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Le blog de Frédéric Delorca

Jonathan Coe

28 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La Révolution des Montagnes

jocoe.jpg"De façon générale, je pense qu'un individu quel qu'il soit, en atteignant la quarantaine, le milieu de sa vie, a de plus en plus de mal à considérer l'existence et la société comme une plaisanterie - fût-ce une plaisanterie tragique. Ce qui commence à vous frapper, c'est plutôt la tristesse qu'il y a dans la façon dont les choses tournent, dans les ratages, les erreurs commises qu'on ne peut pas toujours réparer..." Voilà ce que déclarait en 2009, l'écrivain britannique Jonathan Coe dans Télérama.

 

La même année, en octobre, Technikart faisait un dossier sur la "crise des 40 ans". Décidément les quadras des années 2000 auront bien écrasé les jeunes sous le poid de leur tristesse. Il n'en allait pas de même dans les années 80, je crois. A l'époque au contraire les quadras de la génération d'avant nous écrasaient de leur autosatisfaction idiote de gens qui étaient fiers d'avoir "fait mai 68", renversé le vieil ordre conservateur et amené au monde le freudisme pour tous, les films X et le capitalisme boursier.

 

J'en profite pour dire un mot de Jonathan Coe. Je lisais son pavé sur les années Tony Blair "Le cercle fermé" ce weekend sans avoir lu la première partie du dyptique (c'est juste un livre que quelqu'un m'a passé, mais on peut le prendre en route sans avoir eu accès au premier tome). Par sa prolixité il fait penser à Irving auquel je m'intéressais à 20 ans.  Son roman se lit assez bien, c'est efficace sur la première moitié. Mais à la longue on se lasse un peu et l'on repère les ficelles : ces chapitres courts avec les rebondissements de dernière minute qui vous donnent envie de connaître la suite. Un peu comme une bonne série TV ou un paquet de Chips dans lequel on glisse juste les ingrédients qui vous donneront envie d'en manger un second paquet, sans qu'on puisse affirmer que le premier était bon. Il y a quelque chose de l'ordre de l'addiction là dedans. A la moitié du livre, on se rend compte que c'est un peu trop gros. Ces personnages auxquels il faut absolument que quelque chose de palpitant arrive, comme dans Desperate Housewives. Ca ne peut pas être crédible sur toute la longueur. D'autant que qui peut accepter une seconde que sept ou huit personnes qui ont été ensemble dans un lycée provincial à Birmingham dans les années 70, se retrouvent toutes, comme par hasard, à des postes très importants (deux journalistes, un député etc, au point même que deux d'entre deux font partie du Top 50 des personnalités britanniques de l'année 2002) qui les mettent en prise avec la grande histoire (l'histoire avec un grand "h") de leur pays ? Il arrive un moment où cela devient un peu "too much", un peu trop tiré par les cheveux.

 

Mais bon, je sais que tout le monde n'aura pas un regard aussi sévère que le mien. D'ailleurs il y a vraiment des bons passages dans ce livre, et des personnages attachants. Par exemple l'éternelle célibataire (divorcée, mais ça revient au même) italophile qui, de retour dans son pays après une longue absence, découvre tout ce qui est devenu plus violent, plus absurde (notamment avec le culte du téléphone portable) en Angleterre - quelque chose qui fait penser qu'au tournant du millénaire ce pays a connu comme la France, un processus de très grande dégénérescence des mentalités : globalisation oblige, la vulgarité ne l'a pas épargné non plus. L'idylle du député néo-travailliste (blairiste) égocentrique de 35 ans avec une stagiaire de 20 ans est traitée sans manichéisme et sur un mode qui restitue parfaitement l'impasse à laquelle mène l'inadéquation affective probablement génétique entre hommes et femmes. (On retrouve cette thématique aussi dans le portrait au vitriol de l'incurie des hommes condamnés à surveiller leur progéniture dans les jardins d'enfants, mais là le trait est trop forcé). On peut apprécier aussi les petits allers-retours Normandie-Angleterre que l'auteur offre à au moins deux reprises à ses lecteurs et qui en dit long sur le regard anglais porté sur nos falaises. Tout cela suscite d'autant plus l'adhésion que le point de vue de l'auteur est très à gauche, presque aussi anti-blairiste qu'anti-thatchérien. Et, pour cette raison aussi sans doute, assez nostalgique.

 

Certains comparent Coe à Evelyn Waugh dont je lisais avec délice "Scoop" à 17 ans. C'est peut-être un peu exagéré. En tout cas je ne crois pas que Waugh ait jamais eu recours à des techniques de fabriquants de chips pour tenir son lecteur en haleine. Pas aussi grossièrement en tout cas (d'ailleurs ses livres étaient plus courts). Je pense qu'il faut voir l'influence de l'état d'esprit télévisuel sur la littérature dans le recours à des procédés si peu recommandables.

 

A chaque fois que je lis de la fiction, cela me rappelle que moi aussi j'ai écrit un roman, dont mon éditeur il y a peu encore disait qu'il était "excellent" et qu'il était fier de l'avoir publié. Je me demande si un jour des lecteurs éclairés s'y intéresseront. Après ma mort peut-être...

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Kofi Yamgnane à propos de la Libye

25 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Je soumets ceci à votre réflexion. M. Yamgnane est un ancien ministre et conseiller aux Relations africaines de Francois Hollande. On peut supposer qu'il ne parle pas à la légère.

 


 
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Salut à toi

23 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

Je pourrais presque égrainer ce soir quelques pensées "fraternelles" sur un mode un peu "salut à toi" des Béruriers noirs (je rigole). Ca n'a pas grand sens, mais bon, comme peu de gens le font sur la toile francophone allons y.
 
Pensées pour :
 
- Le peuple du Bahrein qui supporte cette semaine la création d'une union politique avec l'Arabie saoudite dont il ne veut pas
- Le peuple yéménite qui reçoit 4 milliards de dollars des monarchies pétrolières comme un cadeau empoisonné
- Le peuple libanais qui, comme le peuple syrien, voit se profiler un risque de guerre civile dans un conflit dont tous les tenants et aboutissants sont profondément pervertis
- Les nombreux étudiants québecquois arrêtés au cours des derniers jours
- Le peuple chinois qui peut-être ne vit qu'un rêve de croissance dans un pays où l'eau va bientôt manquer
- Le peuple américain qui risque d'entraîner tous les autres dans sa chute
- Christiane Taubira : je ne suis pas d'accord avec ses lois mémorielles, mais il est frappant de voir qu'à chaque fois que la gauche revient au pouvoir la calomnie n'est jamais loin (alors que lorsque la droite arrive aux affaires l'opposition se mure dans le silence)
- Les gens du Mali du Nord qui ont essayé de manifester (qu'est-il advenu de leurs manifestations ? y a t il eu une répression ?)
- Les combattants islamistes de Somalie que l'Ethiopie vient de menacer d'écraser (leur combat est à l'opposé des manifestants du Mali mais les uns et les autres sont victimes d'une grande iniquité et de jeux géopolitiques mondiaux qui les dépassent)
- Les Palestiniens (bien sûr) coincés dans un casse-tête qui tire aussi le peuple israélien vers le bas
- Les Serbes qui viennent d'élire un président dont j'ai du mal à penser quelque chose
- Les Népalais dont je ne sais pas s'ils sont en train de se faire avoir ou pas
- Les Nords-Coréens dont j'ignore si les rumeurs de canibalisme à leur propos sont fondées ou relèvent de la propagande, mais qui de toute façon paient un prix élevé pour "l'originalité" de leur histoire tragique sur 70 ans
- Les Abkhazes : je pense à eux suite à un mail d'une amie de Soukhoumi reçu il y a peu
- Les gens de provinces d'Europe et d'autres pays riches maintenus artificiellement dans la fermeture au monde (je pense à mon village natal) même quand ils s'y croient ouverts
- Les gens des capitales qui noient leurs chances de comprendre le monde dans le snobbisme et la vanité bourgeoise (ou bobo)    
- Les gens qui bossent tellement que leur idéal se limite à pouvoir dormir vingt minutes tout de suite, et ceux qui bossent si peu, qui intéressent si peu la société qu'ils en sont devenus dingues
- Les gens à l'article de la mort chez eux, dans les hôpitaux, ailleurs, à deux doigts de devenir de purs objets inertes, festin des mouches et de la vermine, et qui touchent du doigt le sens ultime (absurde) de toute la comédie de l'existence des êtres vivants en ce bas monde
- Les enfants qui ont 3-4 ans englués dans leur confiance en leurs rêves, en l'amour de leur parents, en tout ce qui occulte à leurs yeux le non-sens de leur être-au-monde
- Les transhumanistes qui ne raisonnent pas comme moi
- Ceux qui ont vécu avant nous et que parfois ce blog essaie de tirer de l'oubli, lorsque faire se peut, et ceux qui viendront après
- Les éléphants d'Afrique (ou les rhinocéros) dont le martyre pour le commerce de l'ivoire et l'emblème des folies ultimes d'une humanité devenue bien trop puissante, bien qu'elle demeure à d'autres égards si dramatiquement démunie  
- Les formes vivantes des galaxies lointaines qui ne sont pas prêtes de rencontrer la nôtre ni de nous aider à résoudre nos problèmes
- Le berger seul dans des grands espaces naturels qui lui parlent une langue imaginaire
- Les masseuses vietnamiennes de Paris dont je ne connais pas la vie
- Les nounous africaines de nos quartiers qui sont pourtant bien enviables par rapport aux éboueurs
- Les gens trop riches qui ne savent que faire de leur fortune
- Les intellectuels trop installés dans leur confiance aux livres, aux diplômes, à l'érudition (je pense à une fille rencontrée il y a peu : pourtant il n'y a pas de progrès de intellectuel sans une certaine dose de désespoir) 
- Les Djeuns qui se croient malins parce qu'ils me gonflent à bouffer du Mac Do dans mon train en gueulant dans leur portable, et fument du shit entre deux portes dans le RER... Ces mecs là que les candidats aux législatives dans les banlieues flattent bassement à coup de slogans démagogiques à la con ("lutte contre les discriminations" "valorisons les talents de la jeunesse"), de promesses d'emploi aux "espaces verts" des mairies, et leurs camarades de classe d'âge des départements désindustrialisés qui eux croient en la révolution "bleu marine" sans avoir la moindre idée de toutes les sottises dont cette "révolution" pourrait accoucher...
- Les Nicaraguayens qui ont réélu leur président il y a 3 mois et en tirent des choses positives, sans doute les Vénézuéliens feront-ils de même bientôt.
- Les Islandais, bien sûr, puisqu'on ne parle pas d'eux.
- Les VRP de l'industrie mondiale de l'armement qui ont toujours le vent en poupe, et qui doivent s'inventer chaque jour de drôles de raisons pour être fiers d'exister...
- Les gens qui continuent de préférer lire Nietzsche, Crébillon, Epictète plutôt que de s'abrutir devant une rediffusion de "Un gars une fille" (comme je l'ai fait cet après-midi) sur la TNT (ou plutôt que de lire un bouquin de "sciences humaines" de l'Harmattan ou d'un philosophe à la mode, ce qui revient au même) et qui ont assez de sagesse, ou de placidité, pour ne tirer de leurs lectures aucune envie d'écrire des livres ni de se faire mousser sur le Net.
   
Euh, bon, j'arrête là ma liste. Pas de quoi faire une bonne chanson, mais ça fait toujours un billet. Overblog m'en saura peut-être gré.
 
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Henriette

22 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XVIIIe siècle - Auteurs et personnalités

Dans les Mémoires de Casanova, une femme occupe une place importante : la française qu'il surnomme "Henriette", qui a 31 ans lorsqu'il la rencontre. C'est une femme en fuite en Italie qui vit seule (partiellement accompagnée d'unmilitaie hongrois mais pendant quelques semaines seulement) déguisée en officier, au péril de sa vie, pour échapper à son beau père qui veut la mettre au couvent.

 

Casanova lui prête des répliques très belles dans les dialogues qu'il relate. Et voici en quels termes il décrit son intelligence :

 

casan

 

Au début du XXe siècle l'érudit Charles Samaran (dans Jacques Casanova Vénitien, Calmann-Lévy, 1914) a avancé une hypothèse pour l'identité d'Henriette, confirmée cinquante ans plus tard par J. Rives Childs (Casanova, Pauvert, 1962). Il s'agirait de Jeanne-Marie d'Albert de Saint Hippolyte (1718-1795), nièce du seigneur de Luynes, dont le château de trouve à quelques kilomètres d'Aix-en-Provence et qui quitta son mari trois ans après l'année de leur mariage (1744).Casanova n'a jamais livré son identité dans ses Mémoires, mais tout le monde souscrit aujourd'hui à la thèse de Samaran.

 

Je m'étonne que les gender studies qui aiment à chercher de héroïnes de la cause féministe dans l'histoire ancienne n'aient jamais mis en valeur Mme d'Albert de Saint Hyppolyte (comme je me suis indigné il y a peu de la place trop modeste de la reine Marguerite de Navarre dans le panthéon contemporain). Peut-être est-on retenu par le fait que cette dame n'est connue que par le témoignage de son amant et n'a pas laissé d'écrits, ou parce qu'elle ne chercha pas à se valoriser en accomplissant des prouesses à connotations masculines (j'ai déjà souligné à propos des goûts vestimentaire d'Alexandra Kollontaï la tendance des auteur féministes à négliger les aspects trop "codés féminins" de leur propre histoire des femmes).

 

Pourtant le brio de cette "Henriette" (y compris son brio intellectuel) tel qu'il transparaît dans le récit de ses faits et gestes du côté de Césène la place très au dessus de n'importe quel ministre (homme ou femme) de notre gouvernement et de celui qui l'a précédé (pour ne relever que cet exemple) et c'est une grande injustice qu'elle ne bénéficie même pas d'une fiche sur Wikipédia, alors que Rachida Dati et Sarah Palin en ont une très fournie. J'espère au moins que du côté d'Aix-en-Provence (une fort jolie ville où j'ai adoré m'égarer en 1996), où elle avait grandi, quelqu'un a songé à lui dédier au moins le nom d'une rue...

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Héraclitéisme radical

21 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Avant hier, un journaliste de France Culture s'émerveillait du fait que sur Internet, à l'occasion du décès de Donna Summer, on pouvait désormais consulter de longs articles de Wikipedia et surtout des tas du clips d'élle sur Youtube dans autant de versions qu'on veut, et y ajouter hommages et commentaires. Il se demandait toutefois si tout cela ne nourrissait pas une nostalgie artificielle. On peut aller plus loin et se demander si cela ne revient pas à fragmenter le temps.

 

Pour ma part à mesure que je vieillis, je deviens non seulement un nominaliste (refusant de subsumer le singulier sous l'universel), mais encore un héraclitéen radical : non content de penser qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, j'en viens en considérer qu'il n'y a aucune persistance ni du fleuve ni même de celui qui se baigne. La seule Donna Summer qu'il y eût fut pour moi celle de 1983 et aucune autre, et même plus précisément le visage qu'elle eut dans un clip au début du clip, et nul autre, de même que je n'eus de village natal que celui que parcourait mon grand père durant sa retraite au moment où il le parcourait et nul autre, etc.

 

Mais il est vraisemblable que ce soit Internet qui me rende ainsi. Pendant 15 ans j'ai vécu sans avoir aucun accès aux images de mon passé, à part quelques photos dans un album, et les écrits de mon journal. J'ai sauté au plafond vers 2005 quand un site commença à proposer des clips vidéos que je n'avais pas revus depuis 1986. Ce site fut bientôt balayé quand apparut You Tube et surtout, quand les majors du disque cessèrent d'y censurer les clips que les gens y postaient.

 

Aujourd'hui avec toutes ces images (que je n'ose pas appeler virtuelles, instruit de ce que le mot a trop de sens différents pour être utile) du Net chacun peut se reconstituer le monde qu'il veut à l'année qu'il veut, tel l'aïeul de Louis de Funès sorti d'une glaciation dans la comédie populaire Hibernatus... Il y a quand même de très gros dangers à cela. Des dangers dont seuls nous sauvent les mots qui, à la différence des images, sont toujours mobiles et n'enferment pas.

 

Les mots justement je devrais les employer plus pour parler des cultures populaires peut-être. Tenez, pour évoquer à nouveau Donna Summer par exemple. Songez qu'elle fut finalement la seule victime célèbre du 11 septembre 2001 (si j'excepte Saddam Hussein qui fut aussi le condamné collatéral de la chute des Tours jumelles, mais d'une autre manière). Une victime avec onze ans de retard - dont, on peut s'en douter, quelques longs mois de calvaire.

 

Oussama Ben Laden l'admirateur de Whitney Houston aura eu la peau de Donna Summer. Il y a quelque amère ironie dans cette histoire. Une ironie qui me peinerait si Donna Summer n'était pas morte à mes yeux... fin 1983. 

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Le patriotisme du temps de Casanova

20 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

Je ne sais pas pourquoi, mais j'avais gardé du XVIIIe siècle le souvenir d'une époque où les patries comptaient peu et où toutes les aristocraties d'Europe parlaient français, le "réveil des nations" datant à mes yeux du romantisme puis de 1848. La lecture de Casanova me révèle une réalité plus complexe. Quand Voltaire veut faire plaisir à deux Anglais qu'il reçoit en leur disant (probablement en toute sincérité compte tenu de ce qu'on sait du personnage) qu'il aimerait avoir le privilège d'être du même pays qu'eux, Casanova juge le compliment maladroit parce qu'il oblige ces deux invités à dire en retour qu'ils aimeraient être Français, et le libertin juge que nul ne doit être obligé de faire passer la patrie d'un autre avant la sienne.

 

Un peu plus loin on découvre un Voltaire heureux d'avoir appris l'italien et même prêt à tenter d'en apprécier les divers dialectes (ce qui prouve que le français n'est pas si hégémonique), tandis que Casanova s'indigne que sa langue maternelle se charge de plus en plus de gallicisme chez certains auteurs, ce qu'il trouve aussi laid que si le français absorbait des italianismes, et Voltaire l'approuve sur ce point en critiquant les "padavanités" de Tite-Live (qui était de Padoue) et tout ce qui gâche la pureté des langues (aucun éloge des mélanges ici). Dans un autre chapitre on rencontre un officier hongrois qui, en Italie, ne parle qu'allemand, hongrois et latin (pas le français) et qui est flanqué d'une française qui ne parle que sa propre langue (et même pas le latin) de sorte que les deux ne se comprennent que par la langue des gestes, et un peu partout dans les récits du mémorialiste, tout un chacun est fier de son pays, des moeurs et de la langue qu'il porte, de sorte que l'Europe, malgré les apparentements des familles princières, n'apparaît pas spécialement plus unifiée sur le plan culturel qu'au siècle suivant.

 

Encore un mot à ce propos. Je dois à l'orientaliste néo-conservateur Bernard Lewis de m'avoir fait prendre conscience du fait que le morcellement linguistique de l'Europe est une singularité de notre continent, singularité qui se révèle dans le fait qu'elle paraissait parfaitement incongrue (et symptômatique d'une barbarie) aux intellectuels arabes depuis le Moyen-Age. Le monde musulman en effet pratiquait partout l'arabe, plus, par la suite, le persan et le turc comme grandes langues de culture, les dialectes n'étant réservés qu'au petit peuple. La classe dominante arabe puis turque a compris que le latin jouait en Europe un rôle analogue à l'arabe, mais ne comprenait pas que les gouvernements (de même que les commerçants) des différentes nations européennes parlent des langues de leur pays et ne puissent dialoguer entre eux sans le truchement d'interprètes. J'ignore si ce morcellement fut ensuite un facteur d'ouverture culturelle plus grande après la Renaissance au moment où le monde musulman, pour sa part, encerclé par le nord (les voies terrestres) et par le sud (les voies maritimes) se repliait sur lui-même.

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Les Mémoires de Casanova

20 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #XVIIIe siècle - Auteurs et personnalités

giacomocasanova.jpgMes bons amis, je me suis lancé dans la lecture des Mémoires de Casanova aujourd'hui. Je ne sais pas trop pourquoi. La cause occasionnelle fut un article de Books. La cause profonde peut-être un besoin de retrouver une époque de haute culture éloignée de la nôtre, ou le besoin de me mettre quelque chose de l'Italie dans l'oeil après mon voyage en Sicile, quelque chose de plus élevé que la Sicile.

 

Je ne suis pas déçu. Je trouve dans les morceaux choisis (car je n'ai pas le temps de lire la version intégrale) les traces d'un temps où les gens étaient capables tout à la fois de plus d'émotions et de plus d'intelligence que de nos jours. L'émotion me surprend. Quand je lis le chapitre sur Mme Foscarini (Mme F) à Corfou je découvre un homme qui somatise beaucoup son amour (la fièvre le gagne aisément, il fait des malaises, garde la chambre pendant des jours, vomit), fétichise à outrance - jusqu'à faire faire par un commerçant juif des dragées aux cheveux de la femme qu'il aime et qu'il absorbe en se disant qu'ainsi il mange des morceaux d'elle... tout cela pour une jeune femme de 17 ans, qui ferait cela aujourd'hui ?). Ces émotions ne sont pas seulement celles d'un homme, mais celles d'une société. Quand il lit des vers de l'Arioste chez Voltaire, de chaudes larmes viennent à ses yeux, et toute l'assistance pleure avec lui.

 

De l'intelligence aussi, justement chez Voltaire, cet homme qu'avec Nietzsche (à 19 ans) j'ai appris à aimer - auparavant je lui préférais Diderot - et dont le Candide il y a peu (oeuvre pourtant mineure chez lui) m'a émerveillé. Là tout un chacun doit non seulement maîtriser son Horace et son Tite-Live, mais être capable d'apprendre en une nuit des dizaines de vers (ce qu'un Voltaire qui a plus de soixante ans alors peut faire sans problème, et il le prouve). La mémoire y est beaucoup plus sollicitée que de nos jours, la curiosité aussi. On s'enquiert de tout, on demande à son hôte ce qu'il pense d'un poête, mais aussi de son préfacier, et ce que tel autre écrivain pense d'un auteur tiers. On est à l'affût de tout. Cela me frappe encore plus que le petit jeu des bons mots et des piques dont le film Ridicule s'est fait le reflet en son temps. J'aime quand un grand esprit narre ses entrevues avec un de ses pairs, je suis friand de ces témoignages là, et le récit des dialogues entre Casanova et Voltaire ne déçoit nullement de ce point de vue. Mais quel contraste avec notre époque. Je me souviendrai toujours d'une soirée avec RD (publiciste connu) en 2000 où l'on commença pas se demander si l'on disait "aréopage" ou "aéropage" et se passa à ne parler que des "unes" des journaux et des petits soucis d'Anne Sinclair. Toute la décadence de notre époque se trouve dans le contraste entre ce salon-là et celui de Voltaire.

 

Il y a un moment très intéressant pour moi où Casanova reproche (en citant Horace) à Voltaire de ne pas écrire "contentus paucis lectoribus" (satisfait avec quelques lecteurs). Voltaire lui répond qu'il veut éradiquer la superstition pour libérer les peuples de la tyrannie ce qui suppose d'écrire pour le grand nombre. Casanova réplique alors que le peuple a besoin de superstition, que la monarchie (ou l'aristocratie vénitienne, bien qu'elle l'eût jeté en prison un peu plus tôt) a du bon. Le propos est juste en ceci qu'il montre que l'auteur qui a des ambitions politiques doit nécessairement séduire les masses. Mais dans ce débat là, je penche désormais pour Casanova, alors que j'eusse soutenu Voltaire douze ans plus tôt.

 

Autre petit plaisir que me provoque cette lecture : j'y découvre que Mme Foscarini donne à son soupirant pour le soigner de ses nausées de l'eau des Carmes qui lui fait un effet très bénéfique. Cette eau des Carmes (que ma mère curieusement nommait toujours eau "de" Carmes fut la panacée de mon enfance). J'étais loin de penser que je l'avais en commun avec l'aventurier vénitien...

 

A la lecture du livre, et au vu de l'immense culture et intelligence de l'auteur, on peut se demander pourquoi il n'écrivit pas plus. Mais il dit lui même avoir préféré voyager en prenant des notes. C'était une époque où l'on voyageait beaucoup (comme les écrivains arabes du XIe siècle), et trouvait une raison de vivre dans cette découverte d'autrui que permettaient les déplacements. Les incidents étranges dans les chambres d'auberges, et les dîners aux tables des magistrats et des barons étaient autant d'occasions non seulement de découvrir le monde, mais de s'engager dans des jeux d'amour ou d'intellect (parfois des deux) avec ses contemporains, des jeux qui en valaient la chandelle. Il est bien évident que tel n'est plus le cas aujourd'hui où le voyage ne nous met plus en contact qu'avec la vacuité et la misère de notre époque. Il ne faut point le regretter, juste en tirer les conclusions qui s'imposent : on voyage plus en lisant les aventures d'un promeneur du XVIIIe siècle qu'en prenant un avion. Et il ne faut pas avoir peur d'aller vers ces époques lointaines. Les livres de notre siècle sont d'une telle pauvreté ! Aucun des dix derniers que j'aie lus n'égale en intelligence le dixième d'un chapitre de Casanova.

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Analyses partielles, prédictions désinvoltes

19 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Deux traits caractérisent notre espèce de nos jours : elle est partielle et partiale dans l'analyse des faits, et présomptueuse dans son appréhension des conséquences des options qu'elle prône.

 

Prenons la guerre de Libye l'an dernier par exemple. Beaucoup de gens parmi ceux qui s'y opposaient étaient partiaux sur l'analyse des défauts et mérites de la dictature de Kadhafi, avec une forte tendance à surévaluer les mérites de celle-ci. Mais même parmi les plus prudents, les moins enclins à soutenir les dictateurs, beaucoup restaient encore très partiels dans l'analyse des pertes civiles occasionnées par les bombardements de l'OTAN. La plupart voulaient croire absolument que ces bombardements faisaient beaucoup de dégâts collatéraux (comme ils en firent dans d'autres guerres) et se croyaient supérieurement intelligent de mépriser les démentis apportés par le autorités miltaires de l'Alliance. Aujourd'hui même les aspects les plus critiques du rapport de l'ONU établi sur le sujet montrent qu'en effet les frappes ont été très chirurgicales. Alors on peut bien sûr mettre en doute l'ONU qui est loin d'être impartiale dans bien des cas, et dire, comme à propos de la Serbie, que le regime change a de toute façon rendu les enquêtes impossibles. Mais en vérité il n'y a pas beaucoup d'arguments au jour d'aujourd'hui pour discréditer le rapport de l'ONU, et il n'est pas du tout impossible, au fond, qu'il y ait eu effectivement un "effet d'apprentissage" chez les militaires occidentaux et chez les politiques, qui fait qu'enfin ceux-ci ont compris que les pertes collatérales desservaient les objectifs politiques fixés, de sorte que les victimes civiles ne devraient peut-être plus du tout être, dans les milieux antiguerre, un argument pertinent de l'analyse politique des relations intenationales.

 

p1000121.jpgIl en va de même sur le volet de l'appréhension des conséquences, ou autrement dit des prédictions. Tout le monde se montre d'une incroyable présomption et légèreté lorsqu'il avance des conséquences des solutions prônées. C'est particulièrement le cas des anti-européistes. Beaucoup depuis des années sont certains que l'argument du retour des guerres est une invention des fédéralistes, et que la xénophobie est un sous-produit dudit fédéralisme, non le résultat possible d'un retour aux souverainetés nationales. C'est vraiment faire preuve de prétention que d'affirmer qu'un effondrement de l'Union européenne n'entraînerait pas un retour des guerres. Dans mon "Programme pour une gauche décomplexée" je prônais à la fois la sortie de l'UE et l'augmentation des dépenses d'armement. Car je me garderai bien de faire le moindre pronostic sur l'esprit pacifique de nos Etats lorqu'ilse se trouveront de nouveau en compétition les uns avec le autres.

 

Cela me fait penser à la Grèce et à la Turquie. J'entendais hier Mme Voynet (sénatrice écologiste) expliquer à la télévision que la Grèce pour rétablir ses comptes devrait amputer ses dépenses militaires. C'est bien mal connaître ce pays et la nature du contentieux qui l'oppose à son voisin oriental dont les navires de guerre patrouillent au large de ses côtes. Les écologistes sont d'une naïveté désarmante dans tous les sens du terme.

 

L'âge venant j'en viens à éprouver beaucoup de compréhension pour les esprits conservateurs qui veulent ne rien changer de peur que les choses aillent de mal en pis. Qui n'a pu prévoir que la foudre frapperait l'avion du président nouvellement élu le jour même de son intronisation, doit nécessairement se garder de tout pronostic sur les conséquences prévisibles des solutions qui prône. C'est la grande leçon de Montaigne. On finit ainsi volontiers dans la peau d'un vieux lord anglais relisant les écrits de Hume. Mais bon je dis tout cela après avoir beaucoup milité, beaucoup écrit pour proposer des solutions nouvelles. J'estime qu'on a le droit de finir par le scepticisme. Mais il faut se garder de trop commencer par cette prudence.

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Bilan d'étape

18 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le quotidien

Je suis dans un état d'esprit assez médidatif et expectatif. L'élection présidentielle a amené le pays dans une configuration politique assez nouvelle au milieu de problèmes qui eux ne sont pas nouveaux, et qui sont graves.

 

exc.jpgLa nouvelle configuration, c'est l'affaiblissement de la droite, la montée de l'extrême-droite. Une opposition souverainiste atomisée, et un Front de gauche au milieu du gué qui a sorti la gauche de la gauche de la marginalité sans réussir à en faire une alternative politique dans l'immédiat.

 

Les jours qui ont suivi l'élection n'ont pas apporté de très bonnes nouvelles. Le nouveau gouvernement me paraît assez faible. Très resserré autour du clan socialiste, il est déjà voué à des dissensions. Le premier secrétaire du Parti socialiste frustré de n'avoir pas obtenu le poste de premier ministre paraît vouloir engager l'épreuve de force avec le président de la République sur le contrôle des députés au Parlement. Au sein du gouvernement les postes importants sont attribués aux sociaux-libéraux, mais un ministère plus social de "redressement économique" est confié à M. Montebourg qui, s'il suit son naturel, sera amené à s'opposer ouvertement au ministre social-libéral de l'économie M. Sapin. Par ailleurs M. Hollande n'a fait preuve d'aucun esprit de confrontation avec Mme Merkel, et l'on s'oriente vers un addendum assez peu prometteur au Mécanisme européen de stabilité qui annoncera un peu de relance par l'offre.

 

Le Front de Gauche confirme son déclin. Les négociations directes entre le PC et le PS pendant quelques jours ont mis en doute sa cohésion. Le choix de M. Mélenchon d'aller affronter directement Mme Le Pen aux législatives peut raisonnablement laisser dubitatif. La manière dont il interpelle le premier ministre dans une lettre ouverte sous l'intitulé "monsieur le premier ministre, cher camarade" montre qu'il n'a pas coupé le cordon ombilical avec le PS, et tout laisse à penser qu'entre l'option Chavez et celle de Mitterrand, son tropisme personnel le porte toujours plus vers la seconde, malgré ses déclarations audacieuses d'il y a quelques mois. Tout cela n'est pas de bon augure.

 

Les problèmes restent les mêmes. La crise de l'euro que l'éventuelle sortie de la Grèce du dispositif (merci Mme Merkel de chercher à convaincre le peuple grec par référendum à clarifier sur cette question les ambigüités de Syriza) et les spéculations contre l'Espagne et l'Italie risquent de raviver. Les menaces de guerre contre l'Iran (avec cette étonnante mission de M. Rocard dont on ne sait toujours pas si elle prépare ou non une éventuelle démarcation de M. Hollande).

 

Je suis pour ma part dans une certaine expectative sceptique. Je me suis démarqué des petits groupes anti-impérialistes avec lesquels je n'ai pratiquement plus de contact et dont l'amateurisme théorique aussi bien que pratique avait fini par m'exapérer. Je nourris beaucoup moins le blog de l'Atlas alternatif qu'auparavant et il est vrai que l'actualité me donne moins de raisons de le faire, comme si nous traversions au niveau mondial une sorte de calme avant la tempête. J'ai attiré le mois dernier l'attention des lecteurs sur les intérêts pétroliers du Qatar au Sahel, mais, pour le reste, je ne vois pas trop de sujets intéressants en ce moment. Peut-être l'union politique entre le Bahrein et l'Arabie saoudite faite au mépris de la population de cet émirat. Mes orientations professionnelles à la rentrée devraient logiquement m'éloigner du travail pour ce blog et donc, d'une certaine façon, parachever mon déinvestissement progressif de l'information alternative. De même la réticence des éditeurs comme Le Cygne à publier mes manuscrits encourage ma tendance à réorienter mes travaux.

 

Cesser de faire de l'information alternative ne signifie pas arrêter d'en lire et de réfléchir dessus pour ma culture personnelle (ce dont je laisserai quelques traces sur ce blog). Il n'est d'ailleurs pas impossible que je sois amené, dans le cadre de mes nombreuses activités en dehors de la politique, à collaborer avec des acteurs sociaux chinois à la rentrée. Mes connaissances en relations internationales seront surtout utilisées dans cette perspective. Pour le reste j'entends faire preuve de beaucoup de prudence dans mes actes et mes jugements.

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Le décès de Donna Summer

17 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Les Stazinis

Que l'on me pardonne mon côté midinette ce soir, mais comme j'apprends à l'instant le décès de Donna Summer, il m'est impossible de ne pas penser au jour de l'année 1983 où je suis allé acheter au Palais des Pyrénées de Pau "She works hard for the Money" en maxi 45 tours, un des premiers disques que j'aie acheté pour ma toute nouvelle "chaîne stéréo" comme on disait (ce n'était pas de la Hi-Fi, trop chère...), et le seul "maxi" que je me sois procuré de toute ma vie. Je suis trop jeune pour avoir connu la grande époque de Donna Summer (les années 70), mais pour l'adolescent de 12 ans et demi que j'étais, ce visage et cette voix - elle avait 34 ans -, comme ceux de Kim Wilde, d'Irene Cara, faisaient partie d'un panthéon d'icônes féminines qui traçaient le chemin vers cette vie adulte qui nous faisait peur et dans laquelle nous avions en même temps hâte d'entrer. Ces stars égayaient nos tympans, encourageaient nos rêveries, nous donnaient envie d'apprendre l'anglais, de voyager. Nos cerveaux étaient trop neufs pour pouvoir les comparer à d'autres icônes ou a fortiori à des femmes réelles de notre quotidien. Elles étaient donc des essences, des ousia, qu'on ne pouvait mettre en relation avec rien sauf avec notre "protension" vers le monde et l'avenir comme aurait dit Merleau-Ponty, avec les désirs d'un moi presque dépourvu de tout passé, avec la pure ouverture de nos douze printemps.
 
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Lo que nunca ha tenido sentido, y nunca lo tendra

16 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Espagne

Il y avait ce soir sur Arte une soirée Pedro Almodovar. Je tourne toujours en rond quand je parle de l'Espagne sur ce blog. En fait c'est un sujet dont je ne veux pas parler, mais que je ne peux pas éviter. Un sujet dont je crois toujours pouvoir m'affranchir, mais qui me rattrappe toujours, souvent par l'intermédiaire de tiers.

 

Il m'est retombé dessus quand j'avais 20 ans, par le biais de mes petits camarades de Sciences Po hispanophiles. Aujourd'hui il me poursuit à travers mes cousins. Je crois toujours qu'il n'a plus rien à me donner, et je reçois de lui. C'est étrange. Je reçois mais je n'en fais rien. Du Béarn j'ai fait un roman, de l'Espagne rien. Mais c'est là.

 

Pays compliqué. Très hermétique à mes yeux. Un pays qui a fait peur, pendant des siècles à l'Europe. Car il était le fer de lance de son obscurantisme, de ses ténèbres. Et cependant c'est le pays du "mas vale honra sin barcos que barcos sin honra" face aux Etats-Unis. Ce pays qu'Orwell aimait tant qu'il était persuadé que, même sous une dictature, brune ou rouge, il garderait une décence, une retenue dans les persécutions, que l'URSS et l'Allemagne n'avaient plus (Orwell écrit cela dans l'Hommage à la Catalogne quand un sbire du gouvernement républicain après la liquidation des anarchistes vient fouiller sa chambre).

 

Souvenir de ces pilotes espagnols aux ordres de l'OTAN qui ont refusé de bombarder Belgrade en 1999 et l'ont fait savoir au monde entier. Que sont-ils devenus. L'époque où l'employé du consulat de Yougoslavie (RFY) à Paris tenait à me parler en castillan...

 

J'ai souvent pensé à Cioran qui plaçait un signe d'égalité entre Russie et Espagne du point de vue de leur fonction en Europe et de leur mysticisme. Le néo-conservateur Bernard Lewis trace la même égalité et l'explique à sa façon : deux pays soumis à une longue occupation musulmane, puis qui ont eu leur reconquista, et qui finalement ont colonisé d'autres musulmans. Je ne sais pas. Je connais moins la Russie que l'Espagne, et je connais au fond fort peu l'Espagne, malgré mes attaches familiales là-bas et les longs mois que j'y ai passé. Pour moi la Russie est un pays de fous. Et l'Espagne un point d'interrogation. Je ne sais pas. Je ne comprends pas.

 

Devrais-je faire quelque chose de ce pays ? Quoi ? Aller avec un cousin dans ce village sans habitant près de celui où est né mon père ? Y aller avec un photographe pour des prises de vue... un peu spéciales ? J'ai des idées oui. Des idées. Pas les mêmes qu'à 20 ans, pas avec la même fraîcheur d'esprit, cela va de soi. Mais quand même... Ils ont foutu des éoliennes sur les plateaux de Don Quichote mais ils n'ont pas complètement toutes les idées qui peuvent germer dessus.

 

Est-ce qu'il y a encore des fontaines le long de la Castellana ? J'ai vu que les Indignés ont été sévèrement réprimés il y a quelques jours à la Puerta del Sol. Espagne de l'austérité. Les gens se désapent en public pour protester. Hé quoi ? Peut-on dire que Merkel écrase en ce moment le dernier héritage de la Movida, comme elle s'oppose à ce qu'il reste de la résistance communiste grecque au nazisme ? (je pense à ce vieux, Manolis Glezos, qui a dérobé le drapeau à la Svastika sur l'Acropole, qui est une des figures de proue de Syriza).

 

Mais quoi, tant qu'il y aura Pénélope. Vous souvenez-vous de Sertorius ? "Rome n'est plus dans Rome". L'étrange général romain, un "populaire" anti-aristocrate, qui avait domestiqué une biche si j'en crois Plutarque. Touchante image. C'est en Espagne qu'il cherchait son "autre Rome" et l'eût peut-être construite si ce pauvre idiot de Pompée (ce pauvre pantin devrais-je dire) ne l'en avait délogé. Mais assez parlé ! Nous ne règlerons pas le compte de l'Espagne ce soir.

 

Ici, pour finir, deux films associés au temps où je bossais à l'ambassade de France à Madrid, calle Salustiano Olozaga. Ah, Madrid, ce mirage au milieu du désert, cette cité purement étatique, "villa y corte", pur produit des diktats des rois, avec ses grands avenues américaines, ses bars à sangria et à drogues en tout genre. La ville la moins authentique que je connaisse, et, pour cette raison, celle à l'égard de laquelle je tends à être le plus indulgent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le livre sur l'Abkhazie qui éclipsera le mien

15 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

P1020569J'informe mes lecteurs de la présentation de l'ouvrage "Voyage au pays des Abkhazes" (éditions Cartouche) du correspondant du Figaro et de RFI Régis Genté à la Maison d'Europe et d'Orient dans le 12ème arrondissement de Paris lundi prochain à 19 h 30. M. Genté disposant d'un meilleur réseau que moi (en ce qui me concerne je n'ai même pas fait une présentation publique de mon livre), il ne fait aucun doute que son travail fera oublier l'existence du mien sur le même sujet (voire de celui de Léon Colm dont je ne sais pas trop quel écho il a reçu à Paris lors de sa publication en 2009). Il s'agit là d'un simple constat bien sûr, qui n'est assorti d'aucun regret car les mondanités intellectuelles parisiennes tout comme le devenir de mes livres me laissent assez indifférent.

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Nuances

14 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca

Lu en commentaire d'un clip vidéo de 1988 :

 

 "It seems people take things more literally than ever before. I think it's because of what I call the Internet generation. If the kids of the 80s were the Fast Food Generation, and wanted things fast, the youths of today want things NOW. And I have noticed they don't want subtlety or nuance in anything in their lives. They really react with knee-jerk reactions to most things. They seem incapable of figuring out how allusion or symbolism works. They want it all explained in black and white."

C'est assez juste.

 

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Die Linke plonge, gros problème pour le Front de Gauche

14 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Peuples d'Europe et UE

assnatPas de chance pour le Front de Gauche (FdG) : leurs alliés "naturels" en Europe ont gagné dans le mauvais pays et perdu dans le bon. Ils ont gagné en Grèce (Syriza) mais ça ne devrait pas servir à la gauche française puisque la Grèce a de bonnes chances de quitter la zone euro, et donc elle ne sera plus un allié de Paris pour faire pression sur la Banque centrale européenne comme le souhaiterait le FdG. En revanche l'allié du FdG outre-Rhin, Die Linke, perd les élections dans le pays vraiment utile pour la construction de l' "alter-Europe" dont il rêve : l'Allemagne. Hier en Rhénanie du Nord-Westphalie Die Linke est passée sous la barre des 5 %, elle ne sera pas repésentée au parlement de cet Etat, et disparait  donc des écrans radars.

 

Le FdG français va-t-il en tirer des conclusions quant à sa stratégie politique ? Deux possibilités. Soit il revient à une stratégie plus nationale de rupture unilatérale avec les traités européens. Soit il se met davantage à la remorque des sociaux-démocrates (en France et en Allemagne) qui sont les seuls à avoir le vent en poupe à la fois à Paris et à Berlin, et les seuls à même de faire semblant encore pendant quelques mois de préparer une "Europe de la croissance".

 

 

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Vie et littérature

13 Mai 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

chreibenA la radio ce matin le seul type au monde qui ait écrit un roman en hongrois sans être hongrois lui-même raconte comment il est devenu amoureux de la langue magyare jusqu'à en devenir un traducteur réputé. Il précise que l'amour ne lui est pas venu par l'entremise d'une personne mais par intérêt pur pour les structures grammaticales ce qui l'a mis à l'abri des déceptions ultérieures. Il explique comment la conjugaison de l'expression "je t'aime" en hongrois met mieux en valeur l'activité qu'elle désigne.

 

Voilà un homme qui a soumis sa vie à la nécessité du Verbe (pas de la Propagande, comme nos journalistes). Je me suis souvenus de mots hongrois qui restent au fond de moi. Deux seulement "Hocok Ter". Je préfèrerais qu'ils n'y fussent pas. Ou peut-être pas, au fond, allez savoir. Car s'ils n'y étaient pas, mon existence serait encore bien plus factice, je crois.

 

Autre forme de vie littéraire (mais qui s'ignore) : ce matin je dialoguais (en français précisons le) avec une jeune Egyptienne (23 ans) secrétaire à Alexandrie, musulmane fille d'une famille riche. Son histoire à la Roméo et Juliette. Elle est amoureuse d'un jeune homme pauvre (qui vit au Koweit aujourd'hui). Mais sa famille ne veut pas. Elle lui fait épouser un autre homme. Ils ont une petite fille en 2010. Mais la secrétaire manque de dynamisme au lit. Un rapport par mois ça ne suffit pas à cimenter un couple. Le divorce est au bout du chemin. La loi égyptienne assez protectrice permet à la jeune secrétaire de continuer à occuper la maison de son ex-mari après la séparation. Mais le père ne veut pas qu'elle reste seule. Il voudrait qu'elle vienne vivre chez lui Elle ne veut pas être la servante de ses frères et vivre avec leurs femmes. e drame. Au bureau ça ne va pas non plus. Le directeur lui fait des avances en permanence. La petite fille bavarde réclame toujours son père. La jeune maman est désemparée. Elle voudrait mourir. Elle met des clips de Cabrel sur son profil Facebook.

 

Le problème de cette fille ce ne sont pas les islamistes. Quand on lui demande si elle sort voilée elle se récrie "ce que vous croyez sur l'Egypte c'est en Araie Saoudique (sic) que ça se passe, pas ici. Ici il y a beaucoup de chrétiens par exemple". Quand on lui demande ce qu'elle pense de Aliaa Magda el-Mahdy (en lui envoyant le lien au cas où elle ne la connaisse pas) elle la juge "folle et bête". Les problèmes comme le danger islamiste sont bien abstraits pour elle. Elle est déjà confrontée à une difficulté bien plus poignante : l'incompatibilité avec une forme de vue littéraire (romantique) qu'elle a adoptée sous l'influence occidentale, et le vieux patriarcat proche-oriental. La voie féministe d'émancipation est sa seule chance de survie.

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