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Le blog de Frédéric Delorca

Société compétitive ou société protectrice

15 Mars 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Un reportage de la TV ce matin (peut-être sur la 5 ou sur Arte) à propos de Cyrulnik disait : "Les enfants comme les petits singes ont besoin de tendresse qui leur donnera leur équilibre pour partir à la conquête de l'espace compétitif qu'est la vie sociale". J'ai trouvé étonnant qu'on juge qu'il va de soi de considérer que l'espace social est un univers compétitif, soumis à la loi de la jungle. Jamais on n'aurait enseigné aux parents ni aux enfants une telle vision de la société dans les années 1970, époque où l'on considérait plutôt la société comme un espace protecteur, civilisé, où l'on pouvait rencontrer des gens intéressants et partager le plaisir de vivre ensemble.

L'éthologie animale n'est pas en cause. Je ne suis pas comme cet obscurantiste lacanien qui dénigrait les chercheurs qui s'intéressaient à la vie des rats en trouvant "psychanalytiquement signifiant" que l'humain aujourd'hui se compare au rat. Evidemment nous sommes des animaux et il faut étudier les mécanismes communs à tous les mammifères "sociaux". Mais il ne faut pas que le discours scientifique soit subrepticement récupéré pour légitimer une vision néo-libérale, sarkozyste, d'un espace social privé de toute règle... où la tendresse (devenue fatalement une denrée rare) serait le supplétif des règles.

Je me disais donc que si, dans dix ans, une révolution avait lieu, le mythe de la société "espace compétitif" s'effacerait à nouveau devant la possibilité d'une société "espace protecteur", et que nous enverrions au goulag la journaliste auteure du reportage de ce matin (sauf repentance sincère de sa part), quand ma compagne me fit remarquer que, peut-être, la journaliste avait lu Bourdieu. Il est vrai qu'avant le dévoiement de l'éthologie dans la vulgate néo-libérale, il y avait eu le bourdieusisme. David Graeber, un anthroplogue américain de gauche, fait cette critique à Bourdieu dans Towards an Anthropological Theory of Value: The False Coin of our Own Dreams : d'avoir, comme Marx, par son économisme, subi en fait l'influence du libéralisme anglais du début du 19 ème siècle qui n'envisage la vie en communauté que comme une lutte. Graeber promeut au contraire une anthropologie du don que l'on retrouve dans la tradition française du groupe M.A.U.S.S. (des héritiers de Marcel Mauss comme leur nom l'indique). C'est aussi cela le message que la gauche doit porter.

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J
Je ne suis qu'un amateur sur le sujet mais n'ya -t-il pas une confusion dans votre article entre ce qui est et ce qui doit être? Il ne me semble pas que l'homme antropolique de Bourdieu soit un homme "compétitif" mais plutot un homme mu par une logique de la pratique dans une société certe, cela est un fait objectif, compétitive. Ceci a l'opposé de l'homme rationnel maximisateur d'utilité qui est celui des économistes et, ce qui n'est pas très différent, des journalistes. Il me semble que Bourdieu ne fait aucune hypothèses fortes ou déraisonable sur la nature de l'homme. Contrairement aux économistes qui, a force de de répéter que l'homme maximise une fonction d'utilité, finissent par rendre naturel quelque chose qui ne l'est pas, i.e. faire croire que la compétition est dans la nature des sociétés. Si cette journaliste a péché, il faut blamer les economistes, pas Bourdieu. Bourdieu a dévoilé et dénoncer les luttes sociales. Les economistes, les journalistes (et celle-ci en particulier) contribuent a rendre naturelle la compétitivté et donc contribuent à dissimuler la réalité sociale. JD
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F

Bon, il faudrait prendre le temps d'une longue discussion sur tout ça. Il y a deux grandes différences entre Bourdieu et les économistes anglo-saxons à la Ricardo. Primo le refus de
l'individualisme, puisque chez Bourdieu il y a des acteurs sociaux porteurs d'habitus collectifs qui agissent en fonction de ça. Deuxio un refus de l'économisme matérialiste étriqué, et rationnel
qui fonde la science économique.

Ceci étant posé il y a bien l'ambition chez Bourdieu de penser une "économie des biens symboliques" qui, tout en élargissant la notion marxienne de capital (la notion de capital symbolique
résultant d'une combinaison d'ailleurs assez mystérieuse de capital social, capital économique, capital culturel, lesquels sont différemment pondérés suivant les valeurs dominante de la société ou
du champ et l'état des rapports de force qui en résultent). Cette économie est pensée comme un effort d'accumulation et d'optimisation du capital symbolique, et l'habitus est conçu comme un
"schème" dont une des premières caractéristiques est de hiérarchiser le haut et le bas, le sacré et le profane etc. Donc la dynamique bourdieusienne est bien, entre les individus et entre les
groupes, celle d'une compétition pour la "domination symbolique". Et pas seulement pour la dénoncer dans nos sociétés. Bourdieu a toujours souligné que sa sociologie était une anthropologie. Ses
concepts doivent être applicables à toutes les sociétés, lui-même les ayant forgés dans l'étude de la société kabyle rurale des années 60.

Quand j'ai lu le bouquin de Graeber en 2002 je lui ai fait la même objection que vous, parce que j'étais proche de Bourdieu et je le soupçonnais de reprendre un peu rapidement à son compte les
critiques que la droite faisait à Tonton Pierre. Nous en avons parlé, et Graeber m'a confessé que lui-même appréciait beaucoup Bourdieu, lequel l'avait invité à publier dans les Actes de la
recherche en Sciences sociales. Donc le débat qu'il lançait dans son bouquin n'était pas politique mais cherchait vraiment à déterminer au fond si la caractérisation des rapports sociaux comme
lutte pour la domination symbolique était anthropologiquement juste. Or il y a bien du don gratuit chez l'humain, du plaisir à être ensemble sans logique de domination. Et fonder une théorie sur
l'accumulation du capital symbolique et la lutte pour la domination, en "étendant Marx" d'une certaine façon à une dimension symbolique plus globale, c'est encore rester dépendant de ce qu'il y a
d'économiciste et d'anglo-saxon (et en réalité de libéral) dans le marxisme : la polarisation sur l'instinct de compétition.