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Le blog de Frédéric Delorca

"Le Diplomate et l'Intrus"

18 Mars 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

Je lis en ce moment "Le Diplomate et l'Intrus" de Bertrand Badie, un bouquin qui vient de sortir, très "Sciences Po "évidemment, mais utile, je crois. J'en ferai une recension sur Parutions.com. prussia-copie-2.jpg

Les cercles résistants "souverainistes", "anti-impérialistes", ont tendance à voir les relations intenationales à travers la politique, la géopolitique aussi. C'est un héritage prussien, bismarckien, que Badie fait remonter à Hobbes, via Weber et Carl Schmitt. Mais on ne doit pas négliger le fait qu'une tradition libérale, qui essaie de faire prévaloir la société (civile) contre l'Etat (et qui est donc du côté de la sciences politique) envisage les relations internationales du point de vue de la première au détriment du second. C'est de cette tendance-là qu'est né le concept d'ingérence humanitaire. Je trouve intéressant que, dans cette veine Badie exhume non seulement Grotius, mais aussi Léon Bourgeois grand lecteur de Durkheim.

Toute la thématique de la "globalisation" telle qu'elle a été portée par les démocrates états-uniens, et diverses ONG (y compris, ne nous y trompons pas, les "altermondialistes" dans lesquels beaucoup voient les "idiots utiles" de la mondialisation), découle de cette veine.

Les anti-impérialistes souvent ne voient dans les ONG que les instruments d'Etats bismarckien. Et même un certain Hubert Védrine, dans un article du Monde diplo de 2000, allait dans ce sens dénonçant la présence des services secrets dans certaines d'entre elles.

Mais c'est un peu court. L'émergence des ONG, des phénomènes transnationaux (comme les "diaspora") sont des réalités sociologiques qui ont leur propre dynamique et qui tendent spontanément à "s'inviter" dans les rapports entre Etats, parfois même à s'y substituer. Des jeux d'équilibres complexes se nouent. Sous Clinton déjà, et encore plus sous Bush, la logique bismarckienne de l'appareil d'Etat états-unien (déjà appuyé sur une géopolitique très prussienne depuis le XIX ème siècle, et encore aujourd'hui avec les néo-conservateurs lecteurs de Léo Strauss) est clairement en concurrence avec celle des ONG (les différents lobbies qui cherchent à l'instrumentaliser). Il en va de même en Europe, et dans tous les pays (les groupes islamistes par exemple sont des ONG qui s'invitent sur la scène internationale).

L'intérêt de la notion d'impérialisme - qui, contrairement à ce que dit Wikipedia, ne remonte pas à JA Hobson, mais au discours politique anglais depuis Napoléon -, permet justement de critiquer les deux dimensions en même temps : la dimension réactionnaire prussienne d'Etats au service de classes dominantes qui cherchent à étendre leur puissance, et la dimension libérale de groupes de pressions (y compris d'ailleurs les grandes entreprises, c'est-à-dire d'autres fractions des classes dominantes) qui instrumentalisent les Etats (ou parfois cherchent à les surclasser), en fonction de leurs intérêts propres.

Ce qui est frappant (mais pas illogique) en Occident, c'est, par delà les effets de concurrence, la très grande cohérence et congruence entre intérêts (libéraux) des ONG et intérêts (réactionnaires, pour reprendre une terminologie marxiste assez commode, ou conservateurs) des appareils d'Etat. Moyennant des ajustements. Voyez par exemple ce qui s'est passé sur le dossier serbe dans les années 1990 en France. L'intérêt "bismarckien" de l'Etat français était d'aider les Serbes, et c'est encore cet intérêt qui s'est affirmé à Kosovska Mitrovica en 1999 quand les gendarmes français de la KFOR ont décidé de s'interposer face aux Albanais sur le pont séparant les deux parties de la ville. Pourtant via toute une série de réajustements, l'appareil d'Etat français (se rapprochant de celui de l'Allemagne réunifiée) s'est aligné sur le discours des ONG européistes, catholiques, sionistes etc qui menaient une croisade contre le "totalitarisme" de Milosevic. On voit le même alignement de l'Etat français sur les ONG dans d'autres domaines (signe de la faiblesse sociologique de celui-ci dans un contexte de triomphe des idées libérales). 

Un bel exemple de congruence parfaite entre intérêts d'Etats et intérêts d'ONG en ce moment est l'affaire tibétaine, où l'on voit se fédérer toute une série de groupes sympathisants de la cause tibétaines - dont tous ne sont pas des nationalistes tibétains extrémistes, il y a parmi eux des groupes bouddhistes sincèrement universalistes, ainsi que des droits-de-l'hommistes eux aussi universalistes - alliés à des structures bismarckiennes comme l'administration Bush (qui a reçu en grande pompe le Dalaï-Lama en 2007) dans une même ferveur anti-chinoise, opportunément exacerbée (de leur point de vue) à la veille des Jeux olympiques.

Ce constat a donc poussé de nombreux citoyens dans les années 2000 à miser sur les ONG plutôt que sur la conquête de pouvoirs étatiques pour contrer l'influence impérialiste de certains lobbies. A mon avis ils devraient plutôt jouer sur les deux tableaux.

C'est un point sur lequel nous reviendrons.

FD

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