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Le blog de Frédéric Delorca

Discussion avec les lecteurs : l'URSS, Eva Joly, Internet

6 Février 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Puisque j'ai quelques minutes devant moi, je vais situer ce billet en interaction plus forte avec les lecteurs en me calant sur des dialogues que j'ai eu avec eux ou leurs recherches sur moteurs de recherche.Commençons par les moteurs de recherche.

 

lenine- L'URSS et le bolchévisme

 

Hier quelqu'un a tapé sur Google "Delorca URSS" et "Delorca bolchévique". Voici donc mon point de vue sur cette question. La révolution bolchévique de 1917 est un mélange intéressant d'avant-gardisme qu'on pourrait qualifier de "futuriste" si le futurisme n'avait pas été fasciste en Italie, avec des grands aristocrates façon Lénine ou Alexandra Kolontai et des intellectuels juifs qui avaient la tête dans les étoiles, les industries de pointe, les grands débats européens etc et des paysans aux pieds englués dans la boue de la taïga russe, la superstition, l'ignorance, et les communautés agraires. Le mariage heureux de ces deux courants qui, comme l'a souligné Trotski, doit tout au sens de l'organisation et de l'action de Lénine, est sans doute la meilleure (ou la moins mauvaise) chose qui pouvait arriver au peuple russe à ce moment-là. On peut regretter avec Russell qui en fut un témoin direct que cette révolution se soit développé dans un mépris complet des droits des individus, et dans une religiosité (dont témoignent encore les cahiers de voyage en URSS de Malraux dans les années 30), mais je ne vois guère comment il pouvait en être autrement, surtout après l'échec des autres révolutions bolchéviques en Allemagne, en Hongrie, et en Italie, et après la violence de la réaction aristocratique soutenue par les Occidentaux (trois ans de guerre civile quand même).

 

Mes profs de Sciences Po nous expliquaient que si le bolchévisme n'avait pas pris le pouvoir en octobre 1917, la Russie dans le camp des vainqueurs de la guerre eût connu un destin favorable comparé à celui de l'Argentine dans les années 30. Mais on peut en douter quand on sait que le masse paysanne illettrée y était autrement plus considérable. Une Russie menchévique aurait sans doute fait quelques efforts de scolarisation et de développement des caisses sociales sur le modèle allemand, mais y serait-elle parvenue compte tenu de sa situation d'instrument des puissances financières étrangères ? Celles-ci auraient-elles laissé à l'Etat russe les royalties nécessaires pour financer un tel programme ou bien les aristocrates auraient-ils retrouvé le pouvoir après l'échec des menchéviks, comme ils le firent en France deux ans après la révolution de 1848, et en Allemagne cinq ans après la révolution social-démocrate ? Je penche pour la seconde hypothèse, et l'évolution de la Russie, avec l'émergence d'une classe moyenne urbaine susceptible de grignoter les privilèges aristocratiques et introduire de la "mobilité sociale" eût au moins pris deux générations.

 

La survie de l'URSS après 1945 est une autre affaire. L'expérience stalinienne fut, il faut bien l'admettre, assez aberrante. On comprend que le régime se soit sclérosé à la mort de Lénine, mais de là à céder les points pouvoirs à un gang de Caucasiens sans scrupule qui firent régner une logique paranoïaque dans tout l'appareil d'Etat, il y  a une marge. Comme les excès du maoïsme en Chine, la pathologie stalinienne montre sans doute l'irrationalité qui s'empare des esprits quand les choses bougent trop vite. Le système capitaliste connaît aussi ce genre de folies.

 

Le retour à une forme de bureaucratie prudente et sans relief après Khrouchtchev est le symptôme d'un pays épuisé par les purges internes et par l'invasion allemande. Elle n'est pas aberrante dans le contexte mondial des années 60 qui identifie progrès et bureaucratie partout dans le monde sous la houlette keynésienne, mais ne pouvait à terme combler les attentes d'une jeunesse urbaine à laquelle appartient Gorbatchev qui voit se creuser l'écart entre les innovations occidentales et la stagnation soviétique. Cette stagnation est pourtant beaucoup plus favorable aux classes les plus modestes, paysannes et ouvrières, que les systèmes occidentaux (même les sociaux-démocrates). Mais ces classes n'ont pas leur mot à dire dans l'URSS poststalinienne. La seule force qui peut s'opposer aux aspirations des jeunes bureaucrates urbains c'est le système de sécurité (armée-police-services secrets), mais celui-ci est très affaibli par la défaite miltaire en Afghanistan, et la montée des nationalisme (moins d'ailleurs les aspirations européistes de la bureaucratie urbaine balte que les renouveaux identitaires potentiellement très meurtriers du Caucase et d'Asie centrale).

 

A l'extérieur la révolution bolchévique russe a donné un souffle particulier au projet socialiste dans des pays agraires comme la Chine. Elle a suscité plus de réticences dans les pays industrialisés comme la France et l'Allemagne (et surtout l'Angleterre). Mais on ne peut pas dire que la branche socialiste pro-soviétique hypnotisée par le devoir de défendre l'URSS (au point de sacrifier des possibilités de révolution, notamment en France, en Grèce et en Espagne en 1945 par exemple, et au prix de la pire déification du "modèle") ait eu plus tort sur le long terme que la branche social-démocrate dans ses diverses déclinaisons (SFIO, SPD, Labor), les unes et les autres extorquant des compromis avec le capital dans les années 50-60, mais finissant par capituler dans les années 1980, tout comme les branches pro-soviétiques. Difficile donc de dire si la révolution soviétique fut vraiment positive à l'Ouest (par exemple en empêchant les sociaux-démocrates d'aller trop loin dans la capitulation devant le capitalisme). Le keynésianisme se serait-il imposé moins facilement si le "danger soviétique" n'avait affaibli les capitalistes à l'Ouest ?

 

- Eva Joly et les Verts

 

visegradQuelqu'un a tapé "Delorca Eva Joly". J'ignore si j'ai déjà évoqué ce sujet. Pour moi les Verts sont un courant politique intéressant dans la mesure où il a posé depuis trente ans en des termes très radicaux la question de la viabilité du système productiviste et consumériste. Toutes les questions qu'il pose restent d'actualité. En outre il cultive de très bons réflexes sur divers thèmes sociétaux occultés par une trop forte polarisation sur la question sociale : diversité des langues régionales, égalité des sexes, liberté sexuelle, refus de la xénophobie (dont un des aspects se retrouve dans leur soutien à la Palestine) etc.

 

Mais la noblesse intellectuelle de ce courant n'a d'égal que son inadéquation complète aux réalités concrètes auxquelles il est confronté. Un des exemples les plus flagrants de cette stupidité concrète s'est constaté dans le soutien enthousiaste de M. Cohn Bendit et ses amis à l'intervention militaire de l'OTAN dans les Balkans en 1999 sur la base de la désinformation la plus grossière et la plus xénophobe (antiserbe) qui fût. Cette alliance des Verts avec le militarisme (qu'on a retrouvé l'an dernier sur le dossier Libyen quand M. Cohn Bendit jurait la main sur le coeur que le soutien à la motion sur la zone d'exclusion aérienne ne déboucherait sur aucun bombardement), eût non seulement pour effet d'aggraver les tensions ethniques dans les Balkans, non seulement de faire le lit du néo-libéralisme sauvage dans cette région, mais aussi de valider des catastrophes écologiques (la destruction du complexe chimique de Pancevo et ses effets encore sensibles sur la vie des populations locales, l'usage abondant d'armes à l'uranium appauvri, de la Serbie à la Libye, le largage massif de bombes de l'OTAN non utilisées dans les eaux de l'Adriatique etc) qui n'ont pas arraché la moindre larme aux écolos. La même inconséquence se retrouve dans le soutien aveugle des Verts au néo-libéralisme de l'Union européenne qui, en détruisant les services publics, anéantit toute chance de réguler l'activité des multinationales, là où seul l'effort de planification devrait prévaloir.

 

L'inadéquation du programme écologiste au réel se vérifie dans bien des domaines : absence de chiffrage crédible du coût de l'abandon du nucléaire, absence de planification de la société de loisir que les Verts voudraient voir se développer, introduction artificielle d'espèces dangereuses comme des ours (j'en parle en tant que Béarnais) dans des zones où elles compromettent la survie économique du milieu rural, irrationalité dans le traitements des thèmes sociétaux etc.

 

Les handicaps idéologiques des Verts, particulièrement visibles dans un contexte de crise (les Verts ont-ils un plan pour réguler la crise financière ?) sont aggravés en ce moment par la candidature de Mme Joly. Celle-ci a fait un travail très appréciable en tant que juge des délits financiers. C'est sans doute une personne de conviction qui a son franc-parler, mais elle fait partie de ces personnages peu susceptibles de rallier l'adhésion des foules des raisons diverses (les Verts en sortent périodiquement comme, il y a quelques années M. Waechter, ou M. Lipietz). Présenter une personnalité très fortement scandinave (par son accent) dans une conjoncture où la rigidité germanique commence à inquiéter n'était pas une bonne idée et contribue à renvoyer l'idée écologique à l'image ulra-rhénane qui était la sienne aux yeux des masses dans les années 1980. Ses déclarations excessives contre la dimension militaire du 14-juillet ont sans doute renforcé ce côté "parti de l'étranger" qui colle à la peau de M. Cohn Bendit depuis 1968 (à cause de sa nationalité allemande) aux yeux de beaucoup de Français. Un Noël Mamère avec son côté "écolo gascon" moins intégriste ou peut-être même une Cécile Duflot auraient pu faire deux points de mieux que Mme Joly (peut-être un 5 % qui eût arrangé les finances du Parti), mais de toute façon la conjoncture n'était pas favorable à cette tendance.

 

Il semble que le projet écologique doive être repris davantage aujourd'hui dans une symbiose avec le projet de reconquête étatique, ce que j'avais un peu esquissé dans mon Programme pour une gauche française décomplexée. ce qui supposerait un ralliement des Verts au Front de gauche comme l'a fait Martine Billard à Paris ou comme cela s'est réalisé dans le cadre d'Izquierda Unida en Espagne. Mais l'héritage libertaire des Verts s'accorde mal avec la pensée d'Etat. Je ne vois pas bien comment cela peut fonctionner.

 

- Sur Internet

 

mon-bureau.jpgUne lectrice s'oppose à mon point de vue selon lequel Internet isole largement les gens les uns des autres. "Avec mes fils on passe un plus ou moins long moment ensemble en soirée: pendant la préparation du repas, puis pendant qu'on mange tous ensemble, puis parfois bien sûr on traine à table à bavarder après, plus ou moins longtemps ça dépend des jours, puis on débarrasse. Puis quand tout est fini, donc quand on le décide, chacun rejoint sa chambre et son ordi ou sort ou fait ce qu'il veut de son côté en effet. Moi je ne trouve pas que ce soit pire que quand j'étais petite où on allait tous s'asseoir devant la télé, en silence bien sûr, et à une heure imposée et chaque soir la même, celle à laquelle débutait le programme télé que mes parents avaient choisi ! Je trouve que j'ai plus de communication avec mes fils que je n'en avais avec mes parents autrefois."

 

Tout d'abord je ne crois pas au primat de la communication. Parler pour parler, partager par les mots pour partager par les mots n'est pas forcément une bonne chose. Spécialement entre les générations, car un trop grand partage nuit au respect et à l'obéissance. Surtout cela crée l'illusion d'une transparence. Si je raconte à mon fils comment se passaient les choses il y a trente ans, je crée l'illusion d'une proximité et d'une similitude entre deux époques qui n'ont rien en commun entre elles, et je crée une complicité entre deux enfances qui annule artificiellement un vécu de quarante années. Je peux bien sûr ensuite recréer la distance et rétablir la vérité du temps avec d'autres mots mais cela devient plus compliqué, là où le silence autrefois suffisait non seulement à préserver le mystère des êtres, mais aussi à manifester le mystère du temps dans ce que son parcours a modifié et déplacé, et dans ce qu'il a enseigné. La parole entre individus d'une même génération présente aussi l'inconvénient d'une réduction à une lingua communis (justement critiquée par Nietzsche autrefois) qui crée l'illusion que l'individu est tout entier dans les mots communs dont il fait l'usage. Donc qu'Internet enferme les gens dans la solitude du tête avec l'ordinateur, ou qu'il recrée ensuite des possibilité d'en parler, il instaure de la fonctionnalité artificielle, là où le rituel du "on va en silence regarder la TV sur le canapé en famille" autrefois préservait mieux l'intégrité personnelle et statutaire de chacun tout en créant de l'action commune corporelle partagée (le déplacement rituel tous ensemble vers le canapé).

 

Pour ma part, outre le silence, je valorise aussi les autres médiations non strictement verbales entre les individus : une intonation de voix, un soupir, un simple geste, un échange de regards. Ces médiations sont absolument anéanties en ce moment par les mots d'Internet, en plus de l'anéantissement des paroles entre membres de la famille, voisins, étrangers dans la rues. L'empire des mots et des images sur Internet, et plus encore que des mots et des images, du zapping d'une page à l'autre, est en train d'envahir les cerveaux, de les énerver, de les priver de tout sens de la persévérance, de la fidélité, des attentions délicates. Le zapping généralisé, le terrorisme des mails brefs ou des déclarations à l'emporte-pièce sur les forums, réduisent les rapports subjectifs à une dimension complètement squelettique et leur ôte tout enracinement dans la durée. De ce point de vue c'est une véritable catastrophe. Pas étonnant qu'ensuite un parti politique doive promettre des massages sensuels dans les entreprises pour réparer les dégats !

 

PS : pour info ci-dessous enfin un propos clair de M. Mélenchon sur la Côte d'Ivoire... avec un an de retard hélas...

 

 

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Françoise 07/02/2012 14:38


Zut, j'en oublie le point de départ de la discussion (internet éloigne les gens): mais ça dépend comment on l'utilise.  Le message précédent montre que l'on n'était pas nécessairement plus
proche des autres autrefois.  Le tout est de ne pas s'enfermer avec et dans son ordi.  Si on l'utilise bien, comme un outil performant,  il nous rapproche aussi de quantités de
gens aux quatres coins du monde.

Frédéric Delorca 07/02/2012 17:32



Pas d'accord Françoise... autrefois le respect naissait du silence et grandissait dans le silence. Regarde l'exemple de la sobrietas romaine. Les mots sont souvent des leurres ! Vaine
époque qui se complaît dans le bruit !



Françoise 07/02/2012 14:31


Bonjour, ici la lectrice à propos de ses modes de communication avec ses fils. 


Il ne s'agit heureusement pas de "parler pour parler".  Bien évidemment à table nous échangeons aussi des silences, des regards, des sourires, gestes et grimaces en tous genres.  Dans
le canapé où je devais m'asseoir devant la télé autrefois par contre, je ne pouvais que regarder droit devant et me taire dans tous les sens du terme; et le "déplacement rituel tous ensemble"
jusqu'au dit canapé ne m'a pas marquée


Je me suis souvent dit que j'avais eu la chance d'avoir une grand-mère avec laquelle j'ai bavardé des heures durant pour comprendre ce que furent la vie et le passé de ma famille, et que cela m'a
aidé à comprendre le présent et à m'y positionner.  Que peut apprendre le mystère, si ce n'est quand on commence à le décrypter ? Je ne pense pas que cette commu annule le fossé entre les
générations (nous savons nos époques différentes et on en rit souvent d'ailleurs), pas plus que la coexistence de plusieurs codes: je ne parlais pas avec ma grand-mère la "même langue" qu'avec
mes camarades, et pareil pour mes fils.  La pratique nous apprend par contre à passer de l'un à l'autre et ça c'est un plus non ?


Peut-on exiger ou espérer du respect (et partant de l'obéissance)en sautant les étapes connaissance, compréhension, échanges, confrontations... ?


Je suis d'accord par contre pour dire que le zapping généralisé fait de gros dégâts au niveau persévérance, enracinement dans la durée et donc aussi concentration chez nos enfants.  Mais ouf
! heureusement il me reste les moments de communication à table pour le leur expliquer et tenter de corriger !