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Le blog de Frédéric Delorca

Ernst Jünger, Bernanos et Barbusse

17 Novembre 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

poilusJe parcours "La guerre comme expérience intérieure " Ernst Jünger dont un de mes contacts sur Facebook signalait la réédition (tout en critiquant la préface de Glucksmann qui il est vrai est digne d'un mauvais khâgneux en panne d'inspiration). Il faudrait faire une comparaison entre ce livre,  Les Enfants humiliés de Bernanos et Le Feu d'Henri Barbusse.

 

Pas trop de temps pour cela hélas. Je trouve chez Jünger une force, une intrépidité même : cette absence de gène dans l'évocation de la pourriture, des cadavres. Quand on dit que la guerre est une mise à nu du face-à-face avec la mort, on oublie que c'est aussi un face-à-face avec la pourriture des cadavres, celle que les convenances sociales habituellement enveloppent. Il y a des mots très forts et très éloquents sur la manière dont le cadavres se décomposent, sur la manière dont ils épousent la terre, mais aussi envahissent les vivants (Jünger raconte les journées vécues par les soldats entourés par les mouches qui assaillent lprussees chairs des trépassés). Toute guerre et bien sûr surtout les grandes guerres (14-18, 39-45, peut-être la guerre Iran-Irak il y a 30 ans), celle où le temps manque pour ensevelir les morts, est à la fois une expérience d'autrui comme cadavre-potentiel-à-tout-moment, mais aussi, de soi-même comme mêlé-indissociablement-à-la-pourriture des morts. Il y a ensuite des considérations vitalistes (très dans l'air du temps de l'Allemagne de l'époque) sur tous les renouveaux pulsionnels (sur le versant de l'Eros ou de la violence) que cette expérience-là entraîne, mais ce versant m'intéresse moins que l'étape en elle-même de l'immersion dans la puanteur de la mort, c'est-à-dire dans ce que d'habitude la civilisation garde caché (et je pense en écrivant cela à Antigone face au cadavre de son père).

 

On comprend très bien comment après cela l'Europe s'est investie dans une folle inversion des valeurs que décrit Zweig dans ses mémoires (mais on peut aussi songer à l' "âge du jazz de a philosophie" dont parle David Stove). Encore que Zweig n'a pas connue les tranchées, et donc ne peut comprendre la banalisation de la violence fasciste que préparait cette expérience. On peut s'étonner que Jünger ait pu dépasser ce traumatisme par l'écriture (et avec quels mots !) et que cette force de dépassement soit aussi ce qui l'a empêché de tomber dans le nazisme (voir "Les falaises de marbre").

 

Evidemment on ne peut plus entendre grand chose à tout cela aujourd'hui où l'abrutissement de l'espèce ne passe plus par la guerre (puisque le nationalisme a été - provisoirement ? - vaincu) mais par la consommation et les technologies (merci le libéralisme !). J'entendais des journalistes quadras sur France Culture il y a peu dire à peu près n'importe quoi sur la guerre d'Afghanistan. Et je trouve le pire témoignage de l'incapacité de notre époque à comprendre ce que furent nos aïeux dans ce film débile, La Chambre des Officiers, qui met en scène des soi-disant gueules cassées de 14-18, mais en fait de vrais pitres, avec des allures minables de petits maîtres de conf de fac actuels, et des idées minables de petits bourgeois que ni les idéaux (la patrie, le christianisme, le socialisme etc), ni le désarroi devant l'effondrement de ces idéaux n'a jamais touché (puisque le seul malaise de ces petits individiualistes postmodernes tient simplement au fait d'être moche, de ne plus plaire aux femmes et de faire peur à leurs enfants).

 

chreibenBon, nous pourrions encore parler longuement de cela (par exemple de l'Iran, qui, à mon sens, est, comme la Turquie, un pays plus intéressant que le monde arabe car moins obsédé par l'islamisme, vu la sécularisation croissante de la société, avec cette opposition intéressante entre ceux qui vivent avec les cadavres de la guerre, et ceux qui les ont enterrés - mais dont les menaces occidentales ouvrent hélas les tombres). On pourrait aussi parler de Gaza (où là Israël nous parle de frappes "ultra-précises" pour afficher le moins de cadavres et de pourriture possible, mais derrière il y a quand même l'outrage : le chef de guerre tué en pleine trève, le "sous-traitant de la sécurité" éliminé comme il disent dans Haaretz, l'opération politicienne lamentable en période électorale - Ernst Jünger dit quelque part que tuer les êtres est moins grave que de les nier). On pourrait aussi parler, pourquoi pas, de ces trois lettres de Bergson à Deleuze sur lesquelles je tombe par hasard cette nuit. Mais le moment ne s'y prête pas. Une autre fois peut-être.

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B
<br /> Une comparaison Bernanos / Junger serait intéressante, mais je ne suis pas sur que je choisirais "la guerre comme expérience intérieure," qui reste au final une mise en forme et une<br /> systématisation de la "révélation" martiale de Junger: plus proche de Bernanos, en tout cas des "enfants humiliés", serait le carnets de guerre de Junger (sur le quel il a ensuite basé Les Orages<br /> et l'Acier) traduits par Hervier chez Christian Bourgeois récemment. <br /> La sélection Junger / Bernanos / Barbusse est intéressante d'ailleurs, car ils représentent à eux trois les principaux aspects de la politique radicale de l'entre-deux guerre!  <br />
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F
<br /> <br /> Merci pour ces précisions Bertrand ! "Carnets de Guerre" 570 pages quand même... Il faut avoir une très grosse envie d'écrits sur la guerre pour l'acheter... <br /> <br /> <br /> <br />