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Le blog de Frédéric Delorca

A propos de Platon à Syracuse

7 Octobre 2008 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Antiquité - Auteurs et personnalités

Je voudrais juste ajouter un petit mot concernant Platon à la suite d'un commentaire qu'une lectrice a bien voulu faire hier sur ce blog.

"Platon fut un idiot d'aller se mettre à la solde d'un tyran, le philosophe-roi cela ne mène à rien". Savez-vous que j'entends cela depuis la terminale ? Mon prof de philo déjà le disait. C'est exactement le genre de phrase toute faite qu'un prof de lycée, soi-disant formé à l'esprit critique, adopte tout de suite sans se poser de questions. Le mol oreiller des certitudes.

Or c'est bien sûr une illusion rétrospective. Après deux millénaires d'histoire de la philosophie tout le monde a tiré cette conclusion, mais il faut toujours se replacer dans la chair d'une époque.

La philosophie était un genre de pensée nouveau. Personne ne pouvait savoir jusqu'à quel point elle changerait le politique ou pas. Et dans un sens elle l'a changé. Je renvoie ici au bouquin de Jerphagnon sur l'histoire des idées dans l'Antiquité où l'on voit le rôle des philosophes auprès des empereurs romains par exemple.

Mais revenons à Platon. Quand on lit Plutarque, on voit bien quel  fut un des motifs de ses déplacements à Syracuse : c'était l'invitation de Dion. Autrement dit l'amitié. Valeur qui ne compte peut-être plus beaucoup de nos jours mais qui était cardinale en Grèce (comme à Rome) du temps où les gens ne pouvaient pas s'enfermer dans le virtuel.

Il y avait un parti philosophique à Syracuse. Il était presque naturel que Platon aille l'aider. J'attire votre attention sur le début du passage que j'ai cité avant hier (et qui correspond au troisième voyage de Platon à Syracuse) : "Son arrivée remplit (...) la Sicile d’une grande espérance. Elle faisait des voeux ardents pour que Platon l’emportât sur Philiste, et la philosophie sur la tyrannie. "

Je pense que rien que pour cela Platon avait raison de tenter l'expérience (une expérience absolument inédite à l'époque) : il ne s'est pas dérobé aux responsabilités qui étaient les siennes à l'égard de l'humanité en général et de ses amis en particulier, comme Socrate ne s'est pas dérobé à ses responsabilités en buvant la ciguë. Voilà peut-être une notion que les intellectuels intellectualistes justement ne comprennent pas.

Il faut aussi rappeler que les territoires grecs d'Occident étaient des terres d'aventure et d'expérimentation beaucoup moins encadrés par les traditions que les vieilles cités : tel était le cas de la Sicile, et de ce qu'on appelait la "Grande Grèce" en Italie du Sud, qui constituait une sorte de Far-West. Denys y expérimentait une tyrannie démesurée, il n'était pas aburde que Platon veuille y expérimenter un régime philosophique. Et, n'ayant pas le pouvoir de rallier le peuple versatile (oi poloi) durablement à sa cause, miser sur une conversion des dirigeants à sa cause était un pari pas si déraisonnable que cela.

En parlant de ralliements, je me demande ce qu'il faut penser de la remarque de Plutarque " Il y avait un grand empressement des femmes autour de lui". Je laisse les spécialistes des questions de genre répondre à cette difficile question.

Je ne vous cacherai pas que je suis de plus en plus admiratif devant le personnage de Platon. Il est pour moi "le" véritable révolutionnaire par excellence, accomplissant pour Socrate ce que Lénine fit pour Marx. C'est un homme qui, par rapport à son temps, est à la fois d' "avant et d'après". D'avant, parce que c'est un aristocrate conservateur, il en gardé bien des traits. D'après, parce que c'est lui qui stabilise la révolution socratique pour l'avenir, en fixant pour ainsi dire sa forme définitive. ER Dodds a montré combien Platon sut, très profondément, ménager à la fois le besoin (conservateur) de religiosité qu'a le peuple (et qui conduisit à l'élimination Socrate, mais aussi d'autres théoriciens à la même époque) et le geste de rupture qu'introduisit la philosophie rationnelle.

Il y a une phrase de Platon que j'aime beaucoup à propos de Socrate : "Il était atopos" (il n'avait pas de lieu). On peut dire ça de toute la révolution philosophique. Il suffit de lire les Nuées d'Aristophane pour saisir le potentiel révolutionnaire des débats rationalistes de l'époque, et combien ils pouvaient profiter aux pires anarchistes et aux pires criminels pour dynamiter toute la cité (spécialement au moment des guerre). Platon est celui qui donne à cette révolution un lieu, pas seulement physique (l'Académie) : un lieu intellectuel, une forme, que les penseurs s'évertueront à dynamiter pendant 2000 ans (souvenir de mon prof de philo de terminale s'exclamant : "Il faut renverser Platon"). La philosophie, c'est la révolution dans la révolution : l'émergence du rationalisme dans la révolution démocratique athénienne.

Il est facile, quand on est un petit intellectuel intellectualiste, de critiquer les acteurs de cette révolution. La critique des philosophes est un genre bien établi dans l'Antiquité grecque et romaine qui va bien avec le goût des commérages dans les villages méditerranéens, où l'on bavarde beaucoup sur les bancs publics au soleil. De Caton d'Utique (à l'époque de César) on dénonçait le goût immodéré pour le vin, de tel autre son intérêt pour le corps des femmes. De Platon on critiquait l'orgueil, l'arrogance, le goût des chevaux. Cela nous vient de Diogène le Cynique. C'est assez amusant, mais cela va bien avec le personnage. Un vaniteux. Sans doute. Ca a peut-être contribué à son obstination à "convertir" Denys de Syracuse. L'orgueil est souvent le revers des intelligences supérieures (on disait la même chose de Pascal) et ce qui les conduit à commettre des erreurs. Cela va aussi avec l'ascendance nobiliaire du bonhomme. Mais peut-être est-ce aussi ce qui lui a donné l'énergie de réaliser son oeuvre : cette grande synthèse dont la révolution philosophique avait besoin, et par rapport à laquelle tous les autres (Aristote, Zénon, Epicure etc) allaient devoir prendre position et se situer.

FD

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P
Que voilà une fort longue mise au point! Avec mes quelques petites lignes, je me sentirais presque ridicule. Mais il en faut bien davantage pour déstabiliser la "petite intellectuelle intellectualiste" que je suis. Eh oui! Je me sens, comme qui dirait, visée! j'ose une remarque: il n'est nullement étonnant, par ces temps de relent religieux, que le grand Platon ( le qualificatif n'est pas ironique) refasse surface. Quel immense besoin avons-nous, aujourd'hui, que quelque chose ( religion, philosophie) nous enlace, nous enveloppe! Et pourquoi donc? c'est l'air d'un temps de crise où le vertige oblige à s'asseoir. Sans doute. En attendant, je maintiens, quitte à sombrer dans le ressassement de ce qui se dit depuis toujours, semble-t-il, que Platon eut bien tort de croire au "philosophe-roi". Cela le poussa même à s'allier à Dion pour renverser le tyran. N'est-il pas?
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F
<br /> <br /> Oui, le besoin de religion, le besoin d'images, le besoin d'affect... tout grand législateur doit composer avec cela. Mais j'ai beaucoup de sympathie pour l'athéisme militant de Dawkins (même<br /> s'il est par moments un peu simpliste).<br /> <br /> <br /> <br />