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Le blog de Frédéric Delorca

Chomsky à Paris, Yaoline à Bangkok, Carlos à Cannes

19 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Revue de presse

p1000207.jpgJe lis dans Le Monde Diplo que Noam Chomsky sera à Paris du 28 au 31 mai. Je demande à tout hasard à Jean Bricmont qui est un de ses amis s'il organisera une rencontre entre Chomsky et les contributeurs du Cahier de l'Herne qui lui est consacré. Lui ou la maison d'édition peuvent le faire : après tout une firme américaine de publication en ligne comme lulu.com organise bien des rencontres entre auteurs, pourquoi pas L'Herne ? Mais je sais qu'ils ne le feront pas. L'esprit qui consistait à mettre en contact les auteurs entre eux, qui était très vivace au début du 20ème siècle (qu'on lise "Si le grain ne meurt" de Gide par exemple), est absent de l'intelligentsia actuelle, sauf peut-être dans les milieux les plus bourgeois, chez les gros éditeurs. Ailleurs, les gens écrivent dans des livres, et puis basta, "adieu il pleut" comme on disait chez moi.

 

Enfin bon, je suppose que les jeunes "altermondialistes" du 5ème arrondissement (avec ce qu'il leur reste de jeunesse et ce qu'il leur reste d'altermondialisme) se masseront au Collège de France le 28.

 

Pour ma part, je n'y serai pas. Bourdieu, Chomsky, tous ces grands auteurs nous furent utiles au début des années 2000 à la grande époque de l'altermondialisme. Mais c'est comme Godard qui du haut de ses 80 ans ressort encore et toujours les mêmes blagues les mêmes citations : il arrive un moment où l'on sait d'avance ce que les grands auteurs vont dire, surtout quand ils vieillissent. Il faut aller au delà.

 

Aujourd'hui je pense à la capitulation des Chemises rouges en Thailande. Avec quelle légèreté ils se sont lancés dans ce combat : sans armes, et sans aucune chance de diviser les forces armées ! Surtout sans aucun relais à l'étranger pour obtenir des soutiens. Quel manque de sens stratégique !

 

jauresmeetingpresaintgeuk6.jpg

Yaoline Buntang (selon son pseudo d'Internaute) m'a nommé d'office administrateur du groupe des pro-Chemises rouges sur Facebook avec cinq autres personnes sans même me demander mon avis. Les gens prennent des habitudes de désinvolture sur le Net. Etait-ce parce qu'elle était pressée ? Les soldats frappaient-ils déjà à sa porte quand elle a composé sa liste d'administrateurs ? Je plaisante un peu, mais je devine que la situation doit être fort angoissante là-bas. Comme le dit Yaoline, la répression va pouvoir s'abattre sans attirer aucunement l'attention de l'opinion internationale. L'accusation de "crime de lèse-majesté" va fonctionner à tour de bras. Pire qu'en Espagne !

 

Au fait avez-vous vu la jolie gauche bobo parisienne se mobiliser pour le juge Garzon, à Sciences Po-Paris et dans le 15ème arrondissement derrière Anne Hidalgo ? Allez, pour une fois que les bobos font quelque chose de bien ne faisons pas la fine bouche : Garzon a besoin de soutien. Et ceux qui veulent la République en Espagne aussi !

 

Je tombe aussi dans les actualités sur la bafouille sans grand intérêt que Carlos adresse à l'acteur qui joue son rôle dans un film présenté au festival de Cannes. Je ne suis pas spécialement admiratif devant Carlos, quoique son itinéraire soit bien sûr plus estimable que celui de bien des guérilleros (des guérilleros salafistes notamment). J'avais assisté à une séance de son procès en 1997 à Paris. Le personnage ne m'a pas impressionné. Mais je veux bien croire que le film le caricature.

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PS : j'ai retrouvé mon compte-rendu de la séance du procès, le vendredi 19 décembre 1997 (il y a presque 13 ans déjà...). Je suis un peu surpris par la brutalité de mon propos à cette époque, contre tout le monde : les juges, le public, les avocats. Peut-être l'ardeur (ou le mal-être) de mes 27 ans. Je n'écrirais certainement pas comme ça aujourd'hui sur une séance judiciaire, même médiocre. Il y avait au fond trop d'idéalisme, trop d'attentes existentielles à l'arrière-plan de ce texte...

 

Le procès

 

En vacances cet après midi, j'ai fait un saut au palais de justice, histoire d'assister au procès du terroriste international Carlos.

 

Il est bon de voir un procès d'assise tel qu'en lui même, en dehors du regard biaisé que nous donnent les journalistes. Il nous faut perdre cette habitude de saisir toute réalité telle qu'elle nous apparaît sous le feu des projecteurs, après mise-en-scène, découpage, montage. Il la faut retrouver, telle qu'en elle-même, pour aussi sordide qu'elle nous semble

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Commme c'était aussi le premier procès judiciaire auquel j'assistais, j'y suis allé avec mon point de vue "philosophique", c'est-à-dire en faisant table rase de tout, en me disant "voilà : il y a des hommes qui se réunissent pour juger un homme. Comment cela se passe-t-il ? " Dans ma tête c'était un peu comme si j'allais assister à un des premiers procès de l'histoire de l'humanité, à Athènes au Vème siècle avant Jesus Christ, au début du processus que décrit Vernant, lorsque l'Aréaopage abandonne son côté religieux pour laisser place au logos et à la contradiction.

 

Cette table rase me permettait d'être réceptif aux moindres détails, de m'étonner de tout, comme le recommandait Platon.

 

D'abord ce palais de justice, vieillot et imposant. Le public, dans la queue : des étudiantes en droit, bourgeoises, d'une connerie incroyable, qui se racontaient leurs rêves nocturnes et multiplaient les réflexions débiles, pendant une heure derrière moi. Au milieu de leurs caquetages, les propos passionnés et intelligents d'une grande femme pas très jolie qui expliquait à un étudiant son point de vue sur les reconduites à la frontière. Sans doute une militante des droits de l'homme. Il y avait tant de grâce dans ses gestes, tant de pertinence dans ses mots, que je crevais d'envie de lui parler. Mais que lui dire ? que j'étais juriste, spécialiste en chef des reconduites ? c'eût été si vain…

 

J'eus encore un éclairage sur la composition du public quand j'entendis derrière moi, dans la salle d'audience, un vieux qui n'avait pas son certificat d'études et qui expliquait que le SIDA est sûrement l'invention de quelque apprenti sorcier.

 

Il était important pour moi de bien saisir la nature de ce "peuple" au nom duquel la justice serait rendue, ce peuple dans sa diversité de physionomies, d'âge, de mode de pensée.

 

Dans ma soif de tout voir, tout comprendre, j'ai aussi observé les gendarmes, semblables à ceux que j'ai connus pendant mon stage en préfecture : braves gars, extrêmement polis et serviables, modestes, rigoureux. J'écoutais la façon dont ils résumaient les premiers jours du procès aux étudiants écervelés qui les interrogeaient à ce sujet. C'était instructif.

 

Instructive aussi l'atmosphère de prosaïsme qui se dégageait de cette salle. La couverture médiatique des procès gomme, aux yeux du téléspectateur, ce côté très terre-à-terre, humain, trop humain, dérisoire même d'une ambiance de tribunal.

 

La cour est entrée. Le président a interrogé les parents des victimes. Il y eut un moment d'émotion, parce que ces gens des victimes n'arrivaient pas à parler. Le premier a fondu en larmes. Dans le box, Carlos, en quinquagénaire moustachu de grande classe, prenait des notes.

 

Toutefois, l'émotion était  un peu ternie par le point d'honneur que tous mettaient a dire que leur père, flingué par Carlos, fils d'immigré italien, les avait élevés dans le culte de la non-violence, du refus de la haine, de la foi dans la démocratie. Pourquoi cette avalanche de bons sentiments ? L'émotion ne se suffisait-elle pas à elle-même?

 

Nouvelle fausse note encore : le témoignage d'SOS attentat. Fausse note à plus d'un titre. D’abord parce que c'était le discours institutionnel d'une structure qui revendiquait son aide aux victimes, reconnaissait les avoir soutenues – et, d'une certaine façon, encadrées, enfermées dans son discours. Fausse note aussi parce qu'on jugeait Carlos pour un crime de droit commun (l'assassinat de deux policiers) et pas pour des attentats. Que venait faire cette association à nous parler de l'explosion du Drugstore St Germain ?

 

L'avocate de Carlos l'a fait remarquer en prenant courageusement la parole. Elle a aussi contesté le fait qu'on ne pouvait pas entendre de témoins directs. Puis, emportée par son élan, elle s'est laissée aller à des imprécations assez faciles et mal formulées, du genre "je regrette que le jury populaire qui est le vrai tribunal n'ait pas eu accès aux pièces écrites."

 

Cette phrase n'eut qu'un mérite : celui de démontrer que la justice française n'est pas sereine. En effet, à ces mots, on vit le sang monter aux joues du président "Précisez votre pensée maître, hurla-t-il. Est-ce que ça signifie que le tribunal composé de magistrats professionels n'est pas le vrai tribunal ?" Ce coup de colère surprit toute la salle. J'étais vraiement sidéré car les coups de gueule à l'audience sont étrangers à ma culture professionnelle. Dans mon travail c'est la négation même de l'image que la justice doit donner d'élle-même.

 

L'avocate un peu destabilisée baffouilla, essaya de continuer son argumentation en affirmant que la procédure française était condamnée à l'étranger. On n'entendait pas bien, mais le président enfonca le clou : "vous savez que vous êtes à la limite de l'outrage à la cour !" encore deux mots et le président absolument déchainé suspend la séance en concluant "Très bien nous allons saisir le bâtonier !"

 

Stupeur dans la salle. Et là, la sottise gluante des gens reprend le dessus. Personne ne se demande si l’avocate avait raison sur le fond. Elle fait l'objet de l'opprobre générale du seul fait qu'elle a osé tenir tête au président. Les gens sont comme des enfants : "Oh la la ! ça va barder pour elle !" Les étudiants en droits se surpassent en sottise "Elle n'avait pas à contester le fonctionnement des assises à la barre. Elle aurait dû garder ses reflexions pour des articles dans les revues juridiques" (sic!)

 

Sursaut légitimiste, unanimisme stupide de la foule. On attend une heure. On remarque au premier rang des latinos qui parlent en espagnol. L'avocate s'entretient dans la salle avec un type qui porte une kieffeh. On a l'impression qu'on juge un autre monde, celui de la résistance palestinienne et du gauchisme des années 70, quelque chose qui a vécu.

 

On retrouve dans les comementaires bornés des gens à peu près tous les poncifs qui seront ensuite repris dans la presse.

 

L'audience reprend. Brève intervention du batonnier. Puis le Président se lance dans une lecture fastidieuse des dépositions de toutes les connes qui ont prêté leurs fesses et leur appartement à Carlos en 1975 - tout ce petit monde d'étudiants latinos et de paumés qui avaient tous, à l'époque, au plus vingt sept ans et que le malfra manipulait à sa guise.

 

Rien de grandiose dans tout cela. En plus, le président lit mal, et d'une voix monocorde. Tout le monde s'ennuie à crever. Carlos baille.

 

Après la médiocrité du public, les errements faciles de l'avocate, la nullité du président, c'est la banalité de ces journées de jullet 1975 et de la vie du terroriste qui sautent aux yeux. Belle démystification.

 

Finalement, je quitte la salle avant même d'avoir entendu la déclaration de Carlos qui sera rapportée aux infos télévisées du soir, une phrase du genre "Je suis un révolutionaire et je mourrai en révolutionnaire". Une phrase que la présentatrice du journal de vingt heures, avec sa bonne tête de jolie diplomé de Sciences po, lira avec un sourire futile et stupide. Une phrase assez belle, mais inactuelle, si absurde après la journée qu'on a vécue qu'on aimerait savoir pourquoi elle a pu surgir ainsi en début de soirée. Carlos a-t-il voulu se sauver in extremis de l'envahissante médiocrité ? il n'y est guère parvenu.

 

Cette comédie judiciaire anéantissait tout dans sa grisaille. On ne pouvait en tirer qu'une impression mélancolique, tragiquement désabusée.

 

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