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Le blog de Frédéric Delorca

Les sans-voix et les pauseurs

13 Juin 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le quotidien

Le Dissident internationaliste m'a annoncé cette semaine qu'il commencerait sans doute à écrire un livre cet été : "des scènes de vie pour parler de gens que j'ai croisés dans mon itinéraire, des gens rencontrés dans des circonstances exceptionnelles, et qui eux-mêmes ne peuvent pas parler parce qu'ils subissent d'énormes censures, professionnelles ou autres".

Ecrire sur les sans voix, pour les sans voix, qui avait été aussi le but de mon premier livre, et la raison pour laquelle je suis devenu sociologue plutôt que philosophe ou historien. Exercice difficile. Je ne suis pas étonné d'entendre cela dans la bouche du Dissident internationaliste, plutôt que dans celle des intarrissables donneurs de leçon (comme il y en a notamment dans la bande à Chomsky).

Je suis fatigué des pauseurs qui n'ont rien à dire. Les auteurs de livres bourdieusiens à la Denord qui enthousiasment les petits cercles libéraux "contestataires" comme le blog d'Edgar. Tous ces gens s'aveuglent. Même feu-Castoriadis que je réécoutais cet après-midi sur Là-bas si j' y suis m'emmerde et, rétrospectivement, je ne m'étonne point qu'il ait été trotskard à l'heure où la classe ouvrière grecque risquait sa peau à être stalinienne.

Les sans voix, eux, croyez le ou non, se trouvent à tous les échelons de la société. Songez que ma chef, dans mon job de juriste, me racontait avant hier comment elle a été chargée dans le cadre d'une de ses missions d'écrire le droit de l'urbanisme du Royaume du Cambodge il y a quelques années. Elle décrivait avec passion les pauvres tenus pour moins que rien, le ministre qui à la télévision dit qu'il ne faut pas les instruire parce qu'ils sont sources d'agitation, et l'introduction de la propriété privée dans ce pays dans les années 1990, oui, vous avez bien lu : la fin du 20 ème siècle, parce qu'avant, le pays était communiste, et auparavant encore, les terres étaient toutes propriétés du roi comme dans l'Empire inca ou l'Egypte des Pharaons. "Le gouvernement cambodgien a décrété que la propriété appartiendrait à celui qui la cultive. Or les analphabètes n'ont pas su démontrer qu'ils cultivaient leur terre et se la sont faite voler".

Bon sang qui dit cela ? Notre distingué auteur de l'article "Cambodge" de l'Atlas alternatif (qui a fait tant parler de lui par la suite et n'a jamais mentionné l'Atlas alternatif dans sa biblio) l'a-t-il dit ? Hé bien cette dame aussi est à sa manière une sans voix, parce que son statut professionnel lui interdit absolument d'écrire ce genre de chose.

Alors lisez les bourdieusiens en chef, ou les chomskyens en chef, ou les castoriadisiens en chef si ça vous chante. Mais je vous le dis : toute cette engeance m'emmerde profondément. Je leur préfère cent fois les sans-voix, les gens qui ne savent pas faire la promotion de leur livre comme le Dissident internationaliste (et qui n'ont pas leur groupe de fans sur Facebook), les éditeurs qui n'arrivent pas à approvisionner la Fnac dès que dix livres sont vendus, les animateurs de radio qui savent mille fois plus choses sur un pays en guerre (et les mille intrigues prosaïque qu'il y a derrière cette guerre) que les pontes de Sciences Po mais qui n'osent pas écrire là dessus parce qu'on ne les invite pas dans des colloques. Ces gens sont des gens vrais, des gens plus près du réel que les pauseurs. Et tant pis pour ceux qui ne le comprennent pas.

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