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Le blog de Frédéric Delorca

Considérations autour du "Journal atrabilaire" de Jean Clair

31 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

jean_clair_ja.jpgJe vais me livrer aujourd'hui à un exercice qui vaut ce qu'il vaut. Peut-être va-t-il ennuyer le lecteur, peut-être peut-il lui apporter quelque chose. Je vais reprendre les principaux thèmes du Journal atrabilaire de Jean Clair (2004-2005, à l'époque il dirigeait le musée Picasso et n'était pas encore académicien) et les commenter à ma façon (en citant les numéros de page de la version de poche chez Folio).

 

Bien sûr il ne faut pas surestimer Jean Clair (Edgar de la Lettre volée me disait que ce livre l'avait ennuyé et il est vrai qu'il n'est pas spécialement profond ni novateur, et n'en a probablement la prétention, en outre le fait qu'Elizabeth Lévy, que je n'apprécie guère, accorde de l'intérêt à Jean Clair situe le niveau de ses supporters...). Mais, si j'ai choisi d'acheter son livre, c'est parce que je me souvenais de lui comme d'un des rares esprits non liés à l'extrême-droite qui se soit opposé résolument à l'action de l'OTAN dans les Balkans en 1999, ce qui est un signe de courage et d'indépendance d'esprit, car nous étions peu nombreux dans ce cas à l'époque (époque des débuts d'Internet). Aujourd'hui je veux utiliser son journal comme prétexte à l'évocation de certains thèmes sur lesquels j'ai quelques idées (pas forcément très brillantes ni révolutionnaires d'ailleurs) mais que je n'ose pas forcément aborder d'ordinaire de peur d'ennuyer ou parce qu'ils ne sont pas centraux dans mes recherches. Là je peux dire : puisqu'un académicien en a dit un mot, c'est que le sujet n'est pas indigne d'être traité, je puis aussi donner mon opinion ! (Bon s'abriter derrière une autorité académique comme le faisaient les auteurs antiques n'est pas glorieux, mais disons que c'est une coquetterie estivale de ma part...)

 

Tout d'abord et pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés je préciserai mes points communs majeurs et mes sources de désaccord avec l'auteur. En commun : nous avons tous les deux connus dans l'enfance un monde paysans ou semi-paysan et nous sommes nés dans des familles pauvres. Lui fut plus rural que moi (ses parents étaient paysans - p. 207 -, les miens ouvriers avec seulement de "restes de paysannerie" sur les mains et dans le regard), et d'une autre génération (trente ans avant), mais les houssets, les pelles, les pioches (pas celles qu'on achète chez Castorama avec un belle extrémité de manche rouge) ont laissé des traces dans notre rapport au monde. Autre point commun : nous respectons la culture classique (y compris dans sa dimension chrétienne, à un moment Clair retrouve les accents de Châteaubriant pour célébrer l'apport du christianisme à l'image d la femme et de l'enfant et conspuer l'anticléricalisme idiot d'Onfray dont il ne cite pas le nom mais qu'on reconnaît dans ses périphrases limpides) et l'effort individuel pour y accéder. Les divergences maintenant : mon rapport à la culture est plus ambivalent que le sien - même si je respecte l'art, je déteste les musées -, la mélancolie qu'il professe (en partie liée à son âge) est moins systématique chez moi (je n'en fais pas un statut), et je suis plus rationaliste et plus ouvert à la science (ce qui me permet d'encaisser avec moins de pathos les stupidités de mon époque).

 

Tout ceci étant posé, commençons à "visiter" les thèmes évoqués dans son journal. Je vais tenter de les classer en quelques catégories, bien que ces catégories en réalité s'interpénètrent entre elles, mais c'est uniquement pour faciliter la lecture.

 

- La culture

 

Le journal de Jean Clair est truffé de lieux communs de la culture de sa génération (c'est d'ailleurs le côté le plus rébarbatif de ce livre). Le clin d'oeil à Musil sur la Cacanie (p. 175), la mention de Siméon Stylite (p. 143) à propos de New York (Siméon Stylite est une tarte à la crème des milieux lettrés, songez par exemple à Kundera qui l'a mentionné dans le années 80) ou encore la phrase de Hegel (p. 147)  sur la lecture du journal comme prière de l'homme moderne. Ce genre de matra plombe un texte parce qu'il le tire vers le conformisme, même si c'est le conformisme de l'anticonformisme : il produit un anti-conformisme stéréotypé, "chic", convenu, qui se dit dans le vocabulaire des lettrés de son temps, recherche leur approbation. Pour ma part j'essaie plutôt de trouver des aspects méconnus de la culture (comme mes petites histoires sur Chrysippe de Solès dans mon livre sur le stoïcisme, en adossant mon propos à une pensée intrinsèquement cohérente (ou qui essaie de l'être) sans rechercher une caution dans la connivence avec le lecteur, et le partage des clichés à la mode.

 

Il y a comme je disais plus haut chez Clair un fétichisme de la culture qui me semble un peu excessif notamment quand il pousse l'auteur (p. 72) à regretter que le ministère de la cuture accorde une minute de silence devant 2 000 personnes à la mémoire d'une secrétaire décédée plutôt qu'à celle du trépas de "son ami" le photographe Cartier-Bresson. Sa condamnation de l'opéra Bastille (et de Bill Viola) p. 154 en revanche n'est pas originale mais elle est justifiée.

 

- L'univers administratif

 

On peut ne pas être très sensible aux colères de Jean Clair contre la bureaucratie contemporaine si l'on vit en dehors de cette sphère. Etant moi-même fonctionnaire, je partage complètement et ad nauseam son exaspération. L'imbécilité du monde administratif contemporain est pour beaucoup dans l'abrutissement généralisé de nos concitoyens. Je la trouve personnellement plus grave quela bêtise de la télévision. TF1 a peut-être trompé son monde le jour de l'attribution de la concession (et comme Montebourg je pense qu'il faudrait la lui retirer), mais la vocation à l'entertainment qu'elle s'est donnée en soi ne me choque pas car elle n'a pas d'autre prétention que de rendre serviceà Coca Cola comme l'a avoué son directeur. L'administration au contraire en France fondait l'existence même de notre pays et du vivre-ensemble. Elle avait le devoir de tirer les gens vers le haut. Or, dans cette perspective, Jean Clair à mille fois raison de dénoncer la passion administrative des acronymes qui dissout les mots et leur origine (p. 94). Et oui je souscris à sa condamnation de la culture du "projet" qui sévit dans le domaine des musée où il exerçait, mais aussi hélas, dans tous les secteurs administratif sur un mode complètement absurde et kafkaïen par mimétisme avec le secteur privé : nous sommes censés vivre en permanence dans le projet, à vivre dans notre chair, et à redéfinir et enrichir tous les ans. C'est complètement idiot car il s'agit de placer sous le signe de la volonté de parfaire (et donc sous la dictature d'un surmoi perfectionniste délirant) même les activités les plus routinières. Principe barbares d'asservissement des fonctionnaires à la "mauvaise conscience" pour reprendre les mots de Nietzsche, tout comme les employés du privés : jamais assez efficaces, jamais assez soignés, jamais assez dévoués, toujours invités à redéfinir leur "projet collectif", à s'y sacrifier, à faire leur mea culpa annuel au moment de "l'entretien d'évaluation", beurk, beurk, beurk.

 

- Les femmes et les enfants

 

Jean Clair n'a pas un regard scientifique, ainsi que nous l'avons dit. C'est pourquoi il refuse qu'on s'attaque à la psychanalyse et qualifie de "brutes" ceux qui le font (p. 225). Ce faisant il ne se rend pas compte qu'il verse en réalité dans un obscurantisme qui fera rire tout le monde dans quelques décennies (sauf si les gens deviennent encore plus obscurantistes que lui). A chaque fois qu'il s'aventure sur des sujets qui touchent à la naturalité des êtres, ses remarques sont d'une naïveté désarmantes comme celle où il se demande à quoi sert l'existence des mouches dans le monde (comme si les êtres étaient soumis à une condition d'utilité, Clair ignore Darwin) ou lorqu'il a affirme que la cambrure du dos de femmes serait comme une trace douloureuse de la difficulté de l'humain à se redresser (Clair ignore qu'il existe un débat dans les milieux scientifique sur la réalité de ce "redressement" des hominidés et il est proprement stupéfiant qu'il avoue avoir attendu le déclin de son désir sexuel, passé 60 ans, pour regarder les femmes sous l'oeil objectivant du naturaliste !). L'ignorance scientifique de Jean Clair est si épaisse qu'il écrit "quadripède" au lieu de "quadrupède" (p. 198), erreur que son éditeur n'a peut-être pas osé corriger mais qui met en doute la compétence de l'académicien à prendre part à la rédaction du dictionnaire de son institution...

 

Cette absence de scientificité dans l'approche de la nature, prédispose Clair à tenir des discours assez superficiels sur les rapports de genre ou de sexe et sur la procréation (attention je ne veux pas dire que tout dans ce domaine relève d'une science exacte que tout un chacun pourrait acquérir, je dis juste qu'un esprit honnête devrait faire l'effort de connaître le peu de choses que les sciences naturelles nos permettent de savoir avec certitude en la matière, ou du moins de se familiariser avec le style d'approche des sciences de la vie dans ce domaine). Mais tout n'est cependant pas à rejeter dans ce domaine loin s'en faut.

 

Il y a ces lignes que Jean Clair consacre au fait que l'infanticide a remplacé le parricide (p. 83) dans l'échelle des crimes les plus abominables (comme s'il s'agissait d'une inversion des ordres de priorité entre le passé et l'avenir), et la crainte que manifeste l'auteur de voir le matriarcat gouverner le monde, avec des femmes seules, séparées du géniteur, qui élèvent leur enfant et le dévorent (cf p.85, préoccupation dont on retrouve la trace dans son propos sarcastique sur le côté floral des femmes enceintes p. 191) et il a bien raison de dénoncer l'arrogance de ces mères qui croient que tout leur est dû parce qu'elles sont parturiantes et qui ensuite vous foncent dessus avec leurs pousettes sur les places des marchés). L'interrogation sur les risques sur le matriarcat est devenue populaire après la publication du Journal atrabilaire, quand Ségolène Royal et Sarah Palin ont promu, chacune à leur manière, dans leur campagne électorale, une forme particulièrement idiote d'androphobie : celle qui consiste à réduire les mâles au statut de rejetons protentiels de matronnes, à les infantiliser, et ridiculiser chacune des critiques qu'ils pouvaient formuler en faisant comme s'il s'agissait simplement d'insutes proférées par des gardements excités et mal élevés.

 

Cette entreprise d'anéantissement de l'autorité morale des mâles par l'infantilisation était très dangereuse parce qu'elle rendait le débat démocratique sur une base égalitaire avec un examen sérieux et rationnel des arguments parfaitement impossible. Elle a heureusement tourné court du fait que les championnes de cette méthode ont rapidement révélé leurs limites intellectuelles (Ségolène avec sa "bravitude", ses idées approximatives sur le nucléaire iranien etc, Sarah Palin avec ses visions des avions de Poutine en Alaska et que sais-je encore), mais dans la vie quotidienne, le fantasme d'un matriarcat tout-puissant reste présent chez de nombreuses femmes (celles qu'Otto Weininger - un auteur que par ailleurs je n'apprécie pas beaucoup mais là dessus son choix terminologique est heureux - appelle des Xanthippe, en référence à la mégère que Socrate avait épousée, le problème est que le système actuelle encourage la multiplication des Xanthippe). L'idéologie libérale de l'affirmation individuelle des droits, et le règne de la political correctness comme volonté de disqualifier toutes les formes antérieures de culture dominante poussent beaucoup de femmes dans cette voie, dont l'aboutissement logique est l'apartheid sexuel dans la plus pure tradition confucéenne : hommes et femmes se méprisant mutuellement n'ont plus rien à partager ni à échanger.

 

Il y a donc lieu de dénoncer le fantasme matriarcal et la trop grande puissance de la mère auxquels une certaine hybris féminine peut conduire. Sur ce blog j'ai souvent défendu en contrepoids l'identité virile et notamment le rôle paternel (sur lesquels Clair ne dit presques rien), tout en reconnaissant que beaucoup de leurs aspects sont difficilement compatibles avec l'idéal de non-violence qui préside à l'esprit postmoderne (nous ne pouvons plus faire l'apologie des guerres, de la chasse, etc qui font partie de nos imaginaires de petits garçons et de notre héritage génétique, ce qui nous oblige à les déplacer dans un univers symbolique, et pourtant, les valeurs de conquête qui président à la guerre et à la chasse sont absolument indispensables à l'équiibre et au progrès de l'humanité !).

 

photo-025.jpgCourageusement  (vu la profondeur du tabou actuel) Jean Clair fait l'éloge du temps où les écrivains tombaient amoureux de filles de 14 ans, et où l'on tripotait (Clair choisit bien le mot "tripoter") la joue et les bras des enfants sans être accusés de pédophilie (p. 88). Je suis pour ma part plus réservé sur ce point. Je veux bien admettre avec lui que le contact tactile que les curés et les instits avaient autrefois avec les chérubins n'était peut-être pas obscène (il l'est sans doute devenu depuis lors sous l'empire des représentations et des vices de notre époque). Je me souviens être allé voir je ne sais plus quelle manifestation publique Place Royale en 1977 ou peut-être même avant. J'étais à l'époque un petit garçon aux cheveux bouclé. Le député maire de Pau, feu André Labarrère, qui s'est distingué par la suite en affichant des convictions et des pratiques libertines, en serrant les mais dans la foule me remarqua et me caressa la joue avec sa main en me disant "Adieu mon minou". Il est impossible de savoir si ce geste était inconsciemment pur ou coupable. Personnellement je trouve stupides et malsains ceux qui peuvent être tentés de se poser la question, car l'intention de sonder les coeurs et les reins des gens n'est jamais bonne. Ce qui est sûr c'est que cet acte, que probablement aucun politicien n'oserait aujourd'hui, était absolument dépourvu de conséquence. Faut-il avec Jean Clair regretter que les enfants ne puissent plus être tapotés par des étrangers sur la joue ou sur le bras comme nous pouvions l'être à l'époque ? Est-ce que cela nuit à leur développement ? Je n'en sais rien. Est-ce que cela coûte à certains adultes de ne plus pouvoir le faire ? Est-ce que cela crée une distance avec l'enfance et enferme celle-ci dans une tour d'ivoire ? Je suspends mon jugement là dessus, n'ayant personnellement jamais envie de tapoter la joue d'un enfant à part celle de mon fils (mais c'est lié au fait que je n'exerce pas un métier en contact avec les mioches et n'aime guère leur univers).

 

Concernant les filles de 13-14 ans, il est possible que la fascination qu'elles inspiraient aux artistes de la Renaissance soit solidaire du système patriarcal de l'époque et d'une sorte de complexe paternel que ressentaient certains hommes qui, ayant eu de rapports distants à leur progénitures, ce sentaient une vocation pédagogique partiellement en tant que pères symboliques incestueux à l'égard des femmes à peine formées. Il n'est pas sûr que les hommes d'aujourd'hui ressentent cette tentation aussi fortement. Je ne partage pas l'expression de regret de Jean Clair sur ce thème. S'il est vrai comme le prétendent certains psychologues que la sexualité à 13 ans fait peur, notamment aux jeunes filles, je ne vois pas pourquoi celles-ci devraient accepter les avances trop pressantes de quadragénaires ou de septuagénaires. Par contre si dans certains milieux, certaines cultures cette crainte est absente chez les jeunes filles, il n'y a pas de raison de chercher à les protéger (sous réserve des règles de santé publique habituelles et de souci de la contraception).

 

Il faut trouver la bonne mesure entre le respect de l'intégrité de la femme (ou de l'enfant) , et l'espèce d'intinct inquisitorial fasciste de notre société qui veut protéger tout le monde contre tout le monde, et instruit des procès en sorcellerie tous azimuts. Cela me fait penser à ce reportage belge de Sofie Peteers qui circule sur le Net ci dessous.

 

 

Cela doit être moche de se faire draguer par des lourdingues à longueur de journée (draguer et insulter), mais la réponse répressive des autorités belges incarnée par l'échevin socialiste Philippe Close est inadmissible. Et personne n'ose penser au fait que les pauvres nases prennent cette fille pour un jambon sont eux mêmes traités comme des merdes par le système du matin au soir. C'est de la stigmatisation des quartiers populaires à deux balles.

 

Les remarques sceptiques de Jean Clair sur la répression de la pédophilie sont sans doute à saisir dans cet esprit : attention à l'obsession de la pureté et de la sûreté des personnes, qui débouche sur une juridicisation tous azimuts des rapports humains et l'explosion de la mauvaise conscience généralisée.

 

C'est aussi dans cet esprit que Clair raille ce besoin permanent d'afficher une forme de charité généralisée à l'égard de tout le monde, humiliante charité en vérité qui cherche à les prémunir du moindre danger et à les protéger contre eux-mêmes : voir par exemple son texte où il se moque de la fermeture d'un jardin public (p. 41) pour "la sécurité des gens" simplement parce qu'il y pleut un peu. Nous avons tous été témoins de ces absurdités, ces contrôleurs de trains qui vous disent de faire attention à la marche en descendant, de ne pas oublier vos bagages etc (une litanie de 25 consignes maternelles infantilisantes lues sur un ton appliqué parce que ce sont des directives officielles). C'est humiliant au possible, à vomir...

 

Pour revenir aux femmes, Clair rend hommage au choix du voile (p. 27) par les femmes musulmanes (alors pourtant qu'il a des propos à mon sens trop sévères et réducteurs sur l'esprit kamikaze qu'il impute à l'islamisme en enveloppant dans sa condamnation le soutien occidental au Kosovo, aux Tchétchènes et aux Afghans (p. 202) - au fait il faudrait que je vous parle des musumans de Birmanie à l'occasion).

 

J'ai personnellement pas mal gambergé sur ces histoires de voile. Laïcard en 2003, j'ai compris la complexité du problème grâce à une jeune algérienne qui voulait le porter. Du temps où je déjeûnais avec Houria Bouteldja, puis travaillais à Brosseville, j'admirais même dansce choix-là un acte de résistance. Puis j'ai vue des connasses (des anthippe arabes) à Brosseville conduire des gros 4X4 tout en portant un voile de pieuse musulmane et le garer n'importe comment en se foutant bien du fait que ça empêchait tout le monde de passer, j'ai vu plus d'une femme voilée rouler dans la farine la brave mairesse de notre ville, bref j'ai vu le voile devenir une coquetterie vulgaire comme, chez les "souchiennes" le tatouage en bas du dos, ce qui ne m'a guère inspiré de considération. Donc, libéral dans mon respect pour les choix vestimentaire de chacun, je trouve au fond très bobo et très parisien l'admiration pour les femmes voilées. Je ne plaque sur les femmes voilées désormais aucun préjugé, ni favorable ni hostile.

 

En ce qui concerne les femmes il faudra aussi retenir la remarque de Clair sur le goût qu'elles affichent pour les bains (pas toutes il est vrai) et qu'il qualifie de "régression thalassale" (p. 226). Les féministes affirment que c'est lié à leur situation de domination et au conditionnement culturel (je ne sais plus qui disait dans un livre que les femmes prennent des bains et les hommes des douches). Jean Clair voit-il un héritage génétique là où il n'y aurait qu'un conditionnement culturel ? Je suspends mon jugement sur ce point. De toute façon j'ai cru comprendre que l'avenir des baignoires est incertain, sauf si elles se révèlent moins consommatrices d'eau que les douches.

 

- Les corps

 

moulene.jpgClair remarque qu'il y a beaucoup d'obèses (p. 80). Peut-être exagère-t-il un peu. En revanche son oeil exercé ne manque pas de repérer le côté apollinien (p. 182) des manifestants des gay pride et explique par cet aristocratisme de l'arrogance leur prétention à placer les victimes du SIDA au dessus de celles de la famine ou d'autres épidémies. Il y a peut-être quelque chose de juste dans cette intuition.

 

Comme je l'ai fait moi-même sur Internet l'an dernier Jean Clair milite contre les pubis féminins rasés (p. 109) qu'il dénonce à propos d'une exposition de Moulène ("les filles d'Amsterdam")

 

Sur le corps et la cigarette (il compare les avertissements sur les paquets de cigarettes aux têtes de morts des ermites), Clair (p. 163) a sans doute raison d'affirmer que l'eschatologie biologique a remplacé l'escathologie communiste sur un mode tout aussi totalitaire.L'idée ne m'était jamais venu aussi clairement que la manière dont il l'énonce. Je pense qu'il faudrait la filer un peu (comme on file une métaphore) pour en mesurer toute la pertinence (jusqu'à ce  qu'on en trouve nécessairement la limite).

 

- Les interactions et la psychologie au quotidien

 

Pour finir, en vrac, tout ce qui dans ce livre relève de la psychologie du quotidien (et qui est très important car cela conditionne toutes les grandes décisions prises et tous nos égarements).

 

Il y a chez Clair une condamnation presque "téléphonée" (car prévisible) du téléphone portable sauf chez les jeunes filles car il trouve que le portable prolonge naturellement leur main (p. 61). Je souscris à cette condamnation car j'estime que le portable (d'ailleurs surtout prisé par les femmes) nuit au maintien du silence (si nécessaire et si précieux) dans  les espaces publics,et nuit à la disponibilité des gens à tout ce qui peut leur arriver d'imprévu. J'ai déjà signalé ici que mon journal de 1990 témoigne de mille fois plus d'échanges dans la rue (bien qu'ils fussent déjà fort rares) entre inconnus et de spontanéité que tout ce que je peux voir aujourd'hui dans les grandes villes. Le téléphone portable y est pour beaucoup en tant qu'il habitue l'esprit à valoriser davantage les communications à distances que tout ce qui peut se passer dans le périmètre immédiat de l'oeil et de l'oreille.

 

Je sais qu'il est rituel à chaque grande innovation de s'indigner de se méfaits sur les comportements, et qu'au XIXe siècle par exemple on fut très inquiet devant l'invention du train à vapeur. Mais cela ne signifie pas que ces inquiétudes soient infondées. A chaque étape l'innovation a entraîné des profits mais aussi des pertes pour l'être humain, et personne ne sait si l'accélération du temps existentiel au XXe siècle par exemple (pour reprendre une thématique d'Alain ou de Zweig pour ne citer qu'eux) n'a pas profondément gâché le fonctionnement humain (d'ailleurs Mussolini lui-même avait reconnu que la vitesse servait les intérêts du fascisme en paralysant la pensée, voyez Borgese). Le bilan de l'invention du portable est pour l'instant globalement négatif. Et l'on peut en dire autant (et même plus) d'autres inventions qui nous sont imposées sans même que nous puissions en évaluer les avantages, sans même avoir été expérimentées sur le long terme (les médicaments par exemple), avec des lois scélérates du type de celle sur les étylotests. Il y a là une fuite en avant complète au mépris de la liberté humaine qui personnellement m'effraie.

 

Je rejoins assez volontiers Clair aussi dans son inquiétude devant l'aplanissement des hiérarchies - par exemple lorsqu'il dénonce p. 50 l'abolition des majuscules encore que ce soit une tentation à laquelle moi-même je cède, ou la sortie des tableaux hors des musée (p. 159), les tags bien sûr (p. 156). C'est un phénomène habituel dans les périodes de troube (les révolutions athénienne et française, la grande peste florentine de 1348). Notre époque en a fait une sorte de principe permanent pour compenser l'augmentation de l'asservissement des gens et des écarts de salaires. C'est de la pure démagogie et l'on ne comprend pas la finalité de ce processus en dehors de l'étalage narcissique de bons sentiments.

 

Je parlais plus haut à propos du jardin public du rejet par Clair de toutes les sollicitudes artificielles dont on nous entoure quotidiennement. On peut y revenir ici à propos de la nouvelle phrase rituelle des serveurs à la fin des repas au restaurant : "ça s'est bien passé ?" (p. 161), qui évoque plus, comme le souligne l'auteur la vie dans les hôpitaux que les moments agréables, tout comme le "bon courage" (p. 136) à la fin des conversation qui remplace le "bonne journée" comme si la vie en soit devenait un effort, la sollicitude des musées pour les malades (p. 198) comme s'il fallait toujours être le sauveur de quelqu'un. Cette charité superficielle est aussi pharisienne et perverse que le refus des hiérarchies car elle pare d'une vertu apparente une structure du monde profondément viciée (mélange de paternalisme, et de fuite devant le réel, tandis que les plus grandes injustices de ce monde sont tout simplement ignorées).

 

Il y a quelques naïvetés dans les remarques de l'auteur sur l'évolution de l'humeur qui nous fait considérer nos écrits d'un oeil différent suivant les heure de la journé, à cause de son refus de parler d'hormones et de digestion (mais c'est logique de la part d'un esthète). Je le suis en revanche complètement, bien sûr, dans sa dénonciation de la disparition du paysage rural (p. 190) en Europe ou du triomphe des ronds-points en France (p. 157). L'uniformisation des paysages, et leur disparition en TVG, en avion, sur les autoroutes est très dangereuse. Il y a des arguments scientifiques darwiniens pour démontrer combien l'oeil humain a co-évolué avec les paysages et a besoin d'eux pour y exercer son instinct d'observation. Et nous savons bien sûr que des dangers plus grands encore nous guêtent si demain disparaissent définitivement les jardins potagers, les abeilles, que sais-je encore. Je sais bien que si nous devons préparer la sortie de l'humanité du système solaire - ce qui est notre devoir si nous voulons un jour, dans très longtemps, nous soustraire à son implosion, il nous faudra bien faire notre deuil du territoire et de bien des qualités humaines qui nous y attachent, mais je préfère que nous le fassions de façon planifiée sur dix générations, plutôt que dans la précipitation comme aujourd'hui dans le seul but d'accroître les profits des mutinationales.

 


 
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Que se passe-t-il à Alep ? / Que faut-il espérer pour l'Asie ?

30 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Vous savez, vous, ce qui se passe à Alep ? Depuis un an je refuse de gober le mythe des "gentils opposants syriens pro-démocratie aidés par le Qatar et la Turquie contre le méchant régime baasiste aux abois qui ne doit sa survie qu'à la Russie". Bon, mais après ? Le mythe est ridicule comme tous ceux que nous montons contre nos ennemis depuis depuis deux siècles, mais le réel, quel est-il ?

 

Ce matin Ria Novosti nous expliquent que les rebelles syriens, dirigés par un général fêlon (on n'est plus au niveau des colonels comme en janvier, les armées ennemies ça s'achète, comme on l'a vu à Bagdad et à Tripoli), ont conquis un poste de contrôle de contrôle stratégique dans la deuxième ville du pays dont ils veulent faire leur "Benghazi". Quoi, Ria Novosti serait-elle pro-Occidentale ?

 

Les médias pro-Assad et leurs partisans en France avec la finesse stylistique qu'ils avaient déjà déployée à l'époque de la guerre de Libye démentent en bloc, et proclament qu'au contraire les déserteurs sont mis en déroute. Qui croire ?

 

jeu_dames.jpgLes analystes de géopolitique se font des frayeurs : le Liban va éclater, la guerre civile va s'installer en Syrie car les Alaouites tiendront la montagne et le pays deviendra une constellation de principautés comme les néoconservateurs en ont rêvé (le coup de l'explosion complète du pays on nous l'a déjà fait sur la Serbie, l'Irak et la Libye, mais ça ne s'est pas produit, que je sache). Israël va gagner sur  toute la ligne en renversant Assad disent certains, il n'y aura plus d'obstacle à la guerre contre l'Iran (personnellement je n'en suis pas du tout convaincu, car l'Iran se rapproche du Pakistan et peut nuire à l'équilibre du Yemen, donc la chute du baassisme syrien ne serait qu'une bataille perdue pour eux, pas la fin de la guerre).

 

Bref, les gens cogitent dans tous les sens, élaborent des scénarios. Certains pas forcément pro-américains ni enthousiastes de la médiacratie occidentale se disent qu'un nouveau régime, plus ou moins teinté d'idéologie des Frères musulmans, ne serait pas nécessairement néfaste à l'avenir de ce pays. Pour ma part je ne sais que penser. Les dictatures nationalistes moustachues ne correspondent plus aux attentes de la jeune bourgeoisie urbaine, même sous les traits relativement souriants du Docteur Assad. Un régime barbu ne serait pas nécessairement nihiliste, il y aurait  sans doute des arrangements pluralistes pour plaire aux bailleurs de fond qui eux-mêmes ont des intérêts divergeant (Américano-euro-israéliens, saoudiens et qatariens n'ont pas tout à fait les mêmes intérêts dans ces affaires, idem qu'en Egypte). Je continuerai de faire de l'information alternative sur ce pays, mais tout en demeurant résolument sans opinion sur ce qui est bon pour son avenir.

 

D'une manière générale je reste très agnostique sur le destin du continent eurasiatique. En ce moment on parle de l'adhésion du Vietnam à l'union douanière Russie-Kazakhstan-Biélorussie alors que Hanoï s'oppose amèrement à Pékin sur le conflit territorial de la mer de Chine méridionale. Les Russes, comme les Chinois cherchent à s'implanter en asie du Sud Est et le Pacifique - ils vendent des armes à l'Indonésie, ont de bonnes relations avec la Thaïlande, ont poussé Nauru à reconnaître l'abkhazie
 
A terme il y aura des tensions entre Moscou et Pékin, c'est déjà le cas au Turkéménistan, très pro-chinois qui s'oppose à Moscou sur les projets de consortium gazier.
 
Pour ces deux grands pays le diable américain est une chance car il joue un role fédérateur (celui du fédérateur négatif comme le barde Assurancetourix dans Astérix). Le jour où l'Oncle Sam se retirera d'asie il se feront une guerre froide.

 

La France historiquement a vocation à rester neutre entre les puissances atlantiques (anglo-saxonnes) et les forces continentales de Russie et de Chine.

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Vive l'art !

29 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Chers amis lecteurs, je suis enclin à vous écrire ce soir sur le ton de la confidence. Sans doute ne devrais-je pas car je ne sais pas qui me lit, et les regards malveillants sont nombreux. Mais le choix de la sincérité est signe de liberté, il montre que je ne crains pas les jugements, même les jugements des idiots, de ceux qui veulent me nuire. D'ailleurs ma sincérité sera bien innocente et peu compromettante car je n'ai sur le coeur que des idées pures, tournées vers le Bon, le Beau et le Vrai, en bon platonicien (bon, je sais qu'on condamne parfois à boire la ciguë pour cela, mais tant pis, ces valeurs euphorisent le coeur et donnent l'illusion de l'invincibilité, c'est bien connu, alors suivons notre daimon ! Je rigole bien sûr...).

 

Il est bon de voir qu'au coeur des vacances estivales quelques personnes tapent sur Google "Delorca" "blog de Delorca", en plus de celles qui accèdent à ce blog directement parce qu'il est dans leur signet. Qui sont ces personnes ? Des gens de ma famille ? Des militants ? Des gens qui ont lu mes livres ? Des habitués de ce blog ? des inconnus ? Qu'y cherchent-ils ? Un prolongement du travail fourni sur le blog de l'Atlas alternatif ? quelque chose de plus artistique ?

 

La question revient en boucle sous mon clavier depuis six ans. Je n'y trouve pas de réponse complète, ce qui est normal, et dans un sens, je crois que je ne cherche pas de réponse, parce qu'au fond ce n'est pas très important. Les lecteurs comptent pour le sentiment d'interaction avec le monde, avec autrui, l'humanité au fond de nous a besoin de ça, mais ce n'est pas de nature à vraiment surdéterminer ce qu'on écrit, qui dépend de paramètres différents des attentes des lecteurs.

 

Il faut parler de ce qui est, du monde réel et imginaire (en distinguant bien les deux), de ce qui doit être, dans nos actes, et nos grilles de lecture. On ne peut pas être un simple "journaliste", il faut être un homme à part entière, donc un philosophe, et, un peu, si possible, un artiste, et ce blog est là pour nous y aider - pour m'y aider, et peut-être aussi pour aider certains lecteurs, s'il est vrai que, comme disait Nietzsche, écrire c'est lancer une flèche à quelqu'un, on ne sait pas qui, qui la rattrappera un jour, et la lancera à son tour.

 

1couv_montagnes-copie-1.jpgDans le courant de l'année, quand je bosse, j'ai tendance à oublier que je suis romancier. Auteur d'un roman que certains ont aimé, voire adoré (mon éditeur par exemple), et qui en a laissé d'autres indifférents (rappelez vous par exemple le jury du premier roman de Draveil, des vieux bourgeois avait dit un lecteur de ce blog, peut-être...). J'aurais pu en écrire d'autres. Je l'aurais peut-être fait si des critiques littéraires avaient soutenu celui-ci, et peut-être ces critiques m'auraient-ils lu si j'avais fourni des efforts titanesques pour leur faire connaître ce livre plutôt que d'aller écrire sur le stoïcisme ou sur l'Abkhazie. Je n'ai peut-être pas été assez persévérant. Les choix sont si difficiles mes amis ! A tout moment quand on a un peu de temps libre il faut se demander : dois-je le consacrer à ma famille , à des amis, à jouer les essayistes ou les romanciers, à rencontrer de nouvelles personnes ou cultiver les réseaux existants, à défendre ce qui a déjà été écrit ou à explorer d'autres univers, à écrire sur le Népal, sur la Bolivie, à lire, à dénoncer une nouvelle injustice, à s'intéresser à quoi ? A presque 42 ans je suis à un point où, sans être célèbre (et donc en restant libre de ce fait) je peux vouloir valoriser beaucoup de savoir-faire ou beaucoup d'investissements dans des domaines variés, et sans savoir, à chaque instant, si les choix que je fais (souvent désinvoltes, c'est le prix de la liberté) ne sont pas les plus imbéciles.

 

P1010600-copie-1.jpgJe ne sais plus trop ce qui, ces derniers temps, m'a rappelé que j'étais un romancier. Peut-être ce détail : de retour de Pau, j'ai été contacté sur Facebook par le profil d'une crêperie de cette ville que je ne connaissais pas. C'était juste une démarche publicitaire, mais je leur ai parlé de mon roman, et il paraît qu'il y a une chance qu'ils acceptent d'en mettre quelques exemplaires en vente dans leur établissement. Joyeux mélange des genres, nourriture et ouvrages. Cela ferait un point de vente de ce livre, il y en a peu en France, mon éditeur n'ayant jamais eu les moyens de le faire connaître. J'aime que cet ouvrage soit un intermédiaire entre moi et ma ville natale que je peine de plus en plus à reconnaître. Que le fil de plus en plus ténu qui me relie à mes origines et au passé tienne à la fiction et à une crêperie, voilà une très belle chose.

 

Oui, j'ai un peu envie de me sentir romancier quoique la reconnaissance sociale ne soit pas au rendez-vous de ce côté là. A-t-on besoin de reconnaissance lorsqu'on est dans la création ? En zappant devant la TV tantôt je tombai sur un concert de Jim Morisson, bel exemple de radicalité. Il en faut un peu pour s'envoler, et le rôle du romancier (j'emploie le mot "rôle" à dessein, puisque je n'ai pas de "vocation") peut y aider. Parce que la radicalité "humaine", profonde, ne peut pas se limiter à répéter tous les deux mois dans un essai "halte à l'impérialisme", "halte à l'européisme libéral" etc : ça c'est juste de la radicalité "mécanique", fadouille, qui fatigue et décourage tout le monde à la longue.

 

L'action politique, elle, (nécessaire pour assumer des responsabilités concrètes à l'égard de ses semblables) reprendra à la rentrée. Un journaliste connu m'a proposé d'assister à une réunion de lancement d'un média alternatif solide. Peut-être une perpective intéressante ? En revanche je laisse tomber le collectif de sensibilité "indignado" pour lequel j'avais commencé à recruter des correspondants début juillet et qui me semble aussi creux qu'un discours de Clémentine Autain (et surtout bien fourbe : les mecs pendant mes vacances ont complètement défiguré sans m'en informer un projet d'agence de presse du Sud alternative sur lequel ils m'avaient fait bosser début juillet).

 

Donc oui, allez, vive l'art ! Vive la liberté de la création ! Passons cette soirée dans cet état d'esprit pour changer un peu...

 

Je lis en ce moment le "Journal atrabilaire" de Jean Clair "de l'académie française", et "Sexe et caractère" de Otto Weininger (un livre assez fasciste, et donc assez désagréable à lire pour moi mais qui fut très influent jadis, j'aurais dû le lire plus tôt, entre 17 et 25 ans quand je m'intéressais à la psychologie, cependant mieux vaut tard que jamais, et je ne désespère pas que mes connaissances en sociologie et en darwinisme, ainsi que mon expérience personnelle m'aident à trouver quelque chose de pertinent à dire sur ce bouquin que je me serais contenté de percevoir à travers la grille de lecture dictée par mon époque à 20 ans). Il faudra que je vous reparle de tout ça.

 

Bon allez, trêve de bavardage ! la nuit est déjà bien avancée, allons nous coucher !

 


 
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"Julien dit l'Apostat" de Jerphagnon, "Métronome" de Deutsch, le déclin de Madonna

27 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Antiquité - Auteurs et personnalités

julien-dit-apostat.jpgIl m'est arrivé de dire pis que pendre des écrits de feu Lucien Jerphagnon, surtout ceux des années 80 (qui pourtant me plaisaient à 25 ans) à cause de leur anticléricalisme sommaire. Je dois dire que son ouvrage relativement récent échappe à mes reproches antérieurs. C'est même un très bon livre sur un sujet passionnant : l'expérience solitaire d'un homme qui, porté au pouvoir par un coup du sort, tenta d'imposer au monde une passion de jeunesse personnelle (le paganisme), alors que la société romaine très christianisée depuis 40 ans n'avait même plus suffisamment de prêtres qualifiés pour en dispenser le culte.

 

C'est un livre émouvant et assez crédible (d'ailleurs préfacé par Paul Veyne) que nous propose Jerphagnon. On y découvre le beau fantasme nourri par un empereur né dans une famille chrétienne mais qui avait trop lu Homère et Hésiode et les avait pris au sérieux pour résister à son entourage. Il avait restauré le culte solaire, le platonisme et les trésors poétiques de l'hellénisme en les remaniant un peu à sa sauce personnelle (tolérante au début, puis bêtemet fanatique ensuite en excluant les chrétiens des chaires de philosophie - heureusement sans jamais provoquer d'effusions de sang - puis en multipliant les maladresses, jusques et y compris dans sa "croisade" païenne antiperse).

 

Avec beaucoup de finesse Jerphagnon rend compte des mérites et des égarements de cet empereur né trop tard dans un siècle déjà trop chrétien, de la logique intime de ses actes (y compris de son projet de rendre aux Juifs le temple de Jérusalem et leur Terre Sainte) sans rien cacher de ce qu'il y eut de trop naïf (et parfois criminellement naïf) dans sa démarche.

 

Au fond cette entreprise de restauration du paganisme n'aura duré que quatre années, mais c'est déjà beaucoup comparé à tant de révolutions politiques ou réformes religieuses tuées dans l'oeuf. Personnellement j'aime toujours les expériences politiques à contre-courant comme le coup d'Etat des militaires soviétiques en 1991, cela a quelque chose de délicieusement donquichottesque et de profondément mélancolique. Sauf que Julien était peut-être trop muré dans ses erreurs pour concvoir à quel point son entreprise était inadaptée à son époque, et donc en saisir lui même la grandeur tragique (ce qui en faisait la beauté réelle).

 

Je pourrais vous parler longuement des remarques importantes de Jerphagnon sur l'hostilité de l'hédoniste ville d'Antioche au mélange d'ascétisme païen et de charité copiée des chrétiens que Julien voulait lui imposer, de l'histoire du temple de Daphné et de tant d'autres choses, mais laissons cela pour une autre fois peut-être.

 

Au passage il faut ici saluer le mérite du comédien Lorant Deutsch d'avoir dans son émission TV Métronome rendu justice à la présence de Julien à Lutèce (sur le site de l'actuel palais de justice) et aux conditions de son couronnement par les troupes gauloises et germaniques (dont Jerphagnon parle mieux). Je signale d'ailleurs que je ne partage guère l'hostilité du Front de gauche parisien au travail de Deutsch qui a le mérite quand même de faire de la bonne vulgarisation, intégrant des recherches récentes (comme sur la présence des vestiges de la Lutèce gauloise à Nanterre). Je ne crois pas qu'il soit juste de reprocher à Deutsch d'avoir fait la part trop belle au rôle ds rois. Celui est toujours nécessairement décisif dans l'aménagement de la capitale d'un royaume.

 

tvoldEt puisque nous en sommes au affaires parisiennes, je lisais ce soir un article sur le fiasco de Madonna à l'Olympia : un concert à plus de cent euros qui ne dure que trois quarts d'heures. Quand on prétend faire la leçon politique au monde avec notamment cette vidéo grotesque montrant la responsable du FN avec une moustache hitlérienne le minimum est de faire preuve de professionnalisme artistique. Etre bon dans son domaine de prédilection avant de ce poser en conscience universelle dans les autres secteurs. Or elle avait déjà eu 1 h 30 de retard à Dubaï en juin. Berlusconi accusait Madonna d'être communiste, mais c'est sans doute lui faire bien trop d'honneur. En tout cas à trop vouloir monopoliser la tête d'affiche depuis trop longtemps et s'enivrer de ses succès comme l'empereur Julien, elle court le risque de finir piteusement comme lui...

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Une petite fête en Béarn

27 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La Révolution des Montagnes

Pas tout à fait l'ambiance "La Révolution des Montagnes" surtout à cause de la musique US mais bon le jurançon coulait à flot. C'était mardi dernier...

 

 

 

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Russell n'était-il pas quand même "un peu trop" pacifiste ?

27 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

russellDédicace spéciale à Jean Bricmont et aux petits gars du « BRrussells tribunal »

« [Durant la crise d’Ethiopie en 1935] Le pacifisme, un pacifisme absolu, régnait dans les communautés britanniques et reliées à l’Angleterre. (…) Si Huxley partageait la richesse mondiale et disposait de l’Empire britannique, acceptant comme argent comptant  l’accusation fasciste qui représente la SDN comme un syndicat de nations monopolisatrices,  Bertrand Russell devait aller un pas plus loin, et disposer de l’Angleterre elle-même. A supposer que le pis en vienne en pis, dit-il un an plus tard, Hitler et ses troupes envahiraient l’Angleterre, on devrait les accueillir comme des touristes et les saluer amicalement. « Quelque dommage que nous puissent alors faire les Allemands, ce ne serait pas pire que le dommage qui résulterait du combat, en admettant que nous l’emportions. Les nazis trouveraient, j’imagine, quelque intérêt à notre façon de vivre et l’on pourrait guérir de leur raideur. » Il est éminemment heureux que ces personnalités remarquables aient plus de crédit dans le monde de l’archéologie, de l’imagination créatrice ou des mathématiques que dans la politique à proprement parler. Si le contraire était vrai, rien ne serait plus favorable à Hitler et Mussolini. » (G.A. Borgese, Goliath, La marche du fascisme, Editions Desjonquères, 1986, p. 153-154, version anglaise 1938)

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« Goliath – La marche du fascisme » de GA Borgese et la question de l’humour en résistance

21 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Il est un peu facile peut-être de lire des ouvrages des années 30 quand tant d’événements horriblement injustes sont suscités aux quatre coins du globe par nos gouvernants (et plus encore par des lobbys puissants et déterminés qui influencent des pouvoirs faibles façon Flamby)

Mais justement les temps actuels n’étant pas réjouissants, il est bon de retrouver ceux qui, en des temps  eux aussi déprimants, constituèrent leur camp retranché loin des folies de leur époque. Tel est le cas de Giuseppe Antonio Borgese.

Cela fait vingt ans que je connais l’existence de son livre Goliath – La marche du fascisme et j’ignore pourquoi je me décide seulement cette année à l’acheter et le lire.

A travers Etiemble qui l’a préfacé, je découvre un milieu d’écrivains en exil à l’université de Chicago, dont Etiemble, Borgese, la fille de Thomas Mann, tous soumis à la dictature d’un chef de département nazi et de sa secrétaire intrigante (j’aurais beaucoup à dire sur les pestes que sont la plupart des secrétaires de direction, monuments de bêtise arrogante et aigrie qui ont sans doute pourri tant d’occasions dans le fonctionnement de la société et dans l’ordre de la création). Tous ces gens là avaient leurs désaccord (pour ma part, je penche plus du côté d’Etiemble qui était presque aussi sévère à l’égard de la « ploutocratie » américaine qu’à l’égard du fascisme et reprochait à Mann son aveuglement sur ce point, il faudra que je reparle d’Etiemble un jour), mais au moins tous avaient la même lucidité à l’égard du mussolinisme, étrange calamité dont Borgese écrivit la genèse.

 

Avec Borgese donc on respire un air pur. L’air d’un humanisme qui aurait voulu que le patriotisme italien gardât quelque chose de l’inspiration universaliste de Mazzini plutôt que de se noyer dans l’abjection nationaliste, égoïste et impérialiste dès les années 1910. Borgese revient souvent sur une citation de Mommsen, grand spécialiste de l’antiquité, qui insistait sur le fait que la prétention des Italiens à prendre Rome comme capitale, c’est-à-dire à la soustraire au Pape, devait impliquer que ce peuple se dotât d’un projet politique ouvert à toute l’humanité (on aurait pratiquement envie de dire la même chose aujourd’hui de ceux qui prétendent faire de Jérusalem leur capitale politique).

Je repense vaguement aux impressions de Romain Rolland dans ses Mémoires qui séjourna longtemps à Rome dans les années 1870, peu de temps après l’unification italienne et la disparition des Etats pontificaux.
La peste brune européenne née en Italie, la folie du fascisme. Borgese en retrace l’origine dans cette expérience picaresque de d’Annunzio gouverneur de Fiume. Quelques mois au sortir de la grande guerre, au cours desquels tout fut inventé, tout le matériau que Mussolini et Hitler allaient utiliser : les slogans, le salut romain. C’est de l’anthropologie du fascisme que Borgese nous offre là, de l’anthropologie telle que nos universitaires l’affectionnent, mais plus pure que celle des universitaires, parce qu’elles procèdent d’un témoin direct, qui a mangé à la table de Mussolini en 1918 à la Scala de Milan, au grand dîner offert pour accueillir Wilson. Une fois de plus de profite de cette mention pour vanter les témoignages directs et plaider pour l’élimination des intermédiaires (les historiens, les sociologues).

 

Qu’on le veuille ou non l’histoire qu’on nous enseignait dans les années 80 dans les lycées valait vraiment quelque chose, avec ses accents marxisants et sa fidélité au républicanisme français elle avait beaucoup de clarté sur les « grands drames européens » comme l’histoire du fascisme, qu’elle ne réduisait  pas à une sorte de Mal théologique comme le fait la pensée droit-de-l’hommiste actuelle. Cet enseignement à l’époque nous apprit le nom de d’Annunzio, mais omit peut-être d’en  décrire la geste (au sens médiéval du terme). Les aventures individuelles comme celle-là sont toujours instructives, parce qu’elles produisent des symboles poignants, plus efficaces dans l’histoire de l’humanité que le jeu arithmétique des conflits d’intérêt et des rapports de classe. Sans ces moments étranges où un homme flanqué de dix acolytes, croient en leur bonne étoile et saisissent un drapeau, qu’ils se nomment d’Annunzio, Lénine, de Gaulle ou Castro, l’histoire des peuples demeurerait aussi plate qu’un morne cahier de comptabilité de grand trust financier.
D’Annunzio fut de ces aventuriers qui pouvaient casser en deux l’histoire d’un continent, pour le meilleur et pour le pire. Lui pour le pire assurément.

C’est bien sûr quand il parle de Mussolini que Borgese est le plus convaincant (et mérite probablement le plus le prix Nobel qu’Etiemble voulait lui décerner). Quand il dénigre ses entretiens avec Emil Ludwig, ses tentatives d’essais philosophiques, sa débilité littéraire. Il y a dans les remarques de Borgese des anecdotes qui nourrir une longue réflexion. Je pense à cette phrase de Mussolini (p. 60) « Les gens d’aujourd’hui n’ont pas le temps de penser. Il est incroyable comme l’homme moderne est disposé à croire » Zweig dans son « Monde d’hier » avait lui-même décrit l’accélération de la vie dans la première moitié du XXe siècle. Il est beau de constater que le fascisme des années 20 est le fruit de cette accélération, et moi qui me bats becs et ongles pour ralentir les rythmes de vie, j’aurais envie de dire que le fascisme médiatique et consumériste du XXIe siècle n’est pas moins l’enfant de la précipitation que le mussolinisme.

 

J’aime le refus de Borgese d’imputer le nihilisme de Mussolini à son enfance vécue dans la pauvreté comme le tyran lui-même fut enclin à le faire, et comme nos belles âmes contemporaines  paternalistes le feraient sûrement. Aucune condition sociale ne permet en soi d’expliquer les causes de chimères personnelles. J’apprécie aussi son refus d’accorder du crédit aux commérages des biographes de bas étage et de faire de la psychologie de comptoir. Il rapporte toujours Mussolini à sa soif de pouvoir dans ce qu’elle a de grotesque au regard de la médiocrité du personnage et cela suffit à faire de l’histoire du fascisme une farce grossière

Or c’est cela qui fait la très grande force de la prose de Borgese. Ce parti pris de l’humour méprisant. Celui dont nos contemporains n’ont plus le courage.  Car nous aussi devrions traiter avec le plus grand dédain, la stupidité puante de nos médias et de nos politiques – quand par exemple ils nous racontent comme le Wall street journal que la Syrie a « les plus grands stocks mondiaux » d’armes de destruction massive (et pourquoi pas aussi que Bachar el Assad mange les enfants tant qu’on y est ? Ca c’est pour la semaine prochaine !). Bien sûr c’est cela le ton juste : vous nous prenez pour des abrutis, mais les crétins c’est vous ! Il faut savoir renvoyer la violence à la violence. La violence de l’imbécilité politique dominante est toujours la même (celle du fascisme médiatique actuel équivaut à celle de Mussolini). Ne pas lui opposer la déploration indignée à la Zweig. L’humour corrosif à la Borgese vaut bien mieux. Mussolini était un pitre, porté par d’autres pitres, ne pas lui faire le cadeau de voir en lui un symptôme sérieux de quoi que ce soit. La crise dont il est le fruit était tragique, mais pas sérieuse.

D’ailleurs Borgese était aussi corrosif à l’égard du bolchévisme auquel Mussolini était censé s’opposer. Il montre que celui-ci avait échoué dès 1920 face aux armées franco-polonaises, et que donc c’est par pure imposture que le fascisme a pu se présenter comme un rempart contre lui (un peu comme le mythe du Bushisme « rempart » contre le terrorisme international de Ben Laden…).

En écrivant ces lignes, je suis d’ailleurs tenté de sauter aux conclusions extrêmes. Si le courage – et non seulement le courage, mais la seule attitude intellectuelle moralement juste à l’égard du fascisme - est dans le portrait littéraire ironique que Borgese fait du fascisme, toute analyse universitaire « rationnelle » et modeste, sociologisante (notamment marxisante) ou psychologisante n’est-elle pas entâchée du défaut inverse, celui de la lâcheté ? Dès lors ne faut-il pas soutenir avec force que notre époque vouée au culte des experts, médiateurs universitaires du réel, qu’ils soient sociologues, psychologues, politologues, cultive pour cette raison la lâcheté à tous les niveaux ? Le savoir objectivant frappé d’une insuffisance éthique… Mais alors, si nous plaçons le courage au fondement des savoirs, quelle garantie a-t-on que le savoir soit exact ? On ne peut placer se fier à l’éthique seule sans verser dans l’irrationalisme, et cependant c’est un fait que la raison objectivante sans l’éthique est faible, médiocre, visqueuse comme la pensée académique de notre époque et, pour cette raison, impuissante à contrer les fascismes contemporains. Je referme ici la parenthèse (que j’aurais d’ailleurs pu prolonger en parlant de la gauche, de Mélenchon, du socialisme néo-jacobin qu’il tenta d’inventer le temps d’une campagne, toutes choses qui se sont si vite périmées faute d’un sens réel des problèmes de notre temps, mais cette digression nous mènerait trop loin).

 

L'humour et l'ironie méprisante sont sans doute la seule arme éthiquement juste face à la bêtise oppressante. Cela Voltaire nous l’a enseigné. Mais cela suppose évidemment qu’on fasse preuve dans l’humour d’un talent littéraire éprouvé (ce dont Borgese disposait), et aussi, comme assiette ou point d’appui de ce talent, un système de valeur limpide, en tout supérieur au système qu’on dénigre. Remarquons ici que Borgese a l’intelligence d’adosser son combat à Platon, à Kant, bref à des philosophies de la transcendance. Je crois qu’il a raison. L’hégelianisme (comme celui de Croce) et toutes les pensées de l’immanence (y compris peut-être le nietzschéisme, sauf à trouver certaines formes de transcendances dans Nietzsche, au moins celle de l’art) s’accommodent nécessairement du fascisme (à commencer par le fascisme des émotions brutes). Certes le platonisme produit aussi des doses de violence (chez les néo-conservateurs straussiens), il est une condition nécessaire et non suffisante de la résistance éthique, mais nécessaire quand même. Hors d’une pensée de la transcendance, de la verticalité,  la résistance manque de cohérence.

Peut-être le mussolinisme se prête-t-il particulièrement à l’humour méprisant, plus que l’hitlérisme, parce que, bien qu’ils soient tout aussi médiocres l’un que l’autre, la version allemande du fascisme avait quelque chose de pathologique, et à ce titre fort inquiétant, que ne parvenait pas à égaler son original italien. Mussolini reste en effet avant tout un velléitaire, cynique certes – qui pendant la première guerre mondiale n’est bon qu’à jeter une grenade sur deux pauvres soldats autrichiens désœuvrés sur une portion du front où il ne se passe rien, comme d’attaquer la Grèce en 1923 sans même lui déclarer la guerre, puis l’Ethiopie et l’Espagne sans ultimatum (pour ne pas permettre à l’adversaire de capituler ce qui briserait l’élan de la victoire comme le note délicieusement Borgese) – mais tout en restant accessible à des formes de crainte devant les forces criminelles qu’il déchaîne (voir l’entretien du Duce avec l’auteur du livre juste avant l’assassinat de Matteotti), voire de repentir.

Si la médiocrité du mussolinisme mérite la plus mordante des ironies, ce n’est pas pour le fanatisme délirant qu’elle déchaîne à la manière du nazisme, mais parce qu’elle place la violence d’un abruti au dessus de la loi et de la raison, et, en ce sens, ouvre la voie à la folie nazie, et à tant d’autres formes de démence humaine.

 

En ce sens la nature de la condamnation qui doit peser sur Mussolini est de même nature que celle que Victor Hugo fit planer sur la tête de Napoléon III.

y avait juste un petit reproche à adresser à Borgese, c’est peut-être de n’avoir pas tenu jusqu’au bout le parti pris de la dérision. Après avoir obstinément refusé de créditer de quelque génie que ce soit le dictateur italien, il finit, quand il décrit l’ascension de son mode de gouvernement à partir de la capitulation de l’Eglise chrétienne, par lui accorder une certaine envergure. Peut-être est-ce là un avatar ultime et subtil du syndrome de Stockholm. En tant qu’exilé, et donc que victime, peut-être Borgese pour donner sens à son infortune ne pouvait-il pas s’abstenir quand même de trouver une certaine forme de grandeur à celui qui en était responsable.

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Fin de Zweig, pour tourner le page

17 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Philosophie et philosophes

Bon, je dis un dernier mot du "Monde d'hier" de Zweig. Je comprends que beaucoup aient été agacés par mes nombreux billets sur cet auteur qui, outre qu'il est à la mode, a le défaut d'avoir été politiquement très (trop) prudent, jusqu'à se complaire souvent dans la fuite esthétique (il se vante de n'avoir jamais voté dans son pays par exemple). Même si j'avais besoin de son point de vue pour mieux comprendre Romain Rolland, ou même si sa foi pacifiste me semble avoir eu beaucoup de valeur (en 14-18) et recélé bien du mérite, je conçois tout à fait qu'on vienne me dire qu'il ne faut pas s'y attarder trop.

 

Je maintiens quand même qu'il fallait en parler. Parce que les gens qui ne sont pas forcément nos sources prioritaires d'inspiration ont toujours quelque chose à nous apporter, surtout s'ils sont des esprits profonds et honnêtes (ce qu'était Zweig, malgré beaucoup de naïvetés, sur le monde anglosaxon, sur l'intelligentsia etc). Aussi parce qu'il ne faut pas laisser les grands classiques au petits apparatchiks du système médiatique actuels qui les utilisent comme autant de marteaux pour nous empêcher de penser (Zweig au service de la doxa européiste libérale creuse de notre époque).

 

Son livre mérite le respect, ne serait-ce que parce qu'il est écrit au dessus du chaos et au seuil de la mort, comme le  De Officiis de Cicéron, un autre ouvrage que je respecte beaucoup (sauf que Cicéron lui, a pris beaucoup plus de risques que Zweig pour sauver le monde ancien et ses idéaux, au point même de se couvrir les mains de sang, ce que n'a jamais fait Zweig). Dans ces circonstances extrêmes l'humanité se surpasse souvent en sincérité et en justesse et c'est le cas chez l'auteur autrichien.

 

Le livre fonctionne comme un antidote à beaucoup de facilités. Par exemple la facilité des jugements à l'emporte pièce sur Freud, un des derniers apports de son témoignage, dans l'ultime chapitre, qui fonctionne un peu comme "Les derniers jours d'Emmanuel Kant" de Quincey. Je me suis souvent opposé au freudisme et à la psychanalyse sur ce blog, mais les phrases de Zweig sur Freud à Londres, même si elles comportent probablement une part de candeur, sont un antidote phase aux montages grossiers dont Onfray s'est fait le spécialiste (contre Freud, contre Sartre, contre tant d'autres) et dont malheureusement notre époque de plus en plus dépourvue de profondeur humaine est friande.

 

Il y aura quelque chose à garder de Zweig par delà l'écoeurement que le pharisianisme libéral nourrit à juste titre chez beaucoup d'entre nous : l'aversion pour le fanatisme, pour le culte de la violence et de la mauvaise foi dont les fascismes furent l'illustration. La pensée dominante a fait de la hantise antitotalitaire un slogan vide de sens alors qu'elle même asservissait (et continue d'asservir) massivement les individus et les peuples. Mais le témoignage de Zweig redonne une concrétude à ces fantômes que le libéralisme officiel prétend combattre.

 

Comme je l'ai mentionné dans un récent billet la question est de savoir maintenant comment on peut conserver quelque chose des valeurs positives de l'ancien système aristocratico-démocratique (notamment en terme de respect des libertés individuelles, de la culture etc, à travers les corps intermédiaires qui les défendent), sans verser ni dans ses dévoiements actuels ni dans toutes les formes de césarisme auxquelles sa contestation expose les esprits superficiels. Ce n'est pas un maigre enjeu...

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L'URSS selon Stefan Zweig

12 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Il y aurait beaucoup à dire encore sur "Le Monde d'Hier" de Stefan Zweig. J'ai encore cité ce livre par exemple sur le blog La Lettre volée à propos des causes immédiates de la guerre de 1914, car Zweig fait des récits très précis là dessus, et sur les occasions manquées d'avoir une paix négociée dès 1916 (qui eût épargné tant de souffrances ultérieures). Tous les souvenirs de Zweig sonnent admirablement juste. Par exemple sur les horreurs d'une société ravagée par l'inflation, comme l'Autriche en 1919 ou l'Allemagne des années 20.

 

l_nine.jpgJe ne pouvais que prêter une oreille attentive à son témoignage sur l'URSS, qu'il a  visitée entre la mort de Lénine et l'ascension de Staline, ès qualité d'écrivain reconnu et apprécié (préfacé par Gorki). Là comme ailleurs le regard est juste, sur cette société qui mêle des archaïsmes invraisemblables (une société "rouillée" dit-il), à des éléments d'ultra-modernité ("les soviets et l'électricité") qu'elle est impatiente d'incorporer à son fonctionnement. Ses pages sont touchantes sur ce peuple jeune - que Zweig perçoit beaucoup à travers ses lectures de Dostoïevsky et de Tolstoï, mais c'est un angle d'approche pas plus mauvais qu'un autre - un peuple presque enfantin, touchant dans sa fierté d'être devenu soudain un modèle pour l'Europe, ouvert à toutes les innovations culturelles et cependant si bien converti à l'égalitarisme par la révolution qu'il ne témoigne aux écrivains que de l'amour et jamais du respect...

 

Je glisse ici juste une page (parce qu'il fallait n'en choisir qu'une seule), sur Léningrad. Le propos sur les jeunes filles de 12 ans qui ont Hegel et Sorel sur leur pupitre me renvoie à celui sur les jeunes allemandes qui pendant la période d'hyper inflation prennent l'habitude de boire des alcools forts mais au fond auraient préféré des menthes à l'eau (je cite de mémoire). Ce genre de détail est parfait, plus juste que de longues thèses.

 

Lors de son séjour Zweig hésite entre l'envie sincère de partager l'enthousiasme collectif qui l'entoure en permanence et l'inquiétude que provoque chez lui cette lettre anonyme glissée dans sa poche qui lui explique que les gens autour de lui ne sont pas libres d'exprimer ce qu'ils pensent.

 

Ce malaise de Zweig m'a rappelé le sentiment mêlé que j'ai éprouvé moi-même lors de mon voyage en Abkhazie via Moscou devant cette espèce de "holisme" à la fois bonenfant et oppressant des Russes qui a tantôt séduit tantôt exaspéré les peuples qui leur étaient associés (et qui les exaspèrent eux-mêmes car c'est un holisme brouillon, souvent désinvolte qui vous oblige à supporter vos camarades en toute circonstance, y compris quand ils vous grillent la priorité dans les files d'attentes et autres "incivilité" habituelle dans cet univers).Zweig a eu le bon goût de s'imposer beaucoup de réserve sur l'URSS après son retour de Moscou. Ni pro-soviétique, ni-anti. Solution de facilité diront certains, et pourtant ô combien difficile à tenir à l'époque. Solution de sagesse selon moi et qui était cohérente avec la position profonde de Zweig à la fois ouverte aux mouvements populaires et soucieuse de préserver les libertés "formelles" bourgeoises.

 

La question "que penser de la Russie ?" demeure pour moi d'actualité, ce pays étant resté à maints égard "post soviétique" et donc tributaire d'un héritage lourd. Hier je parlais avec un ancien contributeur de l'Atlas alternatif qui me disait à peu près ceci : "J'ai rencontré un vice ministre russe il y a peu, il m'a assuré que les Américains étaient fous et prêts à utiliser la bombe atomique". Cela m'a fait penser au bouquin de Sylvain Tesson qui raconte qu'en Sibérie il tombe sur un Russe qui lui explique que le monde est tenu par les Juifs (sic) sauf en France où ce sont le Arabes qui gouvernent (resic). Il y a beaucoup de paranoïa et de délires chez les Russes. Ca fait partie de l'héritage soviétique. Voyez par exemple ce faux discours de Mme Thatcher, cité par Anatoli Loukianov, ancien président du Soviet suprême (excusez du peu) à l'appui d'une démonstration selon laquelle l'effondrement de l'URSS serait dû seulement à un coplot occidental. Il ne faut pas trop entrer dans le mode de pensée du pouvoir russe (même si par contre je trouve que Poutine a raison dans ses dernières déclarations à propos de la démence de McCain).

 

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L’entrée dans une "nouvelle époque"

9 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Certains esprits progressistes qui essaient de penser le temps présent à partir de la lecture de divers théoriciens se disent que nous entrons dans une époque nouvelle, et que, si la « gauche » où les forces alternatives ne sont pas capables d’offrir des perspectives plus concrètes que « retournons au socialisme d’antan, la planification etc », c’est simplement parce que ces tendances n’ont pas été « encore » capables de penser complètement les processus en cours. Il y aurait juste un déficit théorique au fondement de notre impuissance, mais la sortir du « tunnel philosophique » et le changement de paradigme seraient pour bientôt.


Voilà une vision des choses optimiste que je ne partage guère. Parce qu’elle part du postulat selon lequel l’humanité suit une pente de progrès et qu’il suffit que les concepts s’ajustent à sa "praxis" pour que ce progrès devienne vraiment juste et placé au service de l’émancipation collective.

 

Pour ma part je suis assez sceptique sur la théorie. Il me semble que des théoriciens comme Locke,  Montesquieu, Rousseau, Marx, chacun dans des registres différents (et en contradiction les uns avec les autres) ont produit des concepts puissants et beaucoup influencé leur époque, en convertissant des hommes politiques et des groupes sociaux qui ont tenté de traduire en acte leurs théories, mais aucun intellectuel ne saisit jamais la complexité des interactions sociales qui forment l’époque où ils vivent, et par conséquent les concepts produits n’ont qu’une valeur heuristique intéressante pour l’action, mais on ne peut jamais penser qu’ils suffiront à eux seuls à remettre les processus humains sur la voie de la justice et du Bien (pour parler comme Platon). Le rôle des idées dans le monde n’est pas nul, mais il n’est pas aussi performatif que les intellectuels le croient (et l’apparition du fascisme dans les années 20 l’a clairement montré aux marxistes, par exemple).


En outre, je ne crois pas du tout qu’il existe une « flèche temporelle » orientée vers le progrès. Il y a eu des progrès technologiques et organisationnels très importants en Occident depuis la Renaissance, et qui ont tendu à se généraliser sur toute la planète, mais des déclins sont toujours possibles, pas forcément aussi abyssaux que le craignent les esprits apocalyptiques, mais tout de même significatifs, et il n’est pas évident que des « concepts » appropriés puissent freiner ce(s) déclin(s) comme, disons, l’idée du socialisme dans ses diverses déclinaisons a pu, à partir de 1860, limiter les effets destructeurs du capitalisme.


J’ai été intéressé dans les années 1990 par l’intuition de Cornélius Castoriadis (penseur qui présente de nombreuses insuffisances par ailleurs, notamment dans sa foi freudo-marxiste), selon laquelle nos démocraties entreraient en ce moment dans un processus comparable à celui qu’a connu la démocratie athénienne après la conquête macédonienne puis romaine :  une dépossession massive de la subjectivité politique, une sorte d’aliénation politique qui dura pratiquement 2000 ans.


Pour ma part, je ne pense pas que nous devions comparer l’Occident à l’Athènes de l’époque de Philippe de Macédoine. Nous sommes plutôt Rome en 50 ou 60 av. JC.


sp.jpgAthènes fut une tentative de démocratie radicale (avec d’ailleurs beaucoup de défauts). Nous vivons, nous, depuis plusieurs décennies, dans un système aristocratique tempéré d’éléments démocratiques comme l’était la République romaine (avec son Sénat qui devait partager une partie du pouvoir avec un tribunat de la plèbe, et une assemblée des comices expression d’une forme de « démocratie directe » quoiqu’elle-même en grande partie pervertie, comme le sont chez de nous la plupart des rouages démocratique au niveau national comme au niveau supra-national, européen par exemple).


Les processus de transformation auxquels notre système est confronté sont analogues à ceux de la Rome de 50 avant Jésus Christ sur trois points capitaux :


1)    Nous avons une montée en puissance de classes nouvelles : à l’intérieur de nos frontières (des diplômés nombreux qui ne veulent pas du travail manuel, et se veulent indépendants des appareils politiques et des institutions). Leurs équivalents en 50 av JC était l’ordre équestre sousreprésenté au Sénat, et des membres de la plèbe récemment enrichis ; à l’extérieur des frontières nationales pour nous il s’agit des pays émergents, pour la Rome de 50 av JC il s’agissait des bourgeoisies vassalisées des peuples récemment conquis tout autour du bassin méditerranéen, ainsi que des auxiliaires non romains employés par les légions.


2)    De très grandes inégalités économiques et sociales liées au processus de mondialisation, dont l’équivalent dans la Rome du Ier siècle av JC était l’intégration du monde méditerranéen dans le réseau d’échange romain, de l’Espagne à la Palestine, et qui engendrait alors l’apparition de grandes exploitations latifundiaires, l’apparition de grands potentats économiques capables de corrompre les chefs politiques et financer des armées privées (et donc de menacer l’intégrité de l’Etat et de la chose publique), et des phénomènes de grande pauvreté en Italie (en plus de l’augmentation de la main d’œuvre servile) créant une clientèle naturelle pour toute forme d’aventurisme politique.


3)    Le règne de la violence militaire, corrélat des deux précédents phénomènes qui, dans la République romaine finissante, joua un rôle analogue à l’émergence de la culture audiovisuelle (le règne de la vidéosphère comme dirait l’autre) et de la culture Internet. La violence militaire exerce sur les esprits le même effet de paralysie que la culture moderne de la vidéosphère, parce que toutes deux fascinent les instincts primaires de l’individu et fragmentent la cohérence globale de la vision du monde qu’il peut se construire. Je ne suis pas le seul à tracer un lien entre violence physique et hypnotisation par les images. Le premier je crois fut Walter Benjamin quand il s’efforça de penser le cinéma, l’image, la propagande, en même temps que la montée de la violence entretenue par les fascistes.

 

Ces trois éléments exercent tendanciellement un effet dislocateur des institutions « démocratiques » (en fait artistocratico-démocratiques) anciennes et discréditent les corps intermédiaires garants de leur pérennité (la classe politique, les cadres de la fonction publique, les syndicats, mais aussi les journalistes, les artistes officiels, les écrivains etc). Ceux-ci, dans l’Occident contemporain, comme dans la Rome du Ier siècle, sont obligés de verser dans diverses formes de démagogie pour sauver le peu de légitimité qui leur reste : aujourd’hui « cool attitude », relâchement du langage, proximité artificielle avec l’électeur ou l’administré, culte du foot, de la fête, des bons sentiments, comme à l’époque romaine distributions gratuites de blés, organisation de jeux pour la plèbe, compromis sur le respect des valeurs traditionnelles.

 

La course démagogique est une source d’affaiblissement des institutions à l’égard du public auquel elles s’adressent, car elle montre que les classes sociales qui en sont les piliers (les magistrats, les enseignants, les syndicalistes etc, chacun dans des rôles distincts) ne croient plus en elles, mais aussi à la dissolution interne de ces institutions aux yeux mêmes de ceux qui les font fonctionner, encourageant par exemple les fonctionnaires à ne plus faire appliquer les lois, à se laisser corrompre etc.

 

Nous n’en sommes sans doute pas au même degré de dissolution des valeurs institutionnelles que dans la Rome de 50 avant Jésus Christ, mais nous sommes sur cette pente.

 

Je pourrais prendre ici l’exemple de l’art. Un lecteur me faisait remarquer il y a peu que la « posture » de l’artiste est désormais dénoncée comme une imposture. C’est un processus qui remonte au lendemain de la première mondiale (avec le dadaïsme, le jazz etc) et qui a été accéléré récemment par la transformation de l’institution artistique (avec ses académie) en « marché de l’art », avec ses mécènes, sa corruption, et où (presque) tous les coups sont permis.  Dans ce dispositif tout le monde est encouragé à se sentir artiste de sa propre vie et les artistes « professionnels » en sont à cautionner ce fantasme, réduisant leur propre création à une sorte d’addendum « festif » (« fédérateur ») à ce que tout un chacun peut produire dans son coin (sur ce plan la décomposition de l’institution est beaucoup plus avancée que dans la Rome du Ier siècle av JC, où l’art, bien qu’ouvert à des importations grecques qui agaçaient les Sénateurs, et à des innovations populaires d’un goût douteux comme la pantomime restait tributaire d’une caste aristocratique qui lui maintenait une cohésion globale).

 

Cette décomposition des institutions aristocratico-démocratiques ouvre des boulevards, comme au Ier siècle avant Jésus-Christ à l’aventurisme de personnalités charismatiques (pour parler comme Max Weber).  Au Ier siècle Pompée ou César, puis Octave (ceux qui maîtrisaient le mieux la chose militaire, en même temps d’ailleurs que les effets d’image). Aujourd’hui Chavez, Sarkozy,  Marine Le Pen (avec des succès divers, et dans des registres différents, sans d’ailleurs que je porte ici le moindre jugement de valeur sur eux – je n’en ai pas besoin pour la démonstration de ce billet – ni bien sûr que je trace le moindre signe d’équivalence entre ces différents personnages, simplement chacun incarnent une forme d’aventurisme politique, de sortie partielle ou totale du vieux système aristocratico-démocratique qu’ils prétendent rénover ou transformer) ces derniers non pas en tant que chefs de guerre mais bons administrateurs de l’image médiatique (comparable comme nous l’avons dit à la violence militaire autrefois).

 

Les progressistes optimistes pensent qu’un effort conceptuel va vouer à l’échec l’aventurisme politique, qu’un nouveau Marx peut mettre bout à bout un nouveau paradigme (notamment avec l’écologie politique, malmenée par l’opportunisme des Verts), trouver une nouvelle formule d’émancipation des gens dans le monde globalisé tel qu’il est, dans l’état des technologies que nous avons (donc sans passéisme), et mobiliser un nouveau courant (« altermondialiste ») concret, intelligent, capable de refonder la chose publique au niveau planétaire et instaurer une nouvelle forme de justice et de liberté pour tous.

 

D’autres tout aussi optimistes mais moins « globalisateurs » pensent que le même résultat peut être obtenu à l’échelle des entités nationales pour peu que celles-ci chacune dans leur coin s’attachent à refonder leurs institutions et leur pacte social.

 

Pour ma part, comme Castoriadis, je suis plus pessimiste. Même si je ne crois que tout est fichu et ne nourris aucun fantasme millénariste de fin du monde, j’estime que le risque d’une vaste confiscation de la subjectivité politique collective, comparable à celui que Jules César, puis César-Auguste, est possible, même si elle ne revêtira pas la même forme qu’au Ier siècle avant notre ère (je veux dire que ce ne sera pas une dictature de mille cinq cents ans – si l’on va jusqu’à la fin de Byzance – sous la dictature d’un parrain).

 

Comme sous la République finissante, les institutions aristocratico-démocratiques engagées sur la voie apparente de la démagogie sont en réalité complètement égoïstes et dépourvue de toute imagination pour intégrer les changements de ce monde (notamment pour intégrer la montée des pays émergents). Elles utilisent les lois antiterroristes et les interventions de l’OTAN sur tous les continents, comme le Sénat menacé par les séditieux utilisait le « sénatus consultus ultimum » (c’est-à-dire les lois d’exception), mais n’ont aucun horizon humain nouveau à proposer.

 

L’ancien régime aristocratico-démocratique peut encore se perpétuer comme cela, entre des accès de fièvre sporadiques, ou il peut dégénérer en dictatures populistes plus ou moins éphémères (qui ensuite laisseraient la place à d’autres épisodes aristocratico-démocratiques abâtardis et vice versa), sans pour autant que le peuple ne récupère la moindre once de subjectivité politique (c’est-à-dire de pouvoir décisionnel réel, d'empowerment, et de capacité à penser collectivement son avenir). Et cette stagnation est d’autant plus probable que le pouvoir atomisateur de la vidéosphère sur les esprits (la nouvelle violence militaire fasciste) n’en est qu’à ses débuts.

 

Face à cette impasse, et en l’absence de l’apparition d’un nouveau Marx (et des conditions sociales d’un mouvement révolutionnaire unifié capable de porter sa parole), le meilleur rôle à envisager pour un intellectuel est celui qu’avait Caton d’Utique en 50 avant Jésus Christ : celui qui rappelle en toute rigueur les critères de la vérité et de la justice, et qui lui-même s’efforce de dire le vrai et de faire le juste. Cette tâche de l’intellectuel engagé suppose, à mes yeux, que l’intellectuel soit lui-même critique à l’égard de sa propre scholastic view, de ses propres privilèges, et ne se pose pas en donneur de leçons.  Il ne peut être que témoin, témoin de ce qui lui semble possible, ou souhaitable, de ce que lui-même fait, sans illusion sur tout cela, et avec un regard critique à la fois sur les pouvoirs dominants et sur tout ceux qui proposent des « y a qu’à » et de fausses vérités  « alternatives » qui ne feraient qu’orienter les gens vers des pseudo-voies émancipatrices en fait source de plus grandes confiscations de liberté. Ce rôle, selon moi, doit être éloigné de la démagogie, et donc solidaire aussi de certaines formes de conservatisme dans le style d’expression et dans le rythme de vie (il faut se tenir à l’écart de la frénésie, de l’utilitarisme,  des fausses obligations morales tout comme des faux plaisirs faciles s'ils sont susceptibles de devenir addictifs, de tout ce qui affaiblit la pensée et trouble sa lente et solide affirmation).

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Le détour par les "littérateurs"

8 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Un ami lecteur me reprochait gentiment ce matin de "perdre du temps" avec des littérateurs esthétisants comme Stefan Zweig. J'ai répondu en gros qu'il y a la pensée individuelle, le style et la sensibilité qu'on travaille d'un bout à l'autre de sa vie, et que l'action politique (ou l'inaction, qui est une action dans l'autre sens) est un prolongement de ça. Or la pensée, le style, la sensibilité, doivent se nourrir de tout, y compris d'auteurs "centristes" comme Zweig, sceptiques, hyper-conservateurs, ou facho, ce qui ne veut pas dire qu'on entre dans leur propre système de pensée

rollandMoi, les auteurs conservateurs, esthétisants etc m'aident à vivre mieux (du moins ceux d'entre eux que je trouve encore un peu lisibles) la bêtise dogmatique des dominants et le sectarisme hargneux de leurs adversaires. J'ai besoin de ne pas être trop empathique avec le destin de l'humanité, car l'empathie m'a joué de mauvais tours dans le passé. Pour Zweig c'est un peu particulier, parce qu'il se trouve que je voudrais mieux comprendre Romain Rolland, et Zweig fut son meilleur ami. Et je dois comprendre 14-18, comme l'antifascisme des années 30, par delà les stéréotypes construits par les historiens. La résistance à l'ineptie belliqueuse présente des constantes d'un siècle à l'autre, sa répression aussi. Bien sûr je sais que les gens ont aussi bien changé devant leurs écrans virtuels, mais quand même certains réflexes humains restent.

Peut-être ai-je passé trop de temps à éplucher Romain Rolland et Zweig, ou Aristippe de Cyrène. Mais perdre du temps est aussi une manière de résister à l'utilitarisme de notre époque. Et puis ce qui se "perd" sur un terrain peut être parfois "rentabilisé" sur d'autres.

 

Un type sur un site exalté (pour lequel je ne ferai pas de pub) range le blog de l'Atlas alternatif que je dirige dans la catégorie "Sites renfermant des informations mais crypto-sioniste, ou sioniste de gauche ce qui est équivalent, à façade pro palestinienne", au même titre qu'Europalestine et Info-Palestine. J'ai trouvé ça plutôt rigolo. Alors que d'autres classificateurs superficiels m'avaient un jour étiqueté "conspirationniste" trop "antisioniste" à leur goût. Evidemment on peut multiplier ces classements si faciles, et beaucoup le feront au gré des lubies qu'entretiennent chez eux la culture d'Internet. C'est un peu comme ranger des timbres dans un album quand on est collectionneur, et c'est aussi futile. Je trouve très drôle d'être comparé à Europalestine qui sont aux antipodes de moi sur bien des points (y compris la psychologie). Mais bon, ce n'est drôle qu'au second degré. Parce qu'au premier degré, on reste dans la logique de guerre civile "virtuelle" de bas étage...

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L'écriture et la politique, les révolutionnaires velléitaires (Zweig)

6 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Deux remarques intéressantes chez Zweig, sur le rapport entre la culture de l'écrit et les passions politiques tout d'abord :

 

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Sur les contestataires velléitaires ensuite (et il y en a de nos jours un paquet sur Internet qui occupent beaucoup trop de pages, ce sont les même qu'en 1917) :

 

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"Au dessus de la mêlée" de Romain Rolland et un mot sur le Mali

4 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Plus je lis Romain Rolland plus je comprends pourquoi les grandes autorités morales de notre pays (et de notre Europe) refusent de le rééditer aors qu'il fut un demi-dieu pour notre continent dans l'entre-deux guerres. Son tort est que, bien que germanophile comme je le suis (et même meilleur connaisseur de la culture allemande), il ne mit jamais (à la différence de Zweig par exemple), le patriotisme républicain français (qui se battait pour la liberté mondiale) sur le même plan que le pangermanisme.

 

prusseC'est très clair par exemple dans ses écrits de 1914-15 "Au dessus de la mêlée" (33e dedition, Librairie Paul Ollendorff p. 32 "Mais qui a lancé sur les peuples ces fléaux (de la guerre) ? Qui, sinon leurs Etats, et d'abord (à mon sens), les trois grands coupables, les trois aigles rapaces, les trois Empires, la tortueue politique de la maison d'Autriche, le tsarisme dévorant, et la Prusse brutale !" Plus loin dans le livre il justifiera même l'alliance franco-russe (toujours indigeste au goût des Républicains) en disant qu'il préfère l'esprit de rebellion du peuple Russe face au tsarisme, que l'unanimisme belliqueux allemand derrière le Keiser qu'il retrouve jusque chez les socialistes autrefois les plus pacifistes.

 

Des vérités désagréables à notre temps sans doute. Je remarque sa sensibilité à l'atteinte aux oeuvres d'art (cohérente avec sa foi dans la mission rédemptrice et pacificatrice du Beau. Il n'a pas de mot assez durs pour condamner la barbarie avec laquelle l'armée allemande s'en est prit à Louvain, berceau de la culture belge, et à la cathédrale de Reims (dans le silence complice de toute l'intelligentsia germanique ni n'a pas eu un mot pour condamner ces crimes). Il s'agissait d'une première dans l'histoire du XXe siècle qui allait en compter beaucoup. Ce geste inaugural fut l'oeuvre de la monarchie prussienne, et Rolland demandait un tribunal international de pays neutres pour juger ce forfait.

 

kosovo-copie-1.jpgCette atteinte à l'art me fait penser au Mali, et aux attaques contre les mausolées et les mosquées dans le nord du pays. Les Occidentaux toujours aussi écervelés et méprisants se demandent s'ils ne doivent pas jouer les gendarmes dans cette contrée comme ils ont voulu le faire partout. Cette fois au nom de la défense de l'art (entre autres), comme jadis avec les Bouddhas d'Afghanistan. Selon moi, vu le très faible degré d'anticipation dont la soi-disant "communauté internationale" a fait preuve quant aux effets secondaires de son intervention en Libye, les pires dangers seraient à redouter quant à son éventuel rôle au Mali. Et puis, nos bombardiers ne sont pas de très bons conservateurs de musées. N'est-il pas vrai que le 29 avril 2011, ils ont détruit à Tripoli (Libye) le Centre du Livre Vert, la plus grande bibliothèque du pays, un ancien palais turc classé au patrimoine mondial de l'UNESCO ? Les casques bleus occidentaux n'ont-ils pas montré un enthousiasme des plus modérés à défendre les monastères orthodoxes médiévaux au Kosovo en 1999, et les Etats-Unis n'ont-ils pas construit une piste aérienne sur l'ancienne voie sacrée de Babylone en Irak ? Pas sûr que nos soldats et ceux de nos alliés feraient quelque chose d'utile pour les monuments maliens... Le souci de la protection du patrimoine est louable, mais tout comme Rolland demandait que seules les nations neutres puissent en être les juges, je nierai aux pompiers pyromanes de l'OTAN, protagonistes directs ou indirects des destructions, le droit de se poser en gardiens des chefs d'oeuvres artistiques de ce monde.

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Vote favorable à la Géorgie à l'ONU

3 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Abkhazie

abkhazieL'assemblée générale des Nations Unies a voté aujourd'hui malgré les protestations de Moscou une résolution favorable à la Géorgie sur le droit au retour des réfugiés géorgiens en Abkhazie et en Ossétie du Sud.

 

Ont voté contre l'Arménie, Cuba, la République populaire démocratique de Corée, la République démocratique du peuple lao, le Myanmar (pas encore complètement aligné sur l'Occident), Nauru (qui a reconnu l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud), le Nicaragua (idem), la Fédération de Russie, la Serbie (alors que le Monténégro ardent candidat à l'entrée dans l'OTAN a voté "pour"), le Sri Lanka, le Soudan, la Syrie (qui comptait encore récemment beaucoup d'Abkhazes sur son sol), le Venezuela (qui s'en est expliqué à la tribune), le Viet Nam, et le Zimbabwe (éternel adversaire des ingérences, comme Cuba, et la Corée du Nord).

 

La Biélorussie (dont on a cru pendant un temps qu'elle reconnaîtrait l'Abkhazie) a clairement pris ses distances avec Moscou en ne prenant pas part au vote (et en le justifiant à la tribune). La Turquie a choisi l'abstention, de même que l'Algerie, l'Angola, l'Argentine, le Bahrein, le Bangladesh, la Barbade, le Bénin, le Bhoutan, la Bolivie (pas solidaire du reste de l'ALBA cette fois-ci, tout comme l'Equateur), la Bosnie-Herzegovine, le Botswana, le Brésil, Brunei Darussalam, le Burkina Faso, le Cameroun, la Centrafrique, le Chili, la Chine, la Colombie, le Congo, le Costa Rica, la Côte d’Ivoire, Chyre, la République Dominicaine, l'Equateur, l'Egypte, El Salvador, l'Erythrée, l'Ethiopie, Fidji, le Guatemala, la Guinée, le Guyana, Haiti, le Honduras, l'Inde (avec la Chine ça fait quand même de gros pays abstentionnistes), l'Indonésie, Israël (qui s'en est expliqué à la tribune malgré sa grande sympathie pour le régime géorgien), la Jamaique, la Jordanie, le Kazakhstan, le Kyrgyzstan, le Liban (qui n'a pas voté comme la Syrie), le Libye, Madagascar, la Malaisie, le Mali, le Mexique, la Mongolie, le Maroc, le Mozambique, la Namibie, le Népal, le Nigéria, Oman, le Pakistan, le Panama, la Papouasie Nouvelle Guinée, le Paraguay, le Pérou, les Philippines, le Qatar, la République de Corée, Samoa, l'Arabie saoudite, Singapour, les Iles Salomon, l'Afrique du Sud, le Surinam, la Suisse (où se tiennent les négociations que cette résolution pourrait gêner), le Tadjikistan, la Thailande, l'ancienne République yougoslave de Macédoine, le Timor oriental, Trinidad and Tobago, la Tunisie,  l'Ouganda, les Emirats arabes unis, la République unie de Tanzanie, l'Uruguay, et la Zambie. Des pays comme l'Irak, l'Iran, le Sénégal, la Grèce, le Kenya, le Congo, l'Ukraine, le Koweit et l'Afghanistan ont fait comme la Biélorussie.

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Paris de 1901 selon Zweig

3 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

798px-Eiffel_Tower_20051010.jpgJe poste ici deux pages de Zweig (Le monde d'Hier que je cite beaucoup depuis 8 jours) parce qu'elles révèlent un Paris très différent de celui d'aujourd'hui (avec des remarques qui rejoignent un témoignage d'Arletty relatif aux années 1915-1916 entendu à la radio il y a quelques années.

 

Zweig de manière très éloiquente relie un peu plus loin ce récit à l'image pathétique du Paris occupé par les nazis qui s'offrait à lui peu avant son suicide. Mais l'intérêt de son tableau tient au fait qu'il relie l'insouciance et la bonhommie parisiennes à l'égalitarisme introduit par la Révolution, une idée que je trouve intéressante d'autant que je réfléchis depuis longtemps aux effets anthropologiques du socialisme et des expériences révolutionnaires largo sensu.

 

La comparaison avec l'Allemagne est aussi éclairante (Zweig a visité des villes comme Berlin en Prusse, et New York aux Etats-Unis avant qu'elles ne deviennent les métropoles économiques de grandes puissances ce qui a développé en lui un sens très aigu de la comparaison spatiale aussi bien que temporelle).

 

J'ai progressé au delà de ces pages dans la lecture de l'autobiographie de Zweig et suis tombé, comme je le souhaitais sur sa rencontre avec Romain Rolland. J'ai ainsi mieux compris à quoi tenait sa fascination pour cet écrivain. Notez que lorsqu'il le vit pour la première fois, aux début des années 1910, Rolland était aussi négligé en France que Paul Valéry et Marcel Proust bien qu'ils fussent tous trois fort avancés dans leur carrière littéraire). A Romain Rolland il prête un engagement visionnaire au servir d'un art pacifiste qui unifierait l'Europe et le monde, contre la logique du capitalisme et des marchands de canons. Je reviendrai sur tout cela car il nous faudra examiner un jour ce que fut le projet de ces hommes, aujourd'hui largement dévoyé par l'européisme postmoderne de Largardère et de la finance internationale. Je mentionne d'un seul mot ici l'émotion de Zweig lorsque dans un cinéma de quartier de Tours (en 1912 ou 1913) il voit le public s'étouffer de haine à la vue d'une image de Guillaume II. J'ai déjà interrogé l'été dernier (avec un addendum en septembre) l'échec du socialisme pacifiste avant 1914, et je ne cesse de me demander depuis lors si l'équivalence relativiste France=Allemagne qu'il a véhiculée après guerre (ainsi que le bolchéviks), n'est pas une imposture. Zweig malgré tout son amour de la France adhère pleinement à cette équivalence (en comparant par exemple deux fois Krupp et "Schneider du Creusot" comme il dit, notamment dans leur façon de tester leurs armes sur le "matériel humain" des Balkans, comme les fascistes en Espagne en 1937). C'est peut-être une de ses faiblesses, qui portera en germe sa rupture ultérieure avec Rolland. Il y a peut-être quelque chose de trop "allemand" dans la lecture que Zweig fait de l'histoire dont il fut témoin. Je reviendrai sur tout cela ultérieurement.

 

Pour finir je prie le lecteur du blog d'excuser la différence de format entre les deux pages, due aux aléas du scanner.

 

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