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Le blog de Frédéric Delorca

Conversation avec Vesna : l'universalisme, la place de la création, les bouquins

9 Mai 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Le monde autour de nous

Conversation avec Vesna cet après midi.

 

Elle : "Tu n'as pas peur de te perdre dans tous les engagements dans lesquels tu t'investis ?

Moi : - J'essaie d'être universel.

Elle, ironique : - Tu crois que c'est possible ?"

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Etre universel sans être abstrait. Difficile, très difficile. Je lui racontais combien j'étais resté étranger à la culture abkhaze en décembre dernier, beaucoup plus encore que je ne l'avais été à l'égard de la culture serbe en 1999. Bien sûr on n'a pas besoin d'être en empathie parfaite avec une culture pour dire des choses justes sur ce que vit un pays.

 

Mais le risque d'être trop "à côté" à force d'être "en surplomb", "au dessus", n'est pas mince.

 

L'autre jour, le maire de Brosseville parrainait un show africain. C'est moi qui ai écrit son discours, mais je n'étais pas là pour l'entendre. Une fille d'origine kabyle qui y assistait m'a dit le lendemain : "Les Africains et les gens d'origine africaine ont beaucoup applaudi le passage où tu disais qu'en France ils étaient toujours considérés comme des étrangers, alors que dans leur pays d'origine on les considérait comme des Blancs. Moi aussi j'ai beaucoup aimé ce passage. Je me suis dit : 'Pour une fois qu'un discours de politicien parle de nous'. Moi je suis née en France, je me sens française, mais on me fait souvent comprendre que je ne le suis pas." J'ai trouvé intéressant qu'elle s'englobe dans le même "nous" que les Noirs auxquels la soirée était destinée. En fait je n'ai fait que ressortir cette thématique de la "double absence" sur laquelle Abdelmalek Sayad a beaucoup écrit, un problème si fondamental dans le vécu des "diasporas" comme on dit, et dont m'avait spontanément parlé, à partir de son vécu, un des organisateurs africains de la soirée.

 

La soirée était coparainée par un maire d'une autre ville, qui était absent mais qui s'était fait représenter par son adjoint, un intellectuel communiste que j'aime bien, très engagé sur des combats anti-impérialistes. La jeune Kabyle me disait que son discours était beaucoup moins bon, beaucoup plus convenu, et que le public l'a beaucoup moins apprécié. Ca m'a  surpris. Mais peut-être faut-il voir là justement le problème des engagements trop "abstraits", quand l'universalité de l'intellectuel est trop "universelle" justement, elle ne parle plus à personne, elle ne trouve plus les mots.

 

Pourquoi, moi, ne suis-je pas abstrait sur cette thématique de la "double absence" ? Pourquoi m'obsède-t-elle même ? Parce que je suis moi aussi issu d'une diaspora en tant que Béarnais sur les bords de la Seine ? Ou parce que je suis un intello issu du prolétariat, et donc devenu aussi "atopos" que Zénon de Cittium ?

 

Je ne sais. Vesna aussi, quand je l'avais interviewée, il y a 10 ans (10 ans déjà !) m'avait beaucoup parlé de sa double absence (sans utiliser le terme évidemment), en tant que Française d'origine serbe. Ca m'avait pas mal interpelé à l'époque. Mais elle ne croit pas du tout qu'on puisse devenir universel. Elle, elle reste archi-balkanique, et archi-serbe, notamment dans son regard sur les musulmans du "9-3", dans sa crainte irrationnelle d'être "colonisée" par eux comme les Serbes le furent par les Turcs.

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Moi ça m'agace un peu ce refus de devenir universel, cette revendication de l'enracinement. J'ai trouvé le symétrique dans une association comme Ishtar (dont la librairie est menacée de fermeture en ce moment) qui avait refusé de faire une conférence sur l'Atlas alternatif parce que le chapitre sur les Balkans ne faisait pas l'éloge du nationalisme albanais. Ishtar était prisonnière d'un point de vue pro-musulman qui doit obligatoirement célébrer l'UCK, comme les Serbes sont prisonniers du préjugé orthodoxe à l'égard de l'Islam. Avec cette mystique de l'enracinement on en vient à ce genre d'impasse.  L'an dernier le Dissident internationaliste m'avait aussi fait remarquer un appel à manifester d'associations musulmanes françaises par solidarité avec des Ouïgours musulmans condamnés à mort en Chine. Dans cette répression contre les sécessionnistes, des Chinois hans aussi avaient été condamnés, pour les mêmes chefs d'accusation que ces Ouïgours avec lesquels ils avaient agi de concert, mais l'appel à manifester les oubliait.

 

Entre ces enfermements communautaires, et l'universalisme abstrait de l'adjoint au maire dont le discours ne parle à personne, la voie est toujours difficile à tracer. Mais je la crois possible.

 

Nous parlions de cela avec Vesna, et aussi de ses projets cinématographiques. Après ses premiers pas dans le court métrage, elle cherche un producteur. Elle va ainsi passer du stade de l'autofinancement à celui d'une forme de "salariat" à l'égard d'un système qui lui dictera ses ordres (et qui déjà, avant même qu'elle ait trouvé le moindre financeur, lui "glisse" des conseils, comme celui d'axer son futur film sur la comédie).

 

La progression de Vesna dans la jungle du cinéma me renvoie souvent à ma propre incursion dans celle du monde littéraire. Vesna comme moi fait de la création en dilettante, à côté de son boulot principal. Comme moi, au détour de la quarantaine, elle atteint un stade où le basculement dans du "plus professionnel" devient possible. Elle est à la croisée des chemins. Pour elle, cela dépendra de son aptitude à trouver un producteur dans les trois ans qui viennent. Pour moi, cela dépendra de ma capacité à faire sauter les verrous des gens qui me boycottent. Le Mensuel de gauche par exemple.

 

"On ne nous aide pas beaucoup, disait Vesna. Les Français c'est chacun pour sa pomme, ils ne s'intéressent pas trop aux sujets qu'on met sous leur nez et qui les sortent de leurs problématiques habituelles. Ils sont conformistes, aux ordres de leurs chefs."annakarina.jpg

 

Je ne sais pas trop si c'est ça le problème. En même temps, si Vesna se sent prête à obéir aux commandes d'un système dans lequel elle serait plus institutionnalisée, je ne crois pas que ce soit mon cas. Je serais plutôt embarrassé d'avoir à répondre de ce que je fais devant des milliers de lecteurs actuels ou potentiels. De ce point de vue là, la faible diffusion de mes livres m'arrange plutôt. Surtout je serais gêné d'avoir à tenir une place dans un système aussi mal fichu, biscornu.

 

Voyez la place de Badiou par exemple : un homme qui se sent obligé d'écrire des articles bancals, au style alambiqué comme celui du Monde du 8 mai dernier, tout ça pour attaquer le livre indigent d'un type comme Onfray. C'est quand même dépenser de l'énergie pour rien. Badiou ne fait pas que gaspiller son énergie. Il se diminue lui-même, il se déconsidère, il tire sa propre pensée vers le bas en entrant dans des débats aussi stupides.

 

Je crois vraiment que le système culturel occidental est une grande machine à stériliser les talents, et à tirer les créateurs vers le bas. Voilà pourquoi moins on y est institutionnalisé plus on y gagne. Et il me semble que, bon an mal an, j'aurai quand même pu faire passer plus force créative dans mes petits livres bricolés "aux marges des baronnies", au cours des cinq dernières années, que si j'avais eu une place reconnue dans le débat public. Bien sûr la marginalité épuise aussi, dans un sens, parce que tout ce qu'on y fait paraît terriblement contingent, gratuit, évanescent. Mais au moins il n'y a là rien qui oblige à devenir ce qu'on ne veut pas être.

 

En ce moment, je continue de travailler à mon livre sur le stoïcisme amoureux. Il est écrit. De temps en temps je retouche une page, une autre. Souvent je me dis qu'il faudrait le reprendre de fond en comble. C'est le livre le plus fragile de tous ceux que j'ai écrits. Celui qui se tient à la limite de toutes mes possibilités, et à la limite de la plus grande illégitimité. Parce que c'est un livre qui prétend être le dernier. Et donc un livre qui s'écrit malgré mon acte de foi selon lequel il ne faut plus écrire de livre. Autant dire que c'est un livre que j'écris contre moi-même. Un livre absurde. En plus je sais que je l'impose à mon éditeur qui n'a pas la capacité d'en faire une grande diffusion et finit par me trouver financièrement pesant... Et pourtant je dois faire cet ultime sacrifice pour avoir le sentiment d'avoir réellement TOUT écrit.

 

Hier je découvrais des bizarreries : que mon roman "La Révolution des montagnes" est sur les étagères de la bibliothèque d'Harvard aux USA, que sept bibliothèques universitaires (dont celle de Yale !) ont acheté mon "Incursion en classes lettrées", on se demande bien pourquoi. Dans le chaos de la "grande recomposition" des médias et des réseaux culturels, il se passe toujours des choses étranges. Vesna me racontait qu'elle avait obtenu la projection de son court-métrage sur les bombardements de Belgrade de 1999 à Normale sup grâce à l'aide d'un ancien collaborateur de Védrine (un normalien) rencontré dans une conférence. Anecdotique mais amusant. Aux marges du système, on ne se nourrit que d'anecdotes...

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