J'avais répondu à ce garçon : " A vrai dire il y a une longue tradition de
réflexion sur le rapport au corps développée dans la mouvance du socialisme "utopique" (les fouriéristes par exemple) qui en effet a été occultée par le socialisme autoritaire, surtout par le
stalinisme (mais déjà par le léninisme), ce qui n'a toutefois pas empêché à cette réflexion de percer dans le cadre de certaines révolutions. (...) On se souvient de la grande marche
nue des femmes à Moscou et à Kiev en 1917 réclamant la liberté sexuelle. Cette marche rejoint plus directement nos interrogations sur le socialisme et le corps car elle était inspirée par Alexandra
Kollontai et toute une frange du parti bolchévik qui pensait que le socialisme devait libérer le désir.
Wilhelm Reich père du freudomarxisme a beaucoup écrit sur la libération sexuelle qui eut lieu en Russie entre 1917 et 1922. Il y a dans ces réflexions beaucoup de naïveté
souvent, mais aussi des choses justes. En outre comme tu le soulignes, il faut penser le rapports aux plaisirs et aux souffrances dans son ensemble, pas seulement sur le volet sexuel.
Il est clair que la pensée politique ne peut faire l'économie d'une anthropologie du corps. Par exemple si le socialisme suédois fut très différent de celui de Cuba ou de celui de la Corée du
nord, c'est aussi parce qu'on est à chaque fois dans des schémas de rapport à soi-même et à autrui, des rapports qui se cristallisent dans les gestes du corps, les regards, les sensations, dont
on ne peut faire abstraction en partant au niveau des concepts abstraits.
La sociologie s'est ouverte progressivement à la problématique du corps à travers Mauss, Bourdieu, et, plus récemment, l'apport de l'éthologie animale (on apprend à regarder l'humain avec le
même regard que celui qu'on porte sur les autres primates). Il faudra bien que cela soit importé dans la réflexion politique à un certain moment.
J'ai écrit dans la revue Commune en 2008 un petit texte sur le socialisme qui présentait celui-ci comme un "fait politique total" ayant vocation aussi à porter une anthropologie du corps. Je
suis heureux de voir qu'Arnsperger dont j'ai fait la recension il y a peu (cf http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=94&ida=11529 ) défende aussi une approche anthropoogique de l'option anti-capitaliste. Le changement
politique passe par un travail sur les corps. "
Cela-dit, après avoir vu le reportage sur arte hier soir, je pense qu'on peut voir la distance qui a pu séparer les deux hommes. Il (Levi strauss) m'est apparu comme une espèce de grand bourgeois aimant les hommages pompeux, et souffrant quelque peu d'un manque de réflexivité dans son discours.
JD