En ces jours fériés où les gens traînent devant leurs écrans d'ordinateurs, je reçois des mails intéressants sur la position Turcs et des Arabes à l'égard de l'impérialisme anglais il y a cent ans,
et aussi... sur le socialisme (en partie à cause des discussions sur la "révolution" de mai 68). Notamment nous avons assisté à un débat entre Bruno Drweski et Jean-Michel Vernochet sur la question
de savoir ce qu'est le socialisme, s'il existait un socialisme non marxiste, si l'Allemagne nazie par exemple ou la Suède socialdémocrate étaient ou non des systèmes socialistes, Bruno Drweski
défendant que seule la socialisation complète des moyens de production justifiait l'emploi du terme socialiste : de sorte que, selon lui, même la Chine ne se dit plus "socialiste" mais "sur le
chemin du socialisme" à cause des privatisations qu'elle a dû consentir.
Je me suis permis d'introduire la question suivante (qui n'est pas purement scolastique)dans ce débat :
"-------- Question naïve :"avec un secteur privé", qu'entend-on par là ? Le maintien en Pologne d'un droit de propriété privée dans l'agriculture (et même en URSS avec les lopins de terre
individuels), le fait que même dans les systèmes les plus collectivistes (même l'Albanie d'Enver Hodja) on restait propriétaire formellement des biens meubles de son domicile sont-ils des éléments
de nature à établir que les systèmes en question n'étaient pas socialistes ? Autrement dit une collectivisation totale des biens est elle possible, et, dans le cas contraire, à partir de quel
pourcentage de collectivisation peut-on dire qu'on bascule dans un système socialiste ? On me répondra peut-être qu'il s'agit de collectivisation des "biens de production" et non de consommation,
mais jusqu'à quel point les biens de consommation ne peuvent-ils pas se transformer en biens de production : l'individu qu'on considère comme propriétaire de son ordinateur à son domicile, peut
ensuite l'utiliser pour produire, commercialiser sa production, faire un petit business clandestin (je pense à Cuba où beaucoup de biens privés mais aussi publics sont utilisés clandestinement pour
nourrir un système économique capitaliste informel occulte). Par delà la naïveté de cette question, je veux pointer ici un problème soulevé par Bertrand Russel dans les années 1930, dans son
bouquin sur l'histoire des idées au XIX ème siècle. Il reproche aux marxistes de n'avoir pas bien vu qu'un ouvrier ou a fortiori un petit employé sont, sous un certain points de vue, des acteurs
sociaux qui ont intérêt à la révolution parce qu'ils sont économiquement exploités, mais aussi, sous un autre point de vue, des acteurs qui ont intérêt à la conservation du système capitaliste en
place pour diverses raisons (sécurité personnelle, chances d'ascension sociale des enfants, faits que dans sa propre famille il peut avoir des gens qui sont soldats ou flics). Est-ce que, à
l'inverse, dans un système très fortement collectivisé les gens ne gardent pas, d'un certains points de vue, toujours une part de "propriété privée", dans les faits et dans leur imaginaire, de
sorte qu'au fond ils restent toujours des capitalistes individualistes en puissance, et que, au fond, les régimes socialistes restent toujours des systèmes sociaux-démocrates ? Si l'on raisonne
ainsi, on arrive à la conclusion que le problème n'est pas seulement celui des superstructures idéologiques (et de l'intelligentsia), mais de l'individualisme humain (qui existait même avant la
modernité : voir par exemple les travaux de Veyne sur le capitalisme romain, on peut même se demander s'il n'y a pas des germes d'individualisme dans le communisme des chasseurs cueilleurs). A
partir de quel seuil de disparition de la propriété privée (et aussi de disparition de l'individualisme) peut-on assurer que le système est "socialiste" ?"
par Frédéric Delorca
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