé par une phrase que j'ai écrite récemment sur l'ouverture aux êtres opposée à l'ouverture à l'être de Heidegger. Je me demande si ma philosophie de l'être n'est pas au fond très anti-heideggerienne. Car en tenant aux êtres (qu'Heidegger nomme "étants") plus qu'à l'être, je suis aussi dans un rapport au temps opposé à celui de Heidegger, et même à celui de Nieztsche et à ce que Nietzsche répérait comme spécifiquement allemand dans la métaphysique de Leibnitz à Hegel : le sens du devenir. Ne suis-je pas au fond, profondément, un ennemi du devenir ? Mais alors il me faudrait tuer mon père - Montaigne... Est-il raisonnable à mon âge de jouer les parricides ?

 

 

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Rome sous les tropiques

16 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

dedy.jpgC'est toujours une chose triste lorsqu'un Africain ou n'importe quel ressortissant de nos anciennes colonies essaie d'afficher ses connaissances en histoire romaine pour montrer qu'il vaut autant que l'ancien colonisateur. Ce faisant, il étale souvent bien plus sa maladresse qu'il n'expose une érudition, et il rate sa cible car cela fait longtemps que les anciens colonisateurs, eux, ne s'intéressent plus à Rome. Chercher à Rome, ou dans des Evangiles situés en Palestine, ce qu'on ne peut trouver dans sa propre histoire c'est ce qu'il y a de plus pathétique. Voyez Naipaul à ce sujet.

 

Je ne veux pas dire par là que Rome ne puisse pas avoir un message universel à délivrer au monde, mais pas comme ça, pas sur le mode d'un ânonement académique qui cherche une reconnaissance des anciens maîtres plus que la vérité des choses.

 

Lisez donc le texte ci-joint de Séri Dedy, un intellectuel ivoirien partisan de Gbagbo. Il est prêt à mobiliser toutes les références classiques des Occidentaux pour flatter son patron : Socrate, Galilée, Dreyfus... C'en est grotesque. Le pire est atteint quand il s'agit de Jules César qu'il sait valorisé dans l'histoire française contemporaine. "Comme Jules César, Laurent Gbagbo a étudié la civilisation gréco-romaine." Pas vraiment, non. Jules César est né dedans, c'est différent. "Ami de la Plèbe et des milieux défavorisés, Jules César connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait. Et grâce à cette sociologie pratique du milieu romain, il apprit bien des choses sur les mœurs et tendances de son époque." Vous arrivez à lire ça sans rire vous ? En tout cas l'identification du putschiste César à la cause des pauvres est typiquement napoléonienne (et plus précisément de Napoléon III, pas très glorieux quand même, relisons Victor Hugo). Je préfère l'inventaire des crimes de César contre la République dressé par Cicéron, il est bien plus juste historiquement. Quant à l'identification de l'ordre mondial actuel et ses chiens de garde aux "optimates", il fallait l'oser ! On se demandera aussi en quoi la comparaison Gbagbo-César est compatible avec l'équation Gbagbo=les protestants français sous Louis XIV (sic) quand on sait à quel point les calvinistes entretiennent des points communs avec un Caton d'Utique - grand ennemi de César - par exemple (par leur légalisme, leur culte du devoir, leur républicanisme même puisqu'il paraît qu'à la Rochelle ont été déployés les premières velléités républicaines, réalisées plus au nord à Londres sous Cromwell et aux Pays-bas, et auparavant à Genève - au fait il faudra à ce propos que je vous parle d'un billet de Bernard Henri-Lévy sur Blandine Barret-Kriegel et le protestantisme hollandais - hé oui, je lis sérieusement mes ennemis y compris les plus insupportables, puissent tous les gauchistes en faire autant !)

 

Encore une fois l'abus de références historiques occidentales classiques trahit ici l'incapacité à mobiliser des ressources culturelles africaines anciennes (Lumumba et Sankara en fin de texte sont retrouvés in extremis, et sont hélas bien trop récents). Le texte révèle sa nudité, la nudité de la spoliation, l'aliénation. C'est ce qui le rend terrible.

 

Mais bon, reconnaissons quand même qu'il serait instructif que d'autres de nos contemporains, sous nos latitudes froides par exemple, retrouvent le chemin des comparaisons historiques, même maladroites comme celle de M. Dedy. Cela nous changerait de l'inculture érigée en dogme par nos classes dirigeantes, et en instrument de distinction même par rapport à ceux qui s'astreignent encore à lire les classiques. Cela décalerait un peu nos regards, nous ferait prendre un peu de recul, rendrait les gens moins hystériques dans leur rapport à l'actualité. Nous y gagnerions quelque chose.

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Saint Sylvain Tesson : "Dans les forêts de Sibérie"

16 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

Tesson_Siberie_livre.jpgPeut-on défendre, comme je le fais, un néo-stoïcisme placé au service du développement de l'espèce humaine, tourné vers un idéal de justice, et, par ailleurs, défendre le livre de Sylvain Tesson qui prône la solitude dans les forêts de Sibérie ? Je prétends que oui. Tout comme la religion de l'amour, le christianisme pouvait trouver dans l'érémitisme sa plus haute expression.

 

Vous allez me trouver un peu bobo peut-être, mais franchement j'estime que le succès de "Dans les forêts de Sibérie" (Gallimard 2011) est mérité. Tesson est mon maître désormais. Je croise son ouvrage alors que les considérations de Romain Rolland sur le silence par exemple m'avaient déjà placé sur cette voie. A vrai dire mon attirance pour l'érémitisme est très ancienne, et j'ai même failli fonder une communauté de renonçants avec un ami dans l'Ardèche il y a sept ans. Il ne vous aura pas échappé non plus que le retrait du monde est la démarche du héros de mon roman La Révolution des Montagne à un moment crucial de l'intrigue. Mais fonder une communauté c'est encore trop. La solitude radicale que choisit Tesson est bien meilleure. Cependant pourquoi seulement durant six mois ? N'y a-t-il pas quelque imposture dans cette solitude "sur mesure", ce tourisme de la solitude ? Je vous le dirai quand j'aurai terminé la lecture du livre. En attendant pensons à Nietzsche dans ses montagnes, et à son éloge d'un autre exilé Sibérien, Dostoïevski. Pensons aux belles considérations de Peter Brown sur Saint Antoine en Egypte. La plus haute réalisation de soi se trouve sans doute là.

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L'Occident est-il barbare ?

16 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

p1000036.jpgLes médias et les politiciens occidentaux sont manichéens, de mauvaise foi, menteurs. Voilà qui est très clair.  Voyez par exemple la stupidité malveillante de l'AFP à propos des derniers discours de Chavez et Ahmadinejad. L'AFP transforme en discours guerrier des allucations qui sont des homélies de prêtres (catholique et musulman) saturé d'amour et de compassion - voyez la vidéo ci-dessous, pas du tout surprenante quand on connaît un peu la rhétorique dans laquelle baignent ces hommes.

 

Mes chers anciens camarades de Sciences Po qui étiez dans la section "communication", quand j'étais dans la section" service public", vous êtes de sombres abrutis, sachez le, et je le répèterai tant qu'aucun de vous n'aura le courage de se désolidatiser radicalement du système crétin qui vous fait vivre.

 

Mais la bêtise méchante est une chose - et dans ce domaine j'accorde la palme aux Occidentaux sans hésiter -, et, bien sûr, la barbarie en est une autre.

 

L'Occident est-il barbare ? C'est une question qu'on s'est souvent posé. Bien sûr des millions d'Indiens tués, des Congolais réduits à l'esclavage dans les plantations de caoutchouc, les camps de concentration au Kenya, ce n'est pas glorieux. Mais il y avait toujours des Châteaubriand (au début du XIXe siècle à propos des Indiens), ou des Hannah Arendt au XXe, pour nous dire "ce n'est pas 'tout l'Occident', c'en est la lie : des colons aventuriers, des administrateurs un peu trop livrés à eux-mêmes, des grandes entreprises sans scrupule, des militaires mal contrôlés"... Soit, à la rigueur, admettons. Mais enfin quand même quand les gouvernements ne contrôlent pas, c'est au minimum de la barbarie par abstention, de la complicité passive.

 

Plus problématiques sont les crimes commis directement sous la signature des gouvernants : Hiroshima, l'agent orange au Vietnam. On dit qu'Hiroshima a économisé aux Américains des centaines de milliers de morts. Pas certain quand on pense que le Japon était déjà très affaibli, mais quand même, admettons, l'objection signifie quand même que les centaines de milliers de civils japonais tués valent moins que les milliers de soldats américains virtuellement tués. Sordide comptabilité. Sur le Vietnam on nous dira "les exfoliants visaient la végétation, les Américains si démocrates et progressistes et adorables n'ont simplement pas pensé qu'il y avait des gens dessous". Heum heum...

 

Allez soyons généreux, admettons que tout cela c'est du passé. Il y avait des guerres nombreuses chaudes et froides, le prix des vies humaines ne pesait pas aussi lourd qu'aujorud'hui. Et les 1 millions d'Irakiens mort de l'embargo dans les années 1990 ? "La faute à Saddam Hussein, il aurait accepté tous les diktats étatsuniens, ces gens vivraient encore". Et la violence des guerres de 1990 et 2003 ? Violence nécessaire, inéluctable, l'armée adverse retranchée derrière des boucliers humains...

 

Heum heum... Et Pancevo ? Pourquoi bombarde-t-on un complexe chimique civil en 1999 en Serbie sans présence militaire à proximité ? Et Falloujah et Syrte ? pourquoi employer du phosphore ? Simples erreurs ?

 

Difficile d'avoir des explications claires là dessus. La justice internationale n'est pas autorisée à enquêter. Quand même elle le serait avec des Del Ponte et des Moreno Ocampo, on pourrait plutôt compter sur eux pour glisser la poussière sous le tapis. Leurs regards vont toujours dans la même direction...

 

Mais j'entends aussi le contre-argument qui dit que les militants antiguerre exagèrent la barbarie de nos forces. Combien de fois a-t-on lu que les armes à l'uranium appauvri étaient volontairement destinées à tuer les civils à petit feu ? combien de fois a-t-on parlé d'armes chimiques ou nucléaires employées par les Occidentaux sans le moindre début de preuve ? On peut déplorer qu'il n'y ait pas d'organe réellement indépendants pour faire la part des choses entre la dissimulation cynique de nos médias et l'exagération des victimes. Combien de civils tuons nous ? Avec quelles armes ? Dans quelles circonstances ? La question reste largement sans réponse, et le silence nourrit les spéculations, même les plus irrationnelles.

 

Mon interrogation personnelle sur le degré de barbarie de nos pays ressurgit aujourd'hui où il est question de centrales nucléaires. Je lis ces derniers jours que nos amis israéliens n'ont pas fait leur deuil de l'idée de bombarder l'Iran (ils en avaient déjà agité la menace en septembre dernier). Mais bombarder quoi en Iran ? Un analyste en 2008 a dit quelque chose dans le genre "bombarder les installations iraniennes, c'est bombarder des centrales nucléaires en activité, ça ne s'est jamais fait - puisque l'installation irakienne en 1980 était seulement en construction - et ça tuera des centaines de milliers de gens, sans parler des cancers subséquents". Je me dis que les Occidentaux et leurs alliés ne sont quand même pas assez fous pour ce genre de chose. Ils se sont plantés sur Pancevo, mais leur inconscience ne peut pas atteindre une échelle aussi vaste. Je me rappelle aussi avoir lu que dans les années 90 on avait proposé à Bill Clinton de bombarder des centrales nucléaires en Corée du Nord et qu'il aurait refusé. Vrai, faux ? Des militaires peuvent-ils vraiment proposer cela ?

 

Franchement je ne sais pas. Et si l'on ne bombarde pas des centrales en activité, que bombarde-t-on ? Cette montagne près de la ville sainte de Qoms en Iran où  l'on disait la semaine dernière que l'Iran enrichissait l'uranium à un degré supérieur à ce qui avait été fait jusque là ? Bombarder une montagne revient à bombarder Tora Bora l'abri sousterrain de Ben Laden en 2001 non ? Ca ne mène à rien. Alors que comptent-ils faire ? Faire semblant de bombarder une centrale mais en réalité bombarder les routes, les transformateurs électriques, les ponts comme ils l'ont fait en Serbie, jusqu'au "regime change" comme ils disent ? J'observe qu'en Libye ils ont été plutôt modérés sur les bombardements d'infrastructures. C'est ce qu'il semble à tout le moins. Peut-être parce que le mandat de l'ONU ne les autorisait pas à grand chose (et d'ailleurs les autorisait à bien moins qu'ils ne se sont permis). En Iran il y aurait d'autres obstacles : l'énervement de la Russie et de la Chine, mais aussi des difficultés techniques comme la capacité pour les missiles iraniens de couler des navires américains en représailles, ou pour les mollahs chiites de provoquer un soulèvement en Irak. Jusqu'où l'Occident est-il prêt à bombarder ? Quel niveau d'humanité et de rationalité nos systèmes politiques et militaires ont-ils conservé ?

 

Questions difficiles. En 1914, personne de croyait qu'on partait pour une saignée à blanc de l'Europe. Certains engrenages dépassent la modération individuelle des dirigeants. Basculerions-nous dans un de ces engrenages si l'iran était attaqué ? Nous n'en savons hélas rien, et nous en savons d'autant moins que nous ne savons même pas quels niveaux de inhumanité ou au contraire de retenue ont déjà été atteints dans les récentes guerres...

 

 

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Le rôle dirigeant du Parti communiste dans la constitution chinoise

13 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

china.jpgMes chers lecteurs, par ce billet, je peux me faire des ennemis. Il y aura les membres du Front de gauche (ou de la gauche en général, écologiste, socialdémocrate etc) qui aiment les droits de l'homme et ne jurent que par eux qui peuvent me trouver trop indifférent aux libertés individuelles. Il y aura les révolutionnaires pur sucres (par exemple les quelques jeunes gens en France qui aiment la Corée du Nord), ou les amis de la Realpolitik (souvent de droite) qui trouveront au contraire que je suis encore trop sensible à cette question dans mes formulations. Il y aura ceux qui me trouvent "inconstant" parce que j'hésite encore sur ce genre de sujet etc. Il y a ceux qui ne comprendront pas le billet et qui en tireront prétexte pour me cataloguer une fois de plus, etc. Mais tant pis : je suis d'humeur ludique et aventurière aujourd'hui, et donc j'ai envie d'écrire là dessus : le rôle dirigeant du parti communiste en Chine.

 

Et savez vous ce qui m'a donné envie d'écrire là dessus ? Quelques mots du camarade Mélenchon dans une bonne prestation télévisuelle hier soir ("Des paroles et des actes") que je vous invite à regarder (ainsi je fais un peu de pub pour sa candidature, ça faisait longtemps que je n'en avais pas dit du bien).

 

Le camarade Mélenchon déclaré en substance qu'il ne recevrait pas le Dalaï Lama s'il était président de la République, mais que ça ne signifiait pas qu'il approuvait le "régime chinois" et qu'il préfèrerait que la Chine ait un régime multipartiste.

 

Tout d'abord, j'estime qu'en tant que candidat à la présidence de la République, le camarade Mélenchon n'a pas à se prononcer sur la nature du gouvernement qui dirige la République populaire de Chine. Autrement dit il n'aurait pas dû dire un mot là dessus. Si le gouvernement chinois avait été le produit d'une intervention étrangère, ou d'une oligarchie basée à l'étranger comme c'est le cas du régime putschiste du Honduras par exemple, M. Mélenchon aurait eu le droit et le devoir de dénoncer l'ingérence extérieure qui a confisqué au peuple le droit de choisir son propre régime. Mais ce n'est pas le cas du gouvernement de la République populaire de Chine qui est le résultat d'un processus historique dynamique interne à la Chine et qui ne doit rien à une aide extérieure, en tout cas rien de substantiel. Par conséquent le camarade Mélenchon en tant que candidat avait le strict devoir de la boucler sur ce sujet.

 

En tant que citoyen, philosophe, militant, il a bien sûr le droit de se demander si le régime chinois est un bon système pour la Chine, et avoir une opinion sur l'intérêt qu'a le peuple chinois de le conserver, de le combattre ou de chercher à le réformer. Mais cette question est une question d'intellectuel et d'homme qui n'a pas sa place sur un plateau de télévision où vous êtes interrogé en qualité de candidat à la présidence de la République française.

 

On sent bien que le sujet est crucial. Il pose la question de ce que nous entendons par "résistance aux ingérences", notre sensibilité au problème des droits de l'homme et à la manière de concilier cela avec le respect des souverainetés. Cela interroge notre rapport à d'autres régimes à parti unique qui sont au coeur d'enjeux géopolitiques planétaires comme la Syrie (cela interroge, mais ne signifie pas que je porterais forcément le même jugement sur la légitimité du système chinois que sur celui du Baas). Cela questionne ce que nous devons penser de la Chine à l'heure où beaucoup d'initiatives sont susceptibles de la déstabiliser (y compris les initiatives à l'encontre de l'Iran, j'aurais pu tout aussi bien consacrer mon billet matinal à la rencontre Chavez-Ahmadinejad), et à l'heure aussi où tout le monde se précipite pour aller recueillir son "argent sale" comme dit l'inénarrable M. Dupon-Aignan quand nos caisses sont vides.

 

Tout d'abord un devoir d'humilité : je ne connais pas la Chine, je ne sais pas ce que les Chinois ont dans la tête (à supposer qu'eux-mêmes le sachent, puisque beaucoup de nos rapports à un gouvernement, à un pays, sont inconscients), je ne sais pas ce que c'est que de vivre au jour le jour dans un pays où l'on doit fermer sa gueule en politique, et je ne sais pas comment on vit ça quand on est chinois, c'est à dire quand des siècles de féodalité vous ont conditionné à ne pas avoir la passion de l'engueulade politique comme nous l'avons en France.

 

L'humilité ne devant pas conduire cependant à l'autocensure complète, surtout quand certains éléments qu'on connaît ou qu'on croit connaître avec une assez bonne probabilité, peuvent contrebalancer les âneries manifestes prodiguées par de soi-disant connaisseurs, lesquels peuvent passer des années sur un pays en s'aveuglant complètement sur son compte.

 

Tout ceci étant posé, venons en à mon jugement. En tant que citoyen français, et franco-espagnol (je sais que ça en emmerde certains, donc je le souligne, c'est ma dette à l'égard d'une République trahie), j'ai l'habitude du multipartisme, et j'y suis attaché. De même que j'ai l'amour de la liberté d'expression, notion que nous avons héritée de la démocratie athénienne, et que le christianisme a repris à son compte dans la pastorale de Saint Paul (je le souligne cuistrement pour les gens qui, lisant ce billet, ne le sauraient pas, au moins ils auront appris un truc en me lisant, ce qui ne signifie nullement que ma valorisation de la liberté de parole, parrhesia en grec, minimise la contribution magistrale de la Révolution française à son renouveau). En tant qu'intellectuel je regrette que ce système soit trop détourné par la démagogie et la personnalisation (à cause des médias notamment) et préfèrerais qu'il soit consacré à des discussions rationnelles de fond. J'ai le sentiment, sans connaître la Suède ou la Norvège, que le débat y est conduit plus rationnellement et donc j'envie le système scandinave de ce point de vue là, quoique je soupçonne que le débat doit y être biaisé par d'autres défauts (le conformisme et la médiocrité en partuculier), et il m'arrive de rêver d'être suédois, mais peut-être ce rêve, comme beaucoup de rêves, est-il stupide.

 

Comme me le disait un diplomate cubain il y a trois ans, le choix pour Cuba n'est point entre "être la Cuba actuelle ou la Suède", mais entre "être la Cuba actuelle et Haïti", une forme de réalisme que je trouve parfaitement appropriée à la situation géopolitique de son pays, car il y a de fortes chances que le retour de la mafia de Miami aux affaires dans la grande île réduirait les plus pauvres à la misère (on peut ensuite discuter des chances pour qu'une troisième force fasse obstacle à la mafia de Miami en cas de chute du Parti communiste cubain, et transformer Cuba en Costa Rica, mais franchement je ne crois pas que le rouleau compresseur financier floridien en laisserait le loisir à nos amis cubains, à supposer d'ailleurs que le Costa Rica ait de meilleurs indicateurs que celui de la grande île, ce qui n'est pas certain, fermons la parenthèse).

 

Mais revenons à la Chine. Je me demande si le camarade Mélenchon, dans sa petite phrase en forme de concession à la tyrannie stupidocratique des journalistes, n'a pas un peu légèrement fait comme si la Chine était la Suède. Je veux dire qu'il a un peu rapidement fait comme si les Chinois étaient des Suédois, et peut-être a-t-il fait "comme si" ses voisins et les Etats-Unis laisseraient la Chine être un pays comme la Suède : je veux dire un pays sans grande importance géostratégique, dont tout le monde se fout, qui n'a aucun litige frontalier avec personne, peu étendu (qui n'a donc pas besoin d'entretenir un grand appareil militaire pour se défendre etc.)

 

On ne peut pas exiger du camarade Mélenchon qu'il soit un grand spécialiste de géopolitique (moi-même je ne le suis pas), mais tout de même ses partisans devraient lui demander s'il s'est posé ces question, et c'est ce que je ferais s'il avait trente secondes à me consacrer un jour.

 

Pour ma part je crois savoir que la Chine n'est pas la Suède, et ne le serait pas si le Parti communiste renonçait à son rôle dirigeant dans la société chinoise. Attention : je ne tiens pas le raisonnement de beaucoup de communistes orthodoxes qui disent "si le Parti communiste chinois accepte le multipartisme, la Chine finira comme la Russie d'Eltsine". Parce que cela me semble aussi rapide, comme raisonnement, que de penser que la Chine puisse ressembler à la Suède.

 

Il y a des peuples qui, en renonçant au rôle dirigeant du Parti communiste dans leur société, ont atteint une véritable prospérité, y compris pour les classes les plus pauvres (ce qui est le critère de la justice selon John Rawls : accepter l'inégalité pour autant qu'elle satisfasse les intérêts des plus pauvres). Je pense à la Slovénie par exemple.

 

Evidemment la Slovénie doit beaucoup de sa prospérité au fait qu'elle est un petit pays, que l'Allemagne et l'Autrice (donc l'Union européenne) avaient intérêt à son enrichissement, comme les Etats-Unis avaient intérêt à l'enrichissement de la Corée du Sud dans sa stratégie de containment pendant la guerre froide. La Slovénie doit aussi peut-être sa bonne acclimatation au modèle libéral à la mentalité propre de ses habitants (il ne faut jamais négliger l'importance des facteurs endogènes, même quand on réfléchit du point de vue de la géopolitique).

 

D'autres pays ont détruit beaucoup d'avantages sociaux des pauvres en abolissant le parti unique. Pensons au Mozambique ou à la Tanzanie.

 

La Chine deviendrait-elle une Slovénie si elle renonçait au rôle dirigeant du parti communiste ?

 

Personnellement j'en doute. D'abord parce que la Chine est grande. Attention, je ne pense pas comme Rousseau que la démocratie ne soit bonne que pour les petits pays. Je vois bien que les moyens de communication aujourd'hui, les progrès des transports etc permettent aux idées et aux bulletins de vote de circuler, bref que la démocratie peut mieux fonctionner à grande échelle qu'autrefois etc.

 

Simplement quand on est grand, on doit, comme je le disais, entretenir une grande armée - et ce d'autant plus que la Chine n'a pas vraiment que des amis à ses frontières, ni à l'intérieur de ses frontières, pensons à certains agités salafistes du Xinjiang par exemple. Une armée puissante est toujours un inconvénient pour une démocratie. Elle est par exemple un grand danger pour les Etats-Unis d'Amérique, puisque c'est entre autres à cause de la puissance militaire de ce pays que le candidat républicain M. John Paul n'arrive pas à percer dans les urnes : on le soupçonne de trahir les intérêts supérieurs du pays incarnés par l'armée (l'armée américaine étant cependant moins belliqueuse que Mme Clinton et les lobbys civils qui l'entourent mais n'entrons pas dans ce débat). La présence d'une armée forte est dangereuse pour une démocratie parce qu'elle entretient beaucoup de gens (les militaires, leurs familles, leurs proches, les entreprises qui travaillent pour l'armée) dans un état d'esprit disciplinaire peu ouvert au pluralisme. C'est pourquoi d'ailleurs une des malédictions des révolutions est que, à peine déclenchées, elles suscitent la réaction guerrière des aristocraties (ou des oligarchies spoliées) qui recourent à une aide militaire étrangère, ce qui oblige la révolution à s'armer, et à entrer dans une logique militaire.

 

Surtout avoir une armée forte devient dangereux quand les choses tournent mal, car elle se pense alors comme le seul garant de l'unité nationale et développe des tendances putschistes.

 

Les choses tourneraient-elles nécessairement au chaos si le Parti communiste chinois instaurait le multipartisme comme cela s'est passé en Russie ? Beaucoup de gens (parmi les libéraux) nous expliquent que la classe moyenne chinoise, née du développement capitaliste récent, serait tout à fait capable d'instaurer une démocratie à la suédoise, ou au moins à la slovène, sur un mode harmonieux, sans déboucher sur des violences et des logiques militaires, et que c'est faire insulte au peuple chinois que de le croire incapable de cela.

 

D'autres soulignent que les centaines de millions de paysans chinois ou les millions d'ouvriers des usines, qui passent leur semaine à essayer de survivre plutôt qu'à lire Montesquieu ne soutiendraient pas cette démocratie bourgeoise dans laquelle ils ne se reconnaîtraient pas. Donc un conflit éclaterait entre ces classes, conflit qui se solderait soit par la domination militaire et médiatique de la classe moyenne sur les classes sur le prolétariat, comme cela se passe dans la plupart des pays du monde, soit par un compromis "populiste", à la Poutine si l'on veut, qui ne correspondrait pas plus à la démocratie "slovène" que le régime de censure qu'impose en ce moment le Parti communiste chinois.

 

Les marxistes comme M. Samir Amin seraient même plus catastrophistes, et estimeraient probablement que le démantèlement des kolkhozes chinois (qui perdurent, ainsi que le système de location à bail des terres) ferait affluer les masses paysanes dépossédées vers les villes ce qui plongerait le pays dans la catastrophe en dix ans (mais aussi le monde, à cause notamment du déséquilibre écologique que cela implique), bien au delà de la situation russe. Cet argument, que l'on n'entend jamais ou presque, est intéressant, mais je suis incapable d'en connaître le bien fondé, ne connaissant rien à la question agraire chinoise. Gardons le en tout cas dans un coin de l'esprit.

 

D'autres hypothèses catastrophiques peuvent être évoquées : que la fin du Parti communiste, dans un pays où la culture démocratique reste minoritaire, crée des difficultés que l'Arabie Saoudite ou la Turquie (fort inspirées en matière d'interventionnisme depuis les printemps arabes) provoqueraient au Xinjiang, l'Inde et les Etats-Unis au Tibet etc, les sécessions à répétition, le retour des féodalités régionales (le "règne des seigneurs de la guerre" comme on disait dans l'histoire chinoise).

 

En raisonnant de la sorte, on néglige peut-être la capacité de la classe moyenne à créer du consensus interne au pays, et à s'entendre avec les Etats-Unis pour éviter que les ingérences externes aggravent les choses. L'éclatement de l'URSS peut rendre sceptique sur l'une et l'autre hypothèse. Mais on peut aussi penser que la dépendance financière des Etats-Unis à l'égard de la Chine, modifierait quelque peu la donne par rapport à la Russie. La question véritable est sans doute de savoir si les Etats-Unis peuvent accepter une Chine convertie à la démocratie libérale mais stable comme concurrent économique ou si la tentation de la déstabilisation ne l'emporterait pas. Le moins que l'on puisse dire est que la xénophobie occidentale traditionnelle à l'égard des Chinois n'augure pas d'un compromis équilibré entre nous et ce pays, et donc les hypothèses de la dissension, du chaos, de la militarisation, de la démultiplication des tensions internes et externes n'est pas à négliger.

 

Il faut bien comprendre que l'enjeu ici n'est pas de savoir si M. Ai Weiwei doit avoir le droit de poser nu pour se remplir les poches comme feint de le croire le quotidien Libération ou si les jeunes chinois doivent avoir le droit de faire du porno amateur. Ce n'est même pas de savoir s'il y a plus ou moins de prisonniers politiques, plus ou moins de droits syndicaux pour les ouvriers (que deviennent ces droits quand le pays est livré au capitalisme sauvage ? demandez aux syndicats russes). C'est d'abord une question de stabilité des cadres sociaux nationaux pour 1,5 milliards d'hommes, pour un continent qui compte 60 % de la population mondiale, et donc pour toute la planète.

 

Secondairement c'est aussi de savoir s'il est indispensable que les Chinois lisent Montesquieu pour être heureux et progresser (autrement dit s'il n'y a pas aussi un système de valeurs internes à la Chine à défendre), mais je veux bien croire qu'au point de perméabilité qu'a atteint la Chine à l'égard des autres cultures (du fait notamment de la destruction de la culture classique par la révolution culturelle, et avant elle par le colonialisme européen), Montesquieu ne peut pas être complètement ignoré dans le devenir chinois.

 

Après examen de tout ceci (mais M. Mélenchon l'a-t-il examiné ? j'observe d'ailleurs que M. Mélenchon appelle au multipartisme en Chine mais pas à Cuba), le système de parti unique en Chine populaire n'a pas l'air si néfaste qu'on ne voudrait le faire croire. On observe même en son sein un pluralisme de courants qui, comme en Iran (c'est-à-dire avec une forte limitation des formulations rhétoriques, et du cadre intellectuel) conduit à l'existence d'une droite et d'une gauche, au moins sur les questions sociales - et peut-être aussi sur des questions sociétales (comme l'homosexualité). A mon sens il peut être judicieux d'encourager ce pluralisme interne au sein du Parti communisme, d'en encourager l'ouverture à certaines valeurs modernes, sans pour autant prôner le multipartisme.

 

Je voudrais citer une anecdote ici. L'hôpital de la vile où je travaille coopère avec un hôpital chinois. Une délégation nous a rendu visite. On m'a expliqué ceci : dans la délégation, il y avait le directeur, qui est un homme, et qui se remplit les poches car les tarifs sont libres, et une femme, qui l'agent du Parti communiste au sein du conseil d'administration de l'hôpital, et qui est là pour surveiller le directeur. Elle est très mal payée, c'est une pure bureaucrate. Ce contrôle bureaucratique du Parti communiste sur un capitaliste exceptionnellement dynamique (avec une croissance annuelle à deux chiffres depuis dix ans) n'est-il pas une bonne chose, y compris pour les travailleurs de l'hôpital ? (sauf à supposer que la représentante du parti communiste est complètement corrompue par le directeur, ce qui peut arriver ici, mais le très marxiste numéro 1 du parti communiste de Chongqing Bo Xilai actuellement à la tête d'une croisade anticorruption pourrait devenir le prochain président avec un fort soutien populaire). C'est d'ailleurs en vertu de cette logique de contrôle que les grandes banques chinoises restent nationalisées.

 

Ce genre de chose est quand même de nature à nous faire considérer le monopartisme en Chine comme au moins un moindre mal, ou le moins mauvais des systèmes pour ce pays. Car après tout que voudrait M. Mélenchon ? Qu'un Hugo Chavez prenne la tête (par les urnes !) d'une démocratie pluraliste en Chine, et tienne en respect les partis politiques de droite ou sécessionnistes en jouant sur le soutien populaire (des comités de quartier par exemple) ainsi que l'hégémonisme étatsunien ou indien ? Mais d'où viendrait ce Chavez chinois ? Des rangs du PC, de l'armée, de la dissidence, des grandes entreprises ? Serait-ce M. Bo Xilai. M.Bo Xilai deviendrait sans doute un Gorbatchev s'il se lançait dans l'aventure. Et quelles force populaires le soutiendraient ? Les syndicats officiels corrompus ? La main d'oeuvre surexploitée ? Intuitivement on sent que les progrès des libertés publiques comme des droits sociaux ne peuvent naître que dans un cadre contrôlé par le PC. On ne voit pas comment un bon système, équilibré, pourrait surgir d'une libre concurrence entre partis politiques, parce qu'aucun ne serait à même de prendre en charge une transition qui préserve la cohésion sociale (songez que même au Venezuela Chavez n'avait pas réussi à constituer un parti suffisamment rallié à sa cause - le PSUV - pour lui permettre de remporter le référendum constitutionnel qu'il proposait à son peuple). C'est donc une évolution interne au parti communiste qu'il faut encourager.

 

Peut-être ma prudence est-elle un peu trop pessimiste. Je la crois assez réaliste. Bien sûr si des arguments sérieux parviennent à la contrer je suis ouvert à la discussion. Voilà en tout cas comment je vois les choses. Et en tout état de cause il reste intolérable qu'un candidat à la présidence de la République s'engage ès-qualité dans ce genre de débat qui ne concerne que le peuple chinois, et je crois que M. Mélenchon devrait dans les semaines qui viennent publier un démenti pour s'excuser des concessions qu'il a faites aux médias en s'autorisant à s'exprimer sur ce sujet hier soir.

 

 

 

 

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