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Le blog de Frédéric Delorca

"Paris" de Depardon

17 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Quel merveilleux film, et quel dommage qu'il n'y ait même pas sur Internet une bande annonce ! De la philosophie en acte. De la philosophie du cinéma (un peu comme The Artist dans un sens), de la philosophie de l'image, philosophie de la quête, de la recherche du réel. Mi-documentaire mi-fiction. Magnifique. La gare Saint Lazare avant les travaux. Celle que je fréquentais si souvent l'année même où Depardon tourna, en 1996. J'avais trois ou quatre ans de plus que les filles que sa caméra arrêtait. Une autre époque. Des filles de banlieue, mais pas les mêmes qu'aujourd'hui. Moins de rimel sur les cils, des nanas qui emploient des mots qu'on n'utilise plus (comme le mot "débile"), aucune "black" aucune "beur" parmi ces filles interrogées (peut-être parce qu'elles étaient moins visibles, elles frôlaient plus les murs, un cinéaste n'était pas sensibilisé au devoir de diversité). Ca fait bizarre. C'est un autre Paris qu'aujourd'hui, une autre jeunesse. Une étudiante provinciale devenue comédienne après sa khâgne, une fille en AES qui a une présence digne d'une grande grande actrice, d'autres qui n'ont d'autre hâte que de fuir, une prolote qui raconte ses "prises de tête" avec sa belle famille. Belles images en noir et blanc. Sens de l'attente, du mystère, esthétisation du quotidien, du banal, d'un certain échec, du sublime dans la tension, dans l'impossibilité de voir, de dire, d'explorer. Ce film m'avait scotché en 1998. Me scotche toujours. Dommage qu'il ne soit même pas dans le coffret de rétrospective Depardon, alors que dans le bonus du DVD vendu séparément Depardon explique combien cette oeuvre a compté dans sa carrière. A la même époque je faisais un journal vidéo. Je n'ai jamais trouvé de professionnel pour le numériser. Je vais chercher encore. A la même époque Dominique Cabrera sortait son propre journal vidéo (après que j'aie commencé le mien, elle ne m'a donc pas influencé), et montrait le chevènementiste Didier Motchane dans son lit. Motchane qui vient d'appeler à voter Mélenchon, mais ça n'a rien à voir, juste une parenthèse.

 

Voici la critique des Inrockuptibles en 97 sur "Paris" de Depardon.


paris-depardon.jpgUn cinéaste cherche une femme dans la foule parisienne afin de faire un film. A partir de ce germe d'histoire, Raymond Depardon instaure une série de couples antagonistes qui racontent le désir, le passage du temps, des fragments de vie, le cinéma. A la fois documentaire, fiction, reportage sur un film en train de se chercher, Paris est une oeuvre superbe sur les lieux réels et les liens rêvés.

On peut faire du cinéma avec presque rien...", murmure, un peu hésitant, le personnage principal de Paris, le nouveau film de Raymond Depardon. L'aveu du dé-pouillement a la valeur ici d'un pari : Depardon va à l'essentiel, se dénudant jusqu'au "presque rien" d'une oeuvre a priori sans contenu. Tout est dans le "presque", bien sûr, puisque suffit ce tremblé du désir pour que naisse le continu des images, magnifiques. Car Paris est un très beau film sur le désir, le passage, le temps. Un film sur le cinéma, donc. Son "héros", photographe sans nom et double transparent de Depardon, veut réaliser un film dont il sait peu de choses, sinon qu'il se fera à partir d'une femme. Il ne l'a pas rencontrée, cette "personne" qu'il préférerait "pas trop disponible", pas encore comédienne, venue plutôt de la vraie vie.

La trouver, c'est pour lui trouver le sujet de son film : le portrait en mouvement d'une "fille simple", les gestes à incarner d'un être réel, qui travaillerait, ne tricherait pas. Il n'ira pas la chercher en Afrique, cette fois, mais sur les quais de la gare Saint-Lazare, aux heures de pointe, à la fin de l'hiver, quand la lumière hésite entre le noir et le blanc, le matin et le soir. Pour l'y aider, il engage une spécialiste du casting. Le film s'ouvre ainsi sur un étrange contrat, qui instaure un authentique suspens et suggère déjà, sans qu'aucun des deux ne se l'avoue jamais, la figure d'un couple. L'homme et la femme ont installé une caméra : et dans le cadre clos de l'image et de la gare entrent des corps, sortis par flots des trains de banlieue, improvisant la chorégraphie quotidienne d'une foule pressée, d'une ville au travail. L'homme guette les visages, attend le miracle d'une rencontre : "Il faut que ce soit une surprise", dit-il, même s'il ne croit pas au coup de foudre. Et tandis que la caméra cherche encore son sujet, le film a déjà commencé, comme si le cinéma était revenu à l'étonnement de ses origines, à la lumière du premier train entré en gare...

Paris raconte en effet, à partir du dispositif ainsi posé, la naissance des images. Le film ne déviera jamais de ce projet, s'y tiendra dans son entier. L'homme hésite, pourtant : "C'est difficile de passer à l'acte", d'arrêter quelqu'un, de passer du regard à la parole. La femme lui propose alors de rencontrer de jeunes comédiennes et le deuxième tiers du film sera fait de ces rencontres au café, de ces approches où l'on ne sait plus, dans le jeu de séduction réciproque, ce qui sépare la fiction de la réalité. Ces jeunes femmes parlent de leur vie, de leur mère, de leur passé. Jouent-elles ? Le cinéaste se méfie de leurs artifices, comme de son propre désir : il a peur de tricher, de manquer la "matière" de la réalité. Aussi revient-il aux passantes : cette fois, la spécialiste du casting les arrête, il les rencontre et leurs conversations se succèdent à l'écran comme autant d'instants, bouleversants, de vérité. Trouvera-t-il pourtant celle qu'il cherchait ? Il serait dommage de le dévoiler, même si l'on devine que le plus important est fait : le film est là, achevé, qui s'est construit à la recherche de lui-même, qui s'est tourné presque malgré lui, dans une quête devenue objet.

Est-ce alors un documentaire ? Un reportage à peine déguisé sur une oeuvre en train de se créer ? Pas tout à fait. Poussant le trouble plus loin encore que dans Empty quarter, par exemple, Depardon brouille les données de l'autobiographie pour faire naître une histoire. Toujours la même, bien sûr, qui met en scène un homme et une femme, la solitude et l'altérité. Paris est à ce titre un grand film double, qui multiplie sans cesse par deux le pari de son projet, et avance par couples antagonistes : lui et elle, le regard et la parole, l'individu et la ville, la fiction et la réalité, l'artifice des comédiennes et la vérité des femmes rencontrées... Sur un tel sujet, on pouvait craindre le cliché, le poncif romanesque, l'éternel topo romantique. La force du film est d'en tirer un dispositif absolument original, qui remonte le temps et joue sur la durée, instituant un système fascinant d'échos et de miroirs croisés. Au couple initial du cinéaste et de la directrice de casting répondent ainsi les rencontres avec les jeunes femmes, elles-mêmes dédoublées en deux séries successives : les comédiennes et les "personnes" anonymes.

Le décor ne change jamais : c'est celui des salles de cafés aux abords de la gare, des reflets de néons dans les vitres ou des bruits venus des quais. Et dans la réalité superbement rendue de ces lieux qui se répètent, c'est un peu la même parole qui est reprise, difficile, ponctuée par le "je ne sais pas" du cinéaste confronté à la différence des visages. Celui-ci cherche la femme, en rencontre plusieurs, mais ne sait pas leur parler. Son indécision est l'aveu de son aveuglement, de son désir qui ne réussit pas à s'incarner. Toutes parlent d'elles, de leur quotidien et de leur travail, qu'elles appartiennent à la fiction ou à la "vraie vie", ou qu'elles participent parfois des deux ­ ainsi Sylvie Peyre joue-t-elle à l'écran son rôle réel d'assistante de réalisation, comme autrefois Françoise Prenant, extraordinaire actrice et monteuse d'Une Femme en Afrique. Toutes le renvoient à la contradiction de sa solitude, qui l'enferme dans le rêve d'un film à faire ­ d'une histoire à vivre ­ sans qu'il réussisse à "passer à l'acte". De ce fait, le film peut s'apparenter lointainement au parcours d'une analyse, où tout est déjà là, dans l'attente seulement de se dire. Mais la parole est rétive et les seuls mots qui viennent font peur, parce que ce sont des mots d'amour, forcément : "Tu ne m'empêches pas", murmure l'homme, sans qu'on sache s'il s'agit seulement "de voir"... On devine en tout cas qu'il y a beaucoup de Depardon dans ce personnage s'interrogeant d'abord sur soi (Luc Delahaye, qui l'incarne très justement, est luimême photographe) et qui annonce dans le dernier plan qu'il va repartir, pour fuir peut-être, ou tenter ailleurs de se trouver, à la faveur d'un nouveau reportage...

Assez franchement autobiographique donc, Paris s'ouvre néanmoins aux autres : si la parole est difficile, le regard, lui, est braqué sur la grande ville, les gens qui la parcourent, les visages que l'on y croise. Depardon reprend ici le motif de la "passante", celle de Baudelaire relu par Walter Benjamin, celle aussi que rêvaient d'arrêter dans la foule André Breton et les surréalistes. Mais à la différence de ces derniers, le cinéaste de Faits divers ne cherche pas l'idéalisation : ce qu'il guette, chez les jeunes femmes rencontrées, c'est d'abord leur vérité, l'expression immédiate d'un quotidien qui se donne, très vite, dans le cours improvisé de la conversation. La beauté naît ici du réel le plus simple, dans l'aveu des douleurs voilées, les histoires d'adultère et d'amour, la fatigue du travail. Ouvrant ses micros aux bruits de la ville, le cinéaste écoute ces témoignages et doit pour les entendre regarder les visages de celles qui osent ainsi se livrer, étudiante ou vendeuse, simple amoureuse de la gare, toutes incroyablement spontanées.

Depardon sait saisir la beauté fragile d'une main, la suspension soudaine d'un sourire, la dureté d'un regard refusé. L'épure du dispositif atteint ici sa vérité : c'est la vie qui entre dans le cadre, volée autant qu'offerte, puisque le mouvement d'un visage dit autant que la parole donnée, puisque c'est l'oeil de la caméra qui reconstruit la vérité. Cette vérité dépasse l'enquête sociologique, car les jeunes femmes anonymes ne racontent pas autre chose, en définitive, que les comédiennes qui cherchaient à se faire embaucher pour le "film dans le film". Sur des modes divers, aux lisières de la fiction et de la réalité, chacune reprend en effet le motif du rapport à la ville, qu'elle soit "montée" de province pour s'installer dans l'un des arrondissements de la capitale ou qu'elle prenne quotidiennement le train de banlieue pour venir y travailler. La singularité de ces destinées, banales ou plus mystérieuses, trouve ainsi dans Paris un lieu de partage : actrices ou simples employées, les jeunes femmes sont comme des images en mouvement de la ville. La grâce du film, c'est d'avoir su les inventer autant que de les arrêter, pour les réunir en un regard qui ne les tienne pas prisonnières, mais s'ouvre à leurs gestes, à leur monde. Seraient-elles les captives de Paris, le désir du réalisateur suffirait à les en délivrer. Loin du désert, plus proche peut-être de son vide que jamais, Depardon s'affirme ainsi comme un grand cinéaste des lieux réels et des liens rêvés.

 

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Hypatie : l'incapacité de notre époque à penser l'ascétisme

17 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Antiquité - Auteurs et personnalités

Je vous avais promis un billet sur Synésios de Cyrène, disciple d'Hypatie d'Alexandrie. Mais n'en déplaise aux abrutis d'éditeurs qui refusent mes manuscrits, je consignerai ces considérations dans un livre plutôt que sur un blog.

 

En regardant à nouveau la bande annonce du film Agora et certains extraits (comme celui juste en dessous), je redécouvre un des aspects de ce qui ne va pas dans ce film : Hypatie enseigne dans une belle robe d'aristocrate... Or on ne sait pas grand chose sur elle mais ce qu'on sait avec certitude, c'est qu'elle portait le pallium des cyniques (un manteau qui préfigurait la bure monacale) quand elle enseignat. Peut-être ses élèves aussi. Qu'est ce que ça signifie ? Hypatie était néo-platonicienne, elle avait la chair et le luxe en horreur comme tous les philosophes de son temps. L'ascétisme était sa religion. Voilà qui l'eût rendue moins sympathique à nos spectateurs. La haine de la chair et des richesses est si peu commune de nos jours, et l'ouverture à l'altérité des autres époques (et à l'altérité tout court) si peu répandue !

 


 

 

De larges extraits du film existent aussi ici (en diverses langues)  et ici (en français).

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Que nul n'entre ici s'il n'est philosophe !

15 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

nietzsch2.jpgSavez-vous quel sera mon plus grand regret sur notre époque à part le fait que ni mes blogs ni mes livres n'aient eu de lecteurs ? Qu'on ait continué à laisser écrire des gens qui faisaient semblant d'être philosophes ou d'aimer la philosophie ! Je ne parle même pas de BHL du BHV, Onfray l'orfraie et autres publicistes qui s'autoproclament philosophes. Je pense à de bien plus obscurs dont celui dont je lis le dernier livre en ce moment et qui se pavane dans les cercles académiques en faisant "comme si" il avait compris quelque chose à la philosophie. Le type sur un sujet vaste et oiseux aligne une galerie de "prises de positions" de philosophes de Socrate à Heidegger sans même se demander si elles sont compatibles entre elles. On a l'impression qu'il les approuve toutes, sans trop savoir pourquoi. Surtout ne pas réfléchir. Son exercice d'érudition est grotesque. Il confond l'opposition heideggérienne être-étant avec l'en soi-pour soi sartrien. Vaine boursouflure. Quelle honte !

 

La philosophie, il faut l'apprendre très jeune, entre 17 et 23 ans : entrer à fond dans les livres, les polémiques, se passionner pour les questions posées, pour les combats menés (car ils se combattent tous entre eux), dans un bon cadre scolaire qui vous fasse comprendre ce qui va ensemble et ce qui est incompatible. Beaucoup d'exigences, comprendre à fond chaque concept. Lire les auteurs, pas les "digests". Ne rater aucun des 15 principaux, bien les hiérarchiser. Avoir beaucoup d'intuition. Indispensable. Ne jamais croire qu'on a tout compris, encore moins tout penWittgenstein.jpgsé.

 

Mes amis, vous avez tous le droit à 40 ou 50 ans de cracher sur les philosophes, mais faites le au nom des promesses non tenues, des amours déçues, de la trahison que vous a infligée la philosophie. Tournez-lui le dos avec la même conviction que vous avez adhéré à elle si vous le souhaitez. Mais ne laissez pas les imbéciles salir cette activité en en faisant un exercice mondain. Démasquez les, entartez les, qu'ils soient ostracisés ! Petits joueurs de la pensée hors de nos vi(ll)es pour reprendre le jeu de mot minable des jeunes gangsters. Spiel nicht mit der Anderes Tiefen !

 

 

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Qu'est-ce que le peuple en France aujourd'hui ?

14 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Je songeais au mail que j'ai recopié cet après-midi et me demandais ce qu'était le peuple en France aujourd'hui.

 

Pour toute la pensée politique moderne (post-Machiavel) à l'exception peut-être des libéraux, le peuple n'a jamais été une population indifférenciée. C'est une subjectivité politique qui se constitue au terme de procédures particulières : l'assemblée générale, la manifestation de rue, le vote pour des délégués dans l'isoloir, parfois la guerre (Valmy...)

 

Aujourd'hui le vote s'achète, et la pensée est fragmentée par les médias.

 

valmy_.jpgOù est le peuple, et où se constitue-t-il ? Quand le Front de gauche parle du peuple, évoque-t-il ces jeunes près à se vendre à n'importe qui pour des vacances au ski ? Non, il parle du peuple qui se construit dans ses meetings et ses manifestations.

 

Celui-ci a-t-il plus de légitimité à se considérer comme "le peuple" que les franges de population qui se rendent au meeting de M. Bayrou ou de Mme Le Pen ? Nous répondrions avec certitude que oui si nous pouvions affirmer que ces gens sont réellement porteurs d'une perspective historique pour le pays et ne sont pas qu'un simple club égoïste de défense des avantages acquis au milieu de la tempête comme les en accusent leurs adversaires, tandis que les autres membres des assemblées bayrouistes ou lepennistes ne sont que des citoyens aveuglés.

 

S'il est vrai - ce que je crois - que la "tempête" n'est que le résultat d'une dérégulation mondiale voulue par les oligarques et sur laquelle il faut revenir, et que la défense des droits acquis peut déboucher sur une réelle amélioration de la condition et de la conscience collectives pour peu qu'elle s'enrichisse d'un surplus à la fois de rationalité et d'imagination, la frange des électeurs du FdG, éventuellement élargie à l'aile gauche du PS et aux trotskistes, peut être reconnue comme le véritable peuple. Mais si elle est le peuple, puisqu'elle seule passe par un processus de "conscientisation" qui la rend porteuse d'une perspective historique que les autres n'ont pas, pourquoi s'embarrasse-t-elle d'une entrée dans les jeux médiatiques, et dans le respect des procédures électorales ? Pourquoi ne prend-elle pas directement le pouvoir ?

 

On retrouve ici la vieille interrogation qui traverse la gauche depuis deux siècles (et qui l'a notamment travaillée quand le suffrage universel a consolidé le pouvoir de Napoléon III). La réponse est assez simple aujourd'hui : parce qu'elle n'aurait pas les moyens de gagner une guerre civile avec l'autre partie de la population (majoritaire en nombre) en cas de prise du pouvoir par la force. Autrement dit, faute d'effectifs suffisants, la seule frange de la population qui pourrait prétendre être le peuple doit se résigner à ce qu'il n'y ait pas de peuple en France (pas de subjectivité politique capable de porter une perspective d'avenir) et à ne rester qu'un lobby de défense du service public et des droits sociaux, plus ou moins entendu par la bourgeoisie au pouvoir.

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Sur la dépolitisation des banlieues

14 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Un jeune cadre communiste d'une ville d'Ile de France m'écrit :

 

0013.jpg

"Hier soir, réunion de campagne où j'ai assisté (je dis "assisté" car je me suis senti plus spectateur qu'acteur ) à la confrontation des anciens et des modernes : le fait que le député sortant ait mis comme président de son comité de soutien dans notre ville un jeune issu de l'immigration a le mérite d'attirer les moins de trente ans mais pour le meilleur et pour le pire. Car ce sont exclusivement des jeunes des quartiers populaires d'origine immigrée qui ont une approche tout autre de la politique, où la fidélité et la reconnaissance envers une personne (et particulièrement pour service rendu) l'emporte sur la fidélité sur les principes et projets politiques. Et ces jeunes ont pour ambition de convaincre d'autres jeunes, issus des mêmes milieux, les plus loin de la politique, et qui, de leurs propres constats, seraient prêts à voter Le Pen si celle-ci leur garantissait un séjour au ski... Je pense que si nous avons parfois tendance à surpolitiser l'opinion, autant dire que là, c'est l'inverse... Bilal a bien résumé la chose en proclamant : "nous sommes des commerciaux". Autant dire que certains anciens ont été quelque peu désabusés par cette réunion..."

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Des sujets qu'on ne traitera pas ici

13 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

Je pourrais évoquer beaucoup de choses ce soir sur ce blog.

 

P1010968L'étrange façon dont B92 met en exergue le 37ème anniversaire du décès du prix Nobel Ivo Adric, comme si 37 ans était un compte rond, la tentative d'assassinat du président Ankvab en Abkhazie et la façon stupide dont le magazine TV l'Echappée belle a tenté de parler de ce pays il y a quelques jours, les nouvelles épouvantables que je lis sur le sort des Noirs en Libye et dont il va falloir que je parle sur un autre blog (après vérification des infos bien sûr, mais les éléments commencent à concorder), puisque cela n'intéresse pas nos médias ; et puis la sage décision du Conseil constitutionnel qui a censuré la loi "mémorielle" écrite pour le lobby arménien, et la honteuse attaque qu'elle provoque de la part de M. BHL du BHV qui fulmine une fois de plus contre nos institutions, et encore ce film de Woody Allen de 2010 que j'ai vu ce soir en DVD ("Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu") sur l'insignifiance de la vie et les illusions, qui finalement met en valeur l'art du récit comme opérateur d'une sorte de "oui dionysiaque à la vie" (et ça, ça me renvoie mine de rien à la passion du récit chez Marguerite de Navarre), et encore, puisqu'on parle de dionysisme, le bon article du Monde diplo de ce mois-ci contre le Enième livre caricatural d'Onfray (livre pour Camus et contre Sartre cette fois-ci), c'est le seul article que je lise dans ce numéro du journal, tout le reste m'indiffère.

 

Beaucoup de sujets mais le temps fait défaut. Bientôt minuit. Oublions donc ce blog pour quelques heures.

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La dynamique du vote Mélenchon

13 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Puisque ce blog sert un peu aussi à prendre date, je voudrais ici reprendre le commentaire que j'ai posté en réaction à un article d'un ami anti-européiste de gauche, Edgar, qui, sur son blog "La lettre volée" a posté une critique que le PC grec adresse à son homologue français sur la question europénne (une critique qui fait suite à beaucoup d'autres critiques que ce blogueur a adressées à Mélenchon sur cette même question).

 

Je me suis indigné du caractère répété des attaques de ce blog contre Mélenchon parce qu'à la longue elles s'apparentaient vraiment à une tactique de déstabilisation pour dire "surtout ne votez pas pour le Front de Gauche". Bien sûr on critique principalement les gens dont on est proche - je comprends qu' "Edgar" ne dénigre pas autant Bayrou ou Joly avec qui il n'a rien en commun. Mais voila qui me paraît très pervers, car cela revient à détourner les lecteurs de son blog de l'option la plus crédible parmi les moins éloignées de leurs convictions. Je vois la même attitude chez des communistes orthodoxes anti-front de gauche, et des "antiimpérialistes" sectaires qui se répandent en insultes parce que Mélenchon n'a pas été assez clair sur la non-ingérence. Ces gens font ainsi le jeu de François Hollande (un européiste otaniste), c'est quand même beau...

 

Bien sûr comme tout le monde je répère ce qui "cloche" chez Mélenchon, sur la question du protectionnisme européen, du vote de la Russie et de la Chine au conseil de sécurité de l'ONU sur la Syrie, sur la Côte d'Ivoire, sur l'héritage de Mitterrand et tant d'autres sujets. De même que j'ai dénoncé parfois son style trop agressif, machiste, maladroit, approximatif (alors qu'il sait aussi être érudit, précis, subtil, et charmeur avec ses interlocuteur quand il s'en  onne la peine). Mais il faut avoir une vision large et stratégique des choses.

 

mélenchonMélenchon fait un boulot très difficile : ramener au vote beaucoup de gens aigris et dépolitisés. Il leur réapprend toutes sortes de données basiques qu'ils ont perdues de vue. Cela lui demande une énergie folle d'autant qu'il se bat contre un système idéologique qui lui est très défavorable. Je ne suis pas du tout convaincu qu'il ferait mieux en brandissant le drapeau français un peu plus haut, en annonçant la rupture avec l'Europe etc, car quoi qu'on en dise, beaucoup de gens n'ont pas du tout les idées claires sur l'Union européenne, même parmi les nonistes, et trouveraient le leader du Front de Gauche "rouge-brun" s'il allait trop loin sur ce terrain.

Je ne crois pas non plus que les ouvriers abandonneraient le Front national simplement parce que Mélenchon serait plus dur contre l'Europe. Ainsi mon père,ouvrier à la retraite, ne vote pas Front national, mais est convaincu que le RER à Paris fonctionne mal "à cause des syndicats". Le divorce entre le Front de Gauche et les ouvriers du privé ne tient pas seulement à l'Europe.

Les gens comme Edgar sont trop polarisés sur le vote et les programmes, et pas assez sur les dynamiques historiques. Mélenchon défend une culture de la VIe république, de la mobilisation des masses etc. Cette culture, si elle arrive à se développer, entrera d'elle même en conflit avec l'oligarchie européiste. Il est dommage de cherche à l'entraver.

 

mitterrand

Je pense que le lectorat très "middle class" (pour ce que je peux en deviner) du blog "La lettre volée" (comme du mien) gagnerait davantage à s'ouvrir au potentiel de ce mouvement porté par le Front de gauche (petits fonctionnaires, étudiants, salariés syndiqués) et travailler avec lui, plutôt que de s'en tenir à une posture ironique et moralisatrice à son égard.

 

kim-jong-ilBien sûr on a toujours des raisons de se méfier des égarements de la gauche de la gauche. Mon propre héritage familial m'inciterait plutôt à suivre Edgar dans certaines de ses méfiances, quand je vois combien les Républicains espagnols ont été cocufiés par le Parti communiste (et, dans la branche française de mes antécédents l'anticommunisme est aussi ancré), ce pourquoi d'ailleurs dans mes jeunes années, je votais pour le Parti socialiste et non pour l'extrême gauche. Mais il faut dépasser les héritages familiaux, les nostalgies identitaires (qui poussent tant de gens dans le Sud-Ouest notamment à voter encore socialiste) et, face à la sclérose inéluctable du système actuel entièrement soumis aux intérêts des plus aisés, il faut oser l'expérience d'une poussée populaire organisée pour un changement de système, quels qu'en soient les risques, et quelles que soient les erreurs que cette poussée puisse commettre. Il faut voter Front de gauche.

 

Bon voilà qui est dit. Mais pour montrer que je ne suis pas sectaire, dans un esprit républicain de respect pour ceux avec lesquels je suis en désaccord, je termine ce petit billet en saluant les qualités de débatteur de Jean-François Coppé. Je les avais déjà constatées en d'autres occasions, je les vérifie dans la dernière "confrontation" qu'il a eue avec la journaliste Audrey Pulvar (cf vidéo ci-dessous). L'homme garde son sang froid, son sourire et sa courtoisie. C'est remarquable. La journaliste n'est pas totalement en tort : son style d'interview est fréquent dans le journalisme du monde anglosaxon, plus dénué de complaisance que le nôtre (encore qu'outre-atlantique et outre-manche il ne remettre jamais non plus en cause les cadres communs de pensée de l'intelligentsia). La journaliste a cependant le défaut de mener l'intérrogatoire à partir d'une posture trop visible de "femme de" et surtout "sympathisante de", alors que tout le monde sait qu'elle n'en ferait pas autant face à un socialiste. Donc un bon point pour M. Copé. Je ne pense pas que M. Juppé (qui est sans doute un des responsables de l'UMP que je déteste le plus, en raison de son art d'envelopper d'arrogance le cynisme le plus éhonté, dans l'affaire libyenne notamment) aurait fait aussi bien ...

 

Au fait, puisqu'on parle de M. Juppé, alors, d'après vous, M. Sarkozy a-t-il oui ou non reçu un financement de M. Kadhafi ? Et la Libye, va-t-elle éclater ? La somalisation comme modèle d'émancipation de toutes les nations des bords de la Méditerranée. Ou éthiopisation (vassalisation) ou somalisation.  De jolies perspectives....

 

 

 

 

 

 

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L'optimisme de Jean Viard dans Libé

10 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

Journaux-3-2.jpgVoilà le genre de sociologue que Libération apprécie (trois pleines pages pour lui) et qui est aux antipodes de mes valeurs et de mes analyses : Jean Viard, sociologue de la "mobilité" et du bonheur écolo-libéral de centre gauche (une sorte de nouvel Alain Touraine). Partant du postulat que les trois quarts des gens sont heureux (puisqu'ils le disent dans les sondages) il entreprend de légitimer le monde tel qu'il va - "Avec Carrefour je positive". Bien sûr il ne lui vient pa à l'esprit que les gens dans les sondages disent qu'ils sont heureux simplement pour ne pas entrer dans la case des "malheureux" stigmatisée, infâmante, et qui ouvre la porte à la miséricorde paternaliste. J'avoue qu'en ce qui me concerne je répondrais "sans opinion" à ce genre de sondage tant les catégories "malheureux" ou "heureux" me paraîssent dépourvues de sens.

 

Le postulat de Viard me semble erronné : l'opinion affichée des gens n'est pas un critère de leur bien-être réel, et s'ils étaient si bien dans leur peau nous ne battrions pas les records de consommation de psychotropes.

 

Pour vous persuader de l'inanité des thèses de ce sociologue, lisez ce paragraphe :

 

"La discontinuité des pratiques sociales est la règle de nos sociétés. On vit désormais des séries de vies. Avant, on pouvait dire que l’on avait réussi sa vie lorsque tout le quartier se pressait à l’enterrement. Aujourd’hui, ce qui est important, c’est de pouvoir raconter cette vie : «Il a travaillé à Libé, après il a fait un élevage de chèvres, il a trouvé une nana absolument géniale, puis il a été cinq ans en couple homosexuel - on n’aurait jamais cru ça de lui.» Du coup, tout ça devient passionnant. Au risque d’insister, avant, on faisait l’amour 1 000 dans sa vie. Maintenant, c’est 6 000 ! Et si vous le faites 6 000 fois de la même manière, ça devient ennuyeux à mourir. D’où les films érotiques, les pratiques différentes, les aventures…"

 

Voilà encore un publiciste qui oublie de réfléchir. Faire l'amour 6 000 fois, comme une gymnastique, parce que les sexologues disent que c'est bon pour la tension artérielle, quel intérêt ? (à part enrichir les coach, les fabriquants de viagra, et culpabiliser les abstinents ?). Est-il si formidable d'avoir "trouvé une nana géniale" puis de l'avoir perdue ? Si elle était si géniale c'est un drame. Si ce n'est pas un drame c'est qu'elle n'était pas géniale. Et voyez l'envers de cet énoncé : il a bossé à Libé, puis il a élevé des chèvres, il a eu une nana, puis il a été homo, ça veut dire : il n'avait pas de raison de prendre son job au sérieux puisque c'était provisoire, il savait que sa relation sentimentale n'allait pas durer, puisque ce n'était qu'une séquence de vie, il savait qu'elle le plaquerait ou qu'il la plaquerait, que c'était juste affaire de consommation, et de contrat à durée déterminée. L'éphémère autrefois subi avec un brin de mélancolie, aujourd'hui érigé en norme et source de "bonheur" (bonheur de pacotille bien sûr). Société de la "résilience" : n'aimer personne, ne s'attacher à rien, ne jamais être triste, ne pas s'investir, jamais, zapper, toujours zapper, ne jamais être fiable, ne pas être la personne sur qui on peut compter, parce que soi même on ne compte sur rien, et donc on ne compte pour rien.

 

Cet éloge de la "discontinuité" est un pur nihilisme totalitaire... à l'image du journal qui en est le support.

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Femmes, révolutionnaires et aristocrates : Heilwige Bloemardinne

8 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Les rapports hommes-femmes

bruegelNe soyons pas chiches en cette Journée de la Femme, dans l'évocation de ces femmes étonnantes qui furent à la fois aristocrates (ou grandes bourgeoises) et révolutionnaires, et qui, du fait du cumul de ces qualités antogonistes se ménagèrent une sorte d'immunité qui leur permit de mourir de leur belle mort. Nous avons cité Alexandra Kollontaï un peu plus bas. En voici une autre que l'historien Raoul Vaneigem dans un livre de 1986 sort heureusement de l'oubli : Heilwige Bloemardinne (ou Bloemart).

 

Bruxelloise, née vers 1265, morte 70 ans plus tard, elle est comme beaucoup d'hérétique surtout connue par un de ses détracteurs, Henri Pomerius. Selon lui cette dame, sans doute fille d'un échevin, siégeait sur un fauteuil d'argent qui fut offert à la duchesse de Brabant à sa mort. Les gens la croyaient entourée de séraphins quand elle allait communier et après son trépas "les estropiés touchèrent son corps défunt en pensant ainsi recouvrer la santé".

 

Pourtant Bloemardinne, comme beaucoup d'hérétiques, réhabilitait les bas plaisirs. Elle soutenait qu'en faisant preuve d'une absence totale de volonté (d'agir, d'aimer, de prier, de connaître etc), dans une sorte de pure passivité, et d'oisiveté radicale, on accédait à l'innocence et à l'union complète à Dieu qui fait qu'ensuite il n'y a plus de faute, même à s'abandonner à ses plus vils instincts.

 

Vaneigem raconte que l'Inquisition n'osa pas intervenir en 1529 contre les Alumbrados de Séville parce que des membres de grandes famille en faisaient partie. 300 ans plus tôt cette béguine dissidente radicale qui rejette l'Eglise, les prêtres et les jours saints, aurait elle aussi échappé à l'Inquisition grâce à son rang social et à ses soutiens chez les riches bruxellois.

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Alexandra Kollontaï dans la presse française

8 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Mes amis, je ne le dirai jamais assez : il ne faut pas se fier aux historiens, à tous ces universitaires qui lisent les archives "pour nous", et nous les livrent à travers leurs préjugés et leurs biais personnels. Allons "aux choses mêmes" pour parler comme Husserl. Bravons la mauvaise humeur des bibliothécaires et les horaires d'ouvertures impossibles qu'ils nous imposent et allons chercher les documents d'origine ! Je vous ai parlé récemment de cette bibliothèque des années 70 mentionnée dans un livre sur Alexandra Kollontaï. Hé bien elle existe toujours bien qu'elle ait déménagé, et le dossier de presse d'il y a 40 ans sur cette communiste russe, théoricienne de la liberté sexuelle, première femme ambassadrice y est toujours, avec les coupures de la presse sur sa carrière diplomatique.

 

Alors amusons nous un peu. Examinons ces archives dans le détail (car bien sûr c'est là que se trouve le diable, et nous savons que les universitaires ont souvent une manière bien à eux de les glisser sous le tapis - ce qui est particulièrement vrai pour Mme Kollontaï puisque ne s'y intéressent que les féministes de gauche).

 

Lisons.

 

K1.JPGTout d'abord quelques informations sur sa jeunesse. On les trouve dans un article de pleine page du 29 janvier 1938, lorsque Henri de Val et Roger Vaillant dans Paris-Soir Dimanche se demande si Kollontaï ne va pas être nommée en Chine.

 

Les auteurs effectuent une retour très romanesque sur la jeunesse de Kollontaï. Ils racontent que pour éviter qu'elle ne se fourvoie trop longtemps avec l'extrême gauche, son père, le général Tomantovitch l'avait mariée à un colonel (Kollontaï). Mais celui-ci ne put la dompter. "On parla beaucoup, ces années-là, à Pétersbourg, écrivent-ils, d'une jeune femme très belle et très élégante qui surgissait à l'improviste dans les réunions clandestine. Sa parole passionnée enflammait les ouvriers (...) Quand la police surgissait, elle disparaissait toujours à temps pour ne pas être prise. On fouillait en vain tous les garnis de la capitale pour trouver son repaire. La police ne pensait évidemment pas à aller perquisitionner chez le colonel Kollontaï, cet officier d'un loyalisme à toute épreuve. Aussitôt arrivée chez elle, l'oeil encore enfiévré par les discours qu'elle venait de prononcer, encore haletante des dangers qu'elle venait de courir, Alexandra se plongeait dans un bain parfumé puis elle dévorait un roman français ou anglais (elle parlait couramment les deux langues et quelques autres) ou accompagnait son mari au Palais Impérial ou au Théâtre Michel"". Ca a un côté "Bain de la femme du monde", film coquin des années 1900 que Godard glisse dans "Les carabiniers".

 

Dans la presse on trouve aussi mention de sa participation à la grève des ménagères en France en 1911 où elle aurait été arrêtée (cela ressort d'un document sans titre non daté mais semble-t-il écrit en 1926 car il signale la prochaine affectation de Kollontaï au Mexique signé par Andrée Viollier, journaliste mi-admirative mi-sceptique qui se demande si la liberté accordée aux femmes aux USA et en URSS leur apporte du bonheur).

 

Dans l'Illustration du 20 septembre 1924 un certain "S. de C.", sous une photo du carrosse de l'ambassadrice à Christiania (Oslo), annonce que Mme Kollontaï qui avait été envoyée par Moscou en 1922 comme chargée d'affaire auprès du palais royal norvégien vient d'être promue au grade d'ambassadrice, première femme au monde à porter ce titre. S. de C. rappelle que jusque là il n'y avait eu que deux diplomates femmes dans le monde : Mme Kollontaï et Mlle Stanciof, fille de l'ancien ambassadeur de Bulgarie, nommée secrétaire de légation. On peut se demander si tout cela est vrai puisque six mois plus tard le Petit Journal (Jean Lecocq) du 25 février 1925 précise que Mme Rorzika Chwirmer fut nommée en 1918 "au lendemain de la déchécance des Habsbourg" ambassadrice de Hongrie à Berne  mais qu'elle en fut rappelé à cause de ses "dépenses chez les couturiers et chez les modistes" (sic).

 

S. de C.insiste sur le fait que la nomination de Kollontaï est moins due à la fibre féministe du ministre des affaires étrangères soviétique Tchitcherine qu'à la volonté des dirigeants de se "décapiter" la tendance de gauche dite "opposition ouvrière", puisque son autre dirigeant Valérien Ossinsky (qui n'intéresse Wikipedia qu'en russe et en allemand) est nommé ambassadeur à Stockholm. L'Illustration s'amuse beaucoup de voir Ossinsky "en habit et cravate blanche".

 

S. de C. explique que Mme Kollontaï a déjà obtenu la reconnaissance du Kremlin par la Cour royale, réglé le conflit territorial de l'archipel de Spitzberg et "reçu la garantie de l'Etat norvégien pour l'achat à crédit du hareng de bergen et de Trondhjem, très apprécié au pays des Soviets"... sans oublier de donner des "conférences sur l'amour libre devant la jeunesse universitaire norvégienne".

 

L'article insiste sur la nostalgie de Kollontaï pour ses origines aristocratiques (un sujet que Judith Stora-Sandor dans sa présentation des écrits de Kollontaï il y a quarante ans glissait un peu rapidement sous le tapis en disant que la théoricienne s'en était toujours défendue). L'Illustration parle d'un premier meeting au printemps 1917 après la chute de tsar, où Kollontaï prit la parole "sur la dunette d'un cuirassé, dans une toilette mauve tendre si impressionnante que les matelots, n'osant traiter de "camarade" une prolétaire aussi bien huppée, l'acclamèrent aux cris de "vive madame" " (sic). Dans beaucoup d'articles on parle de ses tenues en fourrure commandées rue de la Paix à Paris.

 

L'Illustration signale un bel immeuble acheté par l'URSS pour sa légation à Oslo, et une faucille et un marteau en rubis et diamants épinglés à la robe de la dame lors des soirées (le détail semble quand même trop pittoresque pour relever de la légende.

 

(Notez qu'un livre de 1937 partiellement en libre accès sur le Net,  "L'ambassadrice" (ed Fernand Sorlot) d'une certaine Nathalie de Raguse résume purement et simplement l'article de l'Illustration, y compris l'histoire des harengs de Bergen, pour son chapitre sur Kollontaï... pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?  Sauf qu'elle parle des manteaux en chinchilla de Kollontai et pas de sa robe mauve. La seule plus-value du chapitre de de Raguse est son passage sur la fanfare royale qui refuse de jouer l'Internationale, ce qui me rappelle la lettre de Clemenceau sur le frère du tsar obligé d'entendre la Marseillaise).

 

Pendant les années 20, la presse française évoque assez souvent les initiatives de Kollontai comme commissaire du peuple à l'assistance sociale, puis comme ambassadrice.

 

En 1926 le Petit journal annonce un risque de rappel de de Mme Kollontaï à Moscou du fait de ses dépenses vestimentaires excessives "On lui reproche d'avoir fait venir de Paris cinquante robes par an" (Le Petit Journal du 22.2.26). Elle menace alors de quitter la carrière diplomatique. L'Intransigeant du même jour dit simplement que le gouvernement d'URSS a décidé de réduire de 35 % son budget du fait de l'achat de ses 50 robes par an ce qui l'a poussée à démissionner. L'Esktrabladet de Copenhague de mai 1926 à l'occasion d'un de ses passages au Danemark fait aussi état d'un rapport Boukharine sur des purges qu'elle aurait imposées au PC norvégien scindant le PC en deux et provoquant la pagaille. Le 10 septembre 1926 Le Quotidien annonce sa nomination au Mexique,qu'un autre article sans titre qualifie de "terre promise des révolutions". L'année précédente (3 février 1925), ce journal avait aussi rendu compte de ses positions sur la loi sur le mariage en URSS. Quand donc en 1926 Andrée Viollier (cf plus haut) l'interviewe à Moscou avant sont départ pour Mexico, alors qu'elle s'attendait à entendre dans sa bouche une apologie choquante de l'amour physique comme dans son roman de 1922 "Abeilles diligentes", elle la trouve assagie. "L'âge et l'expérience l'ont-ils fait évoluer ? Elle ne nie plus l'importance de la famille" note-t-elle.

 

29 janvier 1938, Henri de Val et Roger Vaillant dans Paris-Soir Dimanche reviennent sur ses années passées en Norvège, et soulignent que "Le roi Hakon se plaisait à bavarder avec elle. On vanta  son charme, sa culture, son tact, ses manières irréprochables, sa correction politique.

 

Ils ont des mots amusants sur son nouveau mari le "grand blond" barbu Dybenko, matelot avec qui elle ne fut que quelque temps à Oslo avant qu'il ne fût nommé officier artilleur dans l'Oural.

 

Selon de Val et Vaillant, lors de l'adoption de 2ème plan quinquennal en 1932, elle se serait exclamée : "On peut rester bonne communiste tout en s'habillant avec élégance et en employant du rouge et de la poudre." Aussi la première usine de produits de beauté construite en URSS s'appela-t-elle l'usine Kollontaï...

 

La revue Française (Colette Muret) du 30 novembre 1938 explique que Kollontaï au nom de l'URSS a fait inscrire la question de "l'égalité des droits de la femme" à l'ordre du jour de l'assemblée de la Société des Nations (SDN), mais que le sujet fut renvoyé en commission et que la bataille sera rude.

 

Je trouve que ces sources des années 20 et 30 sont d'un apport précieux par rapport aux écrits plus récents. D'abord ils montrent une fois de plus que les gens de Wikipedia sont des abrutis, eux qui dans leurs discussions en sont encore à se demander si Kollontaï été ambassadrice à la SDN et dans le doute ne l'ont toujours pas mentionné dans leur article (alors qu'au moins cela figure sur le Wikipedia en anglais). Mais bon, la nullité de Wikipedia n'est plus à démontrer.

 

K2.JPGIl révèle aussi que Judith Stora-Sandor eût tort d'écarter d'un revers de main comme s'il ne s'agissait que de clichés machistes la polémique sur les achats de robes de Kollontaï du temps où elle était ambassadrice à Oslo(*), car cette polémique fut centrale tout au long de 1926 et elle faillit lui coûter son poste. Le fait que les féministes passent cela sous silence, comme elles oublient que la première ambassadrice de l'histoire ne fut pas Kollontaï, mais une ambassadrice hongroise à qui Budapest reprocha aussi ses excès d'achats de robe n'est pas anecdotique. Cela montre que la culture intellectuelle et intellectualiste féministe contemporaine a un vrai problème avec cette culture matérielle spécifique qui caractérisait les grandes dames des années 20-30, et qui a concerné beaucoup de femmes à beaucoup d'époques (et encore aujourd'hui) : ce rapport au beau textile, au beau vêtement dont il n'est pas du tout certain qu'il soit le fruit d'une simple aliénation patriarcale de la femme (n'y a t il pas plutôt une aliénation spécifique des intellectuelles qui écrivent l'histoire des femmes dans leur refus de voir ce qui se joue dans le rapport de leurs consoeurs aux belles robes ?).

 

Le rapport au vestimentaire, comme les bonnes manières décrites par la presse, étaient des caractéristiques de Kollontaï qui la rattachaient inconstestablement à l'aristocratie, et que les petites bourgeoises qui écrivent aujourd'hui sur elle n'aiment pas trop, alors que cela la rendait sympathique à la presse mondaine française (et cela humanisait à ses yeux la révolution soviétique).

 

Son aristocratisme mêlé de ferveur révolutionnaire sincère lui valut sans doute beaucoup de respect en URSS où la fascination pour le noble n'a jamais complètement disparu. Il explique peut-être son extrémisme gauchiste (je crois que Bourdieu a évoqué dans ses écrits sur mai 68, que les héritiers étaient plus volontiers portés vers la radicalité, une radicalité toujours très abstraite cependant, il le dit aussi des étudiants communistes de normale sup des années 50 dans son autoanayse posthume).

 

On trouve sur le Net en anglais un extrait du journal de Kollontaï de novembre 1939 qui relate une de ses discussions avec Staline. On y découvre une Kollontaï bouleversée par l'annonce par Staline de l'approche de la guerre mondiale. Elle laisse tomber son carnet de notes, est profondément émue. C'est une personne désemparée. Devant se témoignage on peut se demander si Alexandra Kollontaï n'était pas surtout une femme brillante pour la polémique révolutionnaire - dans ses écrits, et dans les débats à la tribune - ainsi qu'une fine diplomate et une bonne ministre des affaires sociales (qui remporta des succès uniques en leur temps dans la promotion des femmes, y compris dans les fonctions politiques), mais, à côté de cela, une piètre organisatrice et une femme très peu faite pour faire face aux grands enjeux que soulèvent les conflits armés (à la différence d'une Margaret Thatcher très à l'aise dans ce domaine). Ainsi ce qui est présenté comme une sorte d' "exil" que le gouvernement soviétique lui aurait imposé en la cantonant dans des fonctions diplomatiques n'aurait pas été tant que cela une sanction comme on le sous-entend aujourd'hui. Dans une URSS toujours menacée par l'Allemagne et les puissances capitalistes, Alexandra Kollontaï s'est peut-être trouvée affectée dans les fonctions où elle pouvait être réellement la plus utile.

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(*)JSS à propos de la période du communisme de guerre (p. 18) "Kollontaï de la réédition de "Marxisme et révolution sexuelle" chez La Découverte : "Kollontaï fut beaucoup critiquée pour son élégance, son goût pour les vêtements de bonne coupe. Elle en conçut une certaine amertume, surtout quand les critiques lui ont été adressées lors des périodes de dénuement où elle ne possédait qu'une seule robe qu'elle devait porter avec beaucoup de distinction" (sic - même sur cette période la presse disait que sa famille lui envoyait de l'argent de l'étranger). Et sur 1926 : "Les journaux parisiens de l'époque décrivent avec une complaisance ironique ses toilettes, avec photos à l'appui. On a insinué que le gouvernement soviétique lui avait adressé des blâmes et même des menaces de rappel à cause de ses 'frais de représentation' trop élevés" : en fait il s'agit plus que d'une insinuation - une thèse corroborée par le précédent hongrois - et il n'est pas question de blâmes ou de menace de rappel, mais bien d'une diminution de 35 % du budget qui aboutit à une menace de démission de l'intéressée (JSS a peut-être lu le "dossier de presse" en diagonale...)

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Une histoire bizarre au Zimbabwe

8 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Les rapports hommes-femmes

chreiben.jpgUne histoire d'inceste qui se passe au Zimbabwe (je la trouve dans Zimbabwemetro du 13 février dernier). Le commentaire du chef local Nathan Muputirwa qui parle de "mauvais présage" est plutôt amusant. Etrange aussi qu'il dise qu'il ne peut pas tuer ces responsables de sacrilège comme il l'eût fait autrefois. L'Afrique bouge, et par moments, fait n'importe quoi.

 

"MASVINGO — A Masvingo woman and her son have fallen in love with one another. And now they want to marry since the mom, Betty Mbereko from Mwenezi in Masvingo, is six months pregnant and expecting her son’s child.

Mbereko (40), who was widowed 12 years ago, has been cohabiting with her first child, Farai Mbereko (23).

She confirms that she is six months pregnant and that she has decided it is better to “marry” her son because she does not want to marry her late husband’s young brothers, whom she says are coveting her.

Betty stunned a village court last week when she said the affair with her son had begun three years earlier.

She said after spending a lot of money sending Farai to school following the death of her husband, she felt she had a right to his money and no other woman was entitled to it.

“Look, I strove alone to send my son to school and no one helped me. Now you see that my son is working and you accuse me of doing something wrong. “Let me enjoy the products of my sweat,” she told the village court.

Farai said he was more than prepared to marry his mother and would pay off the ilobola balance his father had left unpaid to his grandparents.

“I know my father died before he finished paying the bride price and I am prepared to pay it off,” he said.

“It is better to publicise what is happening because people should know that I am the one who made my mother pregnant. Otherwise they will accuse her of promiscuity.”

But local headman Nathan Muputirwa says: “We cannot allow this to happen in our village, mashura chaiwo aya, (This is a bad omen indeed). In the past they would have to be killed but today we cannot do it because we are afraid of the police.” He warned them to break off their marriage or leave his village.

They chose the latter and have left the village for an unknown destination."

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Alexandra Kollontaï

7 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Puisque demain c'est la journée internationale de la femme (une invention communiste), encore un mot sur Alexandra Kollontaï dont j'ai déjà parlé sur ce blog.

 

Etonnante bonne femme. Fille d'un général de Saint-Petersbourg, éduquée de façon aristocratique avec précepteur à domicile, initiée au marxisme dès l'adolescence (à la fin du XIXe siècle), du côté des socialistes contre les populistes, puis oscillant entre mencheviks et bolcheviks. Dans la clandestinité, en exil en Finlande (où elle continua l'agitprop), ayant fréquenté en Europe, à Berlin, à Paris, le gratin des révolutionnaires (Lafargue, Luxembourg etc). Opposée au réformisme de Bernstein. Amie de Lénine. Théoricienne de la révolution sexuelle (sur un mode bien plus concret que Wilhelm Reich) - ce qu'elle allait ensuite dissimuler dans sa bio - avocate d'un modèle de femme célibataire libre (elle même a eu diverses liaisons, notamment avec des hommes plus jeunes qu'elle). Commissaire du peuple à la Sécurité sociale du gouvernement soviétique au tournant des années 20 et à ce titre, responsable de la légalisation de l'avortement, et de diverses politiques sociales dont celle qui pour les femmes tendait à "séparer la cuisine du mariage" (avec le développement de la restauration collective), ce qui à ses yeux était aussi important que la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Partisane de Staline contre Trotski (elle ressortit opportunément une vieille lettre que Lénine lui avait écrite critiquant les "hésitations" de Lev Bronstein), elle est plus ou moins exilée de Russie comme ambassadrice en Norvège et en Suède. Elle reviendra en URSS dans les années 1940 mais déjà vouée à une damnatio memoriae, interdite de publication, au point qu'elle mourut dans les années 50 sans même avoir droit à une notice biographique dans les journaux. Au moins ses fonctions diplomatiques lui auront évité d'être fusillée comme les autres compagnons de Lénine.

 

Parlant plusieurs langues, elle aura quand même été la première femme au monde ambassadrice. Merci l'URSS. Il paraît qu'il existait dans les années 1970 à la bibliothèque de documentation féminine Marguerite Durand, à la mairie du Ve à Paris un "dossier de presse" sur elle avec notamment les articles de la presse française sur cette ambassadrice dont les tenues défrayaient la chronique mondaine. J'irai y jeter un coup d'oeil un jour.

 

kollontai.jpgHier soir je parcourais à nouveau son recueil de textes sur le marxisme et la révolution sexuelle réunis dans les années 70 chez Maspéro par Judith Stora-Sandor (une universitaire d'origine hongroise qui se la fin sa carrière dans les années 2000 écrivait sur l'humour juif). Je trouve dans ce livre quelques idées intéressantes, et des anecdotes comme celle selon laquelle au 4ème congrès des femmes social démocrates d'Allemagne (je ne sais pas trop à quelle date ça a pu avoir lieu, avant 14 de toute façon), la déléguée de Magdebourg essaya de défendre l'idée qu'il serait meilleur pour l'émancipation des femmes que celles-ci se battent pour que leur mari ait un salaire assez élevé pour qu'elles puissent rester à la maison élever leurs enfants. Ce n'était pas tout à fait, c'est le moins qu'on puisse, dire l'option de Kollontaï qui défendait l'idée d'une camaraderie mixte à l'usine. Et d'ailleurs cette revendication resta minoritaire chez les socialistes allemands.

 

 

 

Ici une vidéo qui reflète la culture féministe anglo-saxonne moyenne de notre époque. Connaissez-vous toutes les femmes citées ici ? Moi pas toutes. J'aurais en revanche ajouté Hipparchie, Hypatie, Cléopâtre, Marguerite de Navarre, Marguerite Porette, Simon de Beauvoir of course, Danièle Casanova, Louise Michel, Georges Sand, Claire Lacombe, une ou deux reines franques que cite Nira Pancer dans son premier livre. On reviendra peut-être sur le cas de quelque unes.

 

 

-----> Voir aussi sur ce blog Alexandra Kollontaï dans la presse française

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Eloge du bricolage

5 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Deux éditeurs pourtant ouverts à mes idées très minoritaires, les Editions du Cygne et les Arènes, ont refusé mon dernier manuscrit provisoirement intitulé "Politiquement incorrect" pour de pures raisons de positionnement commercial - ce n'est pas assez "vendable". La même mésaventure m'était arrivée avec "Douze ans". Lecteurs prenez le pouvoir, écrivez sur leurs sites Internet pour dire que vous n'êtes pas d'accord avec cette censure par l'argent !

 

P1020365.jpgMais bon allez, voyons le bon côté des choses : les censures d'éditeurs me situent différemment dans l'espace social. Elles font de moi un auteur mineur voué à "Edilivres", donc un auteur sans public, dont le blog est la seule tribune légitime. Cela m'encourage à laisser tomber les grands sujets politiques et à m'en tenir à du petit bricolage sur des billets historiques ou philosophiques comme ceux que je ponds depuis quelques semaines. Bref, comme beaucoup, je vais cultiver une vision épicurienne (dans la dimension "retrait du monde") et onaniste (le mot n'est pas de moi mais de Cristina Kirshner) de l'exercice de la pensée.

 

De toute façon la politique roule pour ainsi dire toute seule et je ne peux l'influencer. Sur l'ingérence occidentale par exemple quand je vois que même un idiot fini comme David Rieff qui avait soutenu l'intervention de l'OTAN en Bosnie et au Kosovo finit quand même par trouver (dans le magazine Books de ce mois-ci) qu'en Libye l'hypocrisie se voit trop et fait tâche, et qu'un autre sot Michel Rocard met en garde contre un alignement trop visible sur les Anglosaxons dans une guerre avec l'Iran qui pourrait impliquer la Chine (et provoquer des millions de morts), je me dis qu'il finira bien par y avoir quelque forme de lucidité quelque part. Ou alors ce sera juste que les gens sont vraiment trop cons, et alors, dans ce cas, mieux vaut laisser les tristes sires à leur triste sort... Sur l'écologie c'est la même chose. Et sur l'Europe. Les gens finiront par voir, ou ne verront jamais, indépendamment du grain de sel que je puis apporter. Moi, avec 15 ans d'écriture dans l'espace public, j'ai assez donné.

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Ces musulmans qui crurent en Henri III de Navarre et aux protestants

4 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

moros.jpgLes Morisques (de l'espagnol Morisco, littéralement « petit maure ») étaient des musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme après l'abrogation par les Rois Catholiques des accords qui leur permettaient, bien que vaincus, de conserver sur le sol espagnol leur foi et leurs coutumes islamiques. Ils organisèrent quelques révoltes vite réprimées en Espagne, dans les années 1570.

 

Je lis ce matin un article étonnant à leur sujet dans un numéro de la Revue de Pau et du Béarn (*)

 

"Dès 1570, des relations s'étaient nouées entre le gouverneur calviniste du Béarn et des Morisques ; le baron d'Arros promettait d'armer les musulmans s'ils favorisaient la reconquête de la Navarre [sa partie méridionale annexée par l'Espagne] ; l'Inquisition dénonce alors quelques conversions de Moriques au "luthéranisme" : "Moro y luterano". Ces premiers contacts, "alliances de convenances" ont toutefois laissé peu de traces. Les registres du Saint Office de Saragosse révèlent toutefois que les Béarnais se trouvent mêlés, entre 1561 et 1570, à la fuite de quelques dizaines de Morisques au nord des Pyrénées. Deux bergers de la vallée d'Aspe et un habitant de Sauveterre paraissent avoir été de véritables "passeurs".

 

A partir de 1576, Henri de Navarre, bientôt Henri IV, a été le principal bénéficiaire d'une intense contrebande d'armes, de poudre et surtout de chevaux, en liaison avec ses promesses d'aide aux Morisques et sa politique ottomane. Dès 1568 le gouvernement espagnol avait chargé l'Inquisition de surveiller ce trafic ; entre 1596 et 1626, alors que la tension diplomatique s'était apaisée, la contrebande se poursuivait. Le Saint-Office jugea vingt contrebandiers français qui venaient chercher des chevaux, du salpêtre, sur les foires de Barbastro, Sarineno et Huesca, en provenance de Valence. Dans les années 80, la fraude avait connu une extension maximale,  orchestrée par Henri IV. Le Béarnais, qui n'avait en réalité aucune visée sérieuse sur la Navarre et encore moins l'intention d'intervenir directement au profit des Morisques, sut en revanche tirer parti de leur désarroi pour obtenir les chevaux et les armes dont il avait le plus grand besoin. J. Contreras a fort bien résumé le "malentendu" entre les deux parties de ce négoce frauduleux : "Les Morisques du royaume d'Aragon et leurs frères de Valence ne participèrent pas seulement au trafic des chevaux pour des raisons de lucre, mais mus par d'autres raisons : foi et liberté".

 

henri-IV.jpg

En 1595, l'Inquisiteur de Saragose recueillait à Alcala de Ebro les propos d'un vieux morisque, tenus à un "vieux chrétien", né en Béarn : "Ce roitelet (Philippe II) nous fait vivre dans une soumission telle que si Vendôme (sic) [Henri IV] venait en Navarre nous y irions tous, à coup sûr, car il laisse vivre chacun selon sa loi et ses sujets ne sont pas aussi soumis que ceux de ce roitelet" ! Ces rumeurs s'amplifièrent lorsqu'on apprit qu'Henri IV négociait avec la Porte [Constantinople] ; dans les Cinca Villas, Francisca Uceda, une Morisque, fut accusée d'avoir déclaré : "Si Vendôme arrive avec les Luthériens, je préfère que ceux-là me fassent du mal, plutôt que les Castillans du bien." En même temps qu'ils s'armaient, les Morisques armaient "Vendôme" [Henri IV] ; même après Lépante, cette contebande continua. Impossible à évaluer, elle semble avoir été très conséquente ; à Daroca, deux Morisques étaient interceptés avec deux charrettes : "Où ils transportaient plus de 80 arrobes de plomb et d'étain" ; deux jours plus tard, cinq mules chargée de fûts d'arbalètes et de caisses de fusils étaient saisies. Bielsa était la plaque tournante de la contebande des chevaux. Entre 1576 et 1580, les forges de Biescas, où travaillaient des métallurgistes béarnais, fabriquaient des plaques de fer : "Qu'on fait ensuite passer en Gascogne et dont on fait des plastrons d'armes et des cuirasses qui résistent aux arquebuses et que l'on paie là-bas à des prix exorbitants". "

 

J'arrête ici ma citation de ce passionnant article qui évoque aussi les "trafics d'idées" (notamment la circulation de livres calvinistes) entre le Béarn et l'Aragon. Il est troublant de songer que, si Henri III de Navarre, avant qu'il ne devienne roi de France sous le nom d'Henri IV ou après, s'était lancé dans une reconquête de la Navarre du Sud, celle-ci aurait bénéficié sans doute d'un régime religieux comparable à l'édit de Nantes en France et qu'alors, comme l'évoque le vieux Morisque dont les propos sont cités en 1595, les Musulmans d'Aragon et de Valence y auraient trouvé refuge, de sorte que la Navarre du Sud serait devenue une sorte de Bosnie-Herzégovine en Europe occidentale dès la fin du XVIe siècle.

 

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(*) Christian Desplat, La contrebande dans les Pyrénées occidentales à l'époque moderne, Revue de Pau et du Béarn , n°27, 2000 p. 164-165

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En 1996 les communistes russes remportaient les élections

4 Mars 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

l_nine.jpgCher lecteurs,

Comme vous le savez je ne suis pas un chaud partisan du communisme russe. Mais je prie ceux d'entre vous qui ont encore la naïveté de croire en l'honnêteté des Occidentaux et de leurs alliés de bien vouloir lire attentivement cette nouvelle.

 

"La révélation du TIME, à quelques jours du scrutin présidentiel en Russie, ne fait que confirmer les soupçons qui pesaient sur l’élection présidentielle de 1996 et nourrir les critiques d’une contre-révolution anti-démocratique, au fondement du régime actuel des oligarques, du système autoritaire géré par Russie Unie.

Selon le périodique américain, le président russe Dmitry Medvedev aurait livré cette révélation lors d’une réunion à huis clos avec plusieurs représentants de l’opposition non-communiste, avec lequel il s’est senti en confiance pour lâcher ce secret de polichinelle.

Face aux allégations de fraude sur le scrutin législatif de 2011, Medvedev aurait alors contre-attaqué de façon inattendue, justifiant la fraude par le barrage aux communistes, une tentative de se rallier ces opposants libéraux et farouchement anti-communistes : « Nous savons tous qui a gagné les élections présidentielles de 1996, et ce n’est pas Boris Eltsine ».

Une version confirmée par quatre des personnes présentes et que n’a pas démenti le Kremlin, qui cherche depuis à étouffer l’affaire


Il faut rappeler le contexte des élections de 1996. Cinq ans après la restauration du capitalisme en Russie, les russes avaient subi de plein fouet la « thérapie de choc » imposée par le FMI et la nouvelle bourgeoisie russe : chute de la production, privatisation massive, austérité budgétaire et ses conséquences sociales dramatiques, hausse exponentielle du chômage, développement de la pauvreté, la menace de la faim et de la mort brutale redevenant une réalité pour une part croissante de la population (cf l’étude de la revue médicale britannique Lancet sur la mortalité post-URSS : 1 million de morts imputables directement aux politiques de privatisation en Europe de l’Est après 1989).

S’ajoutant à la campagne désastreuse menée par la Russie en Tchétchénie et aux méthodes anti-démocratiques d’un Eltsine qui n’avait pas hésité à bombarder la Douma en 1993 pour se débarrasser de ses opposants, la légitimité du président des oligarques était plus faible que jamais en 1996.

Face à lui, son principal rival était le candidat du Parti communiste Guennadi Ziouganov, partisan d’un retour au système social soviétique non sans réformes sérieuses sur le plan politique.

Alors que les sondages concrétisaient une irrésistible ascension du candidat communiste, se déclenchait une vaste campagne de propagande médiatique, alimentée à la fois par des capitaux et des « spin doctors » américains. Cette campagne, alimentée à l’époque par des fraudes qui restaient à l’état de forts soupçons, permit à Eltsine de passer d’un rien en tête au premier tour avec 35% contre 32% à Ziouganov et de remporter de justesse le deuxième tour avec 53%.

Mais, les révélations de Medvedev viendraient confirmer les doutes sur un scrutin qui aurait pu faire basculer l’histoire de la Russie post-soviétique. A deux jours d’un autre scrutin présidentiel décisif, elles révèlent tout le cynisme d’un régime au service d’une poignée d’oligarques, un système reposant sur la fraude et l’arbitraire."

 

Il faudrait vérifier un peu plus la véracité de cette nouvelle livrée au conditionnel. En voici la source. On peut se demander ce qu'il serait advenu si M. Ziouganov était devenu le président de la Fédération de Russie en 1996. La face de la "mondialisation libérale triomphante" en eût été changée. Nul doute que l'OTAN eût hésité à bombarder Belgrade en 1996 et le FMI à vouer l'Europe centrale à l'ultralibéralisme. Peut-être le PC de la Fédération de Russie n'aurait pas eu la force de restaurer le système soviétique, et sans doute les milieux d'affair dans ce pays auraient-ils eu les moyens de le plonger la pauvre Russie dans le chaos, avec l'aide de quelques "spin doctors" occidentaux. Mais au moins ces nouvelles sources de difficultés auraient-elles ralenti l'ardeur des milieux d'affaire de Wall Street et de la City en Europe de l'Est, et, par voie de conséquence dans le reste du monde. Le clintonisme et le blairisme triomphants auraient rencontré des obstacles géopolitiques un peu plus solides que l'altermondialisme. Et qui sait si cela n'eut pas donné des ailes à de nouveaux courants de gauche, y compris en Europe occidentale, à ce moment là. Car qu'un grand pays comme la Russie choisisse librement par les urnes de refaire confiance aux communistes, comme le fit la petite Moldavie un peu plus tard, n'aurait pu laisser personne indifférent.

 

Aujourd'hui encore le PC de la Fédération de Russie est la principale force d'opposition, et la seule à même de prendre le pouvoir en Russie face à Poutine. Nos médias n'en parlent guère et préfèrent s'intéresser aux petits partis de la mouvance libérale et aux blogueurs... Nous devions nous intéresser davantage à cet envers du décor car il est important pour l'histoire actuelle de notre continent et du monde.

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