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Le blog de Frédéric Delorca

L'Ouzbékistan sur l’échiquier eurasiatique : un pays stable mais convoité

6 Octobre 2007 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Billets divers de Delorca

L’existence de structures étatiques stables dans certaines régions du monde est trop souvent prise pour argent comptant. Il semble aller de soi aux yeux des citoyens de vieux pays comme le Royaume Uni ou la France qu’un Etat se maintienne, perdure et prospère, et l’on a tendance, à tort, vu d’Europe, à reprocher aux Etats ce qu’ils ne font pas avant de reconnaître ce qu’ils sont parvenus à mener à bien.

Tel est le cas de la République d’Ouzbékistan. Placé entre le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Kazakhstan et le Turkménistan, ce pays, qui est le plus peuplé d’Asie centrale (27 millions d’habitants), a fêté, le 31 août dernier, le seizième anniversaire de son indépendance.

A en croire ses autorités, le pari n’était pas gagné d’avance car le pays, ancienne République de l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS), n’avait jamais auparavant connu d’indépendance, du moins dans un cadre moderne. Selon un discours récent du président ouzbek Islam Karimov, au moment de l’éclatement de l’Union soviétique, l’Ouzbékistan n’avait plus de réserves de blé et de farine que pour 10 à 15 jours : la république se trouvait pratiquement au bord de la famine. D’une certaine façon, l’Ouzbékistan partait de zéro.

L’originalité de l’expérience ouzbèke tient avant tout au choix de la modération. Alors que beaucoup de pays de l’ex-URSS se sont lancés dans des opérations de privatisation tous azimuts, souvent peu transparentes, l’Ouzbékistan paraît n’avoir pas sacrifié le contrôle public.  De même le souci de la protection sociale figure parmi les cinq priorités affichées, ce qui se concrétise par la mise en œuvre de nombreux dispositifs d’aide (allocations chômage, allocations familiales etc) embassyuzbek.JPG

Le prix du maintien des pouvoirs publics, et de leur capacité d’action, fut parfois des entraves au pluralisme, dénoncées par des officines occidentales comme Amnesty International. Le procès fait en la matière à l’Ouzbékistan par les Occidentaux a atteint son paroxysme, lors de l’assaut donné, les 12 et 13 mai 2005 par les forces de l’ordre contre des Islamistes qui occupaient illégalement des bâtiments administratifs à Andijan. Certains partis d’opposition ont parlé de 750 morts y compris des civils. Le gouvernement en a reconnu 187. Le nombre exact des victimes n’a pu être fixé par une enquête internationale. Le gouvernement ouzbeks a cependant plaidé la légitime défense : dans cette région pauvre le Hezb-i islami du Turkestan, dont l’objectif proclamé est d’établir le califat sur l’ensemble de l’Asie centrale et du Sin Kiang chinois, et le MIO (Mouvement islamique d’Ouzbékistan) étaient bien implantés dans la population à force d’actions caritatives. Leur pouvoir de déstabilisation ne pouvait être sous-estimé.

Le caractère excessif du reproche adressé à Tachkent dans cette affaire s’illustre en grande partie dans les incohérences dont les Euro-américains ont pu faire preuve sur ce dossier. Les Etats-Unis (qui ont obtenu en 2001 le droit d’installer une base militaire en Ouzbékistan dans le cadre de leur propre guerre contre l’islamisme) après avoir incité les Européens à prendre des sanctions économiques contre Tachkent se sont gardés de faire de même, et l’Allemagne a préféré laisser monter la France au créneau seule, tout en protégeant ses propres intérêts sur le territoire ouzbek.

Certes l’Ouzbékistan ne peut prétendre remplir complètement tous les critères « démocratiques » posés par des textes comme la Convention européenne des droits de l’Homme dont la Cour européenne de Strasbourg garantit la sauvegarde (une Convention qui, elle-même, présente des aspects critiquables). Mais rien n’indique que les institutions ouzbèkes soient plus néfastes en la manière que leurs voisines kirghizes, tadjikes ou kazakhes.

En outre tout observateur de la vie politique ouzbèke ne peut manquer de constater les efforts consentis pour la libéralisation du pouvoir politique (ce que les Ouzbeks, pour emprunter le vocabulaire occidental, nomment « l’établissement et le développement des bases de la société civile ») : introduction du bicaméralisme au parlement, instauration d’une consultation des partis politiques et du droit de voter des motions de censure, limitation des modalités de la garde à vue des personnes arrêtées par la police, et surtout abolition de la peine de mort, à compter du 1er janvier prochain (après qu’un rapport d’Amnesty International en 2003 ait critiqué les erreurs judiciaires en ce domaine). C’est là un pas que très peu d’anciennes républiques soviétiques se sont aventurées à franchir.

La construction de l’Etat ouzbek et de son identité a supposé la mobilisation de ressources matérielles, humaines et symboliques.

Sur le plan matériel, le pays a pu, avec succès se remettre de l’effondrement de l’URSS, puisque son produit national brut est égal à 1,3 fois celui de 1990. Il affichait en 2006 une croissance de 7,3 % en 2006 (comparable à la plupart de ses voisins, sauf le Kazakhstan plus dynamique encore), et qui s’annonce encore supérieure en 2007, pour un niveau de PNB par habitant (2 000 dollars selon le CIA Factbook) lui aussi semblable à ceux d’autres pays de la zone comme le Kirghizistan ou le Tadjikistan (certes bien moindre, il est vrai, que ceux du Turkménistan, du Kazakhstan, mais ceux-ci sont plus riches en hydrocarbures). Les exportations augmentent régulièrement, et comprennent une part croissante de produits finis – plutôt que des matières premières – ce qui peut être interprété comme un signe d’industrialisation du pays. Cet effort s’illustre dans l’industrie du coton (dont l’Ouzbékistan est le sixième producteur mondial), mais aussi, d’une façon spectaculaire, dans l’automobile avec l’implantation d’une fabrique de voitures Daewoo à Asaka (province d’Andijan), une usine de pointe qui collectionne les certificats de qualité internationaux. La base agricole n’est pas sacrifiée et progresse même puisque le pays est récemment devenu autosuffisant en matière de céréales, malgré une démographie galopante (la moitié de la population a moins de 23 ans) qui menace sans cesse l’équilibre alimentaire.

Sur le plan humain, le pays a dû fournir un effort considérable de formation pour se doter de cadres (particulièrement d’ailleurs dans l’armée, car l’Ouzbékistan devait auparavant sa défense à l’Armée rouge). L’Ouzbékistan se targue aujourd’hui de consacrer 12 % de son PNB à l’éducation, avec notamment un grand effort pour l’enseignement en langue ouzbèke. Comme la plupart des pays d’Asie centrale ex-soviétique (et à la différence des pays du Proche-Orient) toute la population a été scolarisée à l’école primaire. En outre il existe trois universités dans ce pays.

Sur le plan symbolique, c’est toute une construction culturelle qui est à l’œuvre et qui passe par la commémoration d’un passé glorieux. Ainsi les anniversaires des villes antiques ont-ils été largement mis à profit. Le gouvernement ouzbek a successivement célébré le 2500 ème anniversaire des villes de Boukhara et Khiva, le 2700 ème anniversaire de la ville de Karshi, le 2750 ème anniversaire de Samarkand (Samarcande), et le 2000 ème de Marghilan. Cet égrenage commémoratif peut sembler fastidieux au regard extérieur. Il constitue pourtant une étape cruciale de la construction de l’identité d’un pays à la fois ancien et à bien des égards neuf.

Ce travail sur l’identité ouzbèke ne peut faire l’économie d’une réflexion sur son appartenance au monde islamique, ainsi que sur son positionnement au cœur de l’Eurasie.

Sur le volet islamique, le gouvernement ouzbek a organisé le 17 août 2007 une conférence internationale sur le thème : « La contribution de l'Ouzbékistan au développement de la civilisation islamique». Plus d’une centaine grands oulémas, scientifiques, théologiens, représentants d’autorités religieuses et civiles venues de plus de 30 pays du monde ainsi que des représentants d’organisations internationales y participèrent. L'organisation internationale islamique sur les questions de la formation, la science et la culture (ISESCO), une des structures de l'Organisation de la conférence islamique, a déclaré Tachkent comme la capitale du monde de la culture islamique en 2007, en récompense des efforts du gouvernement pour la préservation du patrimoine architectural et culturel musulman, et sa promotion, dans le cadre universitaire notamment. Le pays compte 88 % d’adeptes de l’Islam qui pratiquent leur religion sur un mode ouvert et tolérant. L’attention que son gouvernement accorde à valoriser son passé de centre de la culture islamique vise aussi à couper l’herbe sous le pied des islamistes, en évitant notamment la contagion de l’Afghanistan voisin. Cette politique culturelle s’accompagne du reste d’un volet social original, le président Karimov soutenant les structures d'entraides sociales (notamment les institutions locales traditionnelles – les Mahallah) qui tirent leurs origines de l'époque pré-soviétique, musulmane, mais qui se sont assez bien insérées dans l'environnement soviétique et constituent d’utiles remparts contre l’atomisation individualiste, les inégalités, et donc contre les tentations extrémistes.

En ce qui concerne l’Eurasie, Tachkent, qui est membre de l’Organisation de coopération de Shanghaï, déploie une diplomatie intensive à l’égard de la Russie et de la Chine. Tirant profit de sa position stratégique, l’Ouzbékistan serait en passe de devenir le lieu de transit de 50 % de la production gazière de l’Asie centrale et s’apprêterait pour ce faire à construire un gazoduc du Kirghizistan jusqu’à la Chine, si toutefois un projet rival du Turkménistan n’y fait pas échec.

Du fait de cette position clé de l’Ouzbékistan, celui-ci reste la cible de groupes d’intérêts étrangers – et de pouvoirs politiques qui peuvent avancer leurs pions derrière eux -. Non seulement des intérêts économiques comme les multinationales britanniques et américaines qui exploitent certains gisements pétroliers ouzbeks, mais aussi des groupes culturels aux liens obscurs avec les sphères dirigeantes occidentales. Ainsi Pierre Lévy rapporte dans Bastille-République-Nation du 27 juin 2007 qu’une ONG américaine officiellement préoccupée de promouvoir l’autosuffisance de certaines populations ouzbèkes persuadait les paysans de se lancer dans l’élevage de volailles, puis finalement conditionnait l’approvisionnement en graines et aliments à la conversion des paysans à l’évangélisme… Des pratiques qui persuadèrent le gouvernement de durcir le régime des accréditations. Ce durcissement à son tour a nourri en Occident une campagne de diffamation à l’encontre du gouvernement ouzbek, à grand renfort d’exagérations et de caricatures. Ainsi dans un article d’octobre 2006, la revue évangéliste américaine Today's Christian dans son numéro de septembre-octobre 2006 (http://www.christianitytoday.com/tc/2006/005/9.61.html)
accusait le président Karimov de « ne pas tolérer les dissidences religieuses » et l’Ouzbékistan d’être « à 99 % » musulman (passant notamment par pertes et profits les 6 % de Russes orthodoxes présents sur son territoire). L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) dans des recommandations de 2003 et le gouvernement américain dans ses divers Rapports annuels sur la liberté religieuse internationale (pour le International Religious Freedom Report 2007, voir http://www.state.gov/g/drl/rls/irf/2007/90237.htm) se sont largement faits l’écho de ce lobbying communautaire en condamnant les restrictions au prosélytisme posées par le gouvernement de Tachkent, mais sans rappeler combien l’action des évangélistes, vu les dissymétries économiques mondiales, peuvent s’assimiler à des conversions forcées.

La politique de souveraineté nationale, d’autosuffisance énergétique et alimentaire, et d’indépendance à l’égard de toutes les grandes puissances que poursuit l’Ouzbékistan avec succès n’étant pas au goût des Etats-Unis, qui ont dû en retirer leurs troupes en 2005, il n’est pas exclu que ceux-ci continuent de tenter d’utiliser la « société civile » ouzbèke, par le biais religieux, comme ils l’ont fait récemment en Birmanie, pour faire basculer ce pays dans leur orbite.


       Frédéric Delorca

Post scriptum :

Diverses sources ont attiré mon attention aujourd’hui 24 octobre 2007 sur le fait que l’article ci-dessus publié sur les deux blogs http://delorca.over-blog.com/ et http://atlasaltern.over-blog.com/ faisait l’objet de comptes-rendus dans la presse ouzbèke qui en reprenaient des « morceaux choisis ».

Je tiens à préciser que la finalité de cet article n’est ni de soutenir ni de dénigrer le gouvernement ouzbek, et encore moins de prendre partie entre les pouvoirs gouvernementaux et les forces d’opposition existant dans ce pays. Il ne s’agit nullement d’une prise de position sur la politique intérieure ouzbèke, ce qui serait tout à fait hors de propos. Cet article, qui est destiné au public français, vise uniquement à faire réfléchir aux difficultés de la construction d’un Etat stable et souverain dans une zone où la défense du pluralisme n’est pas ancrée dans les traditions locales, et où les ingérences extérieures, liées à des intérêts économiques et stratégiques, sont nombreuses. Si des points positifs de l’évolution ouzbèke sont soulignés pour contrebalancer la tonalité de certains rapports influents auprès des pouvoirs publics européens (notamment des rapports de certaines ONG occidentales), il ne s’agit pas pour autant d’en conclure que toutes les critiques figurant dans ces rapports sont infondées.

Frédéric Delorca

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