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Le blog de Frédéric Delorca

Histoire de France

23 Janvier 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Divers histoire

vrcg-copie-1.jpgCe qui est désespérant en politique, c'est souvent (et cela arriva  à diverses époques) que face à une option dominante idiote les opposants ne savent proposer qu'une vision alternative tout aussi idiote. Il en va ainsi en ce moment de l'européisme dans lequel beaucoup de gens subtils voient une absurdité mais face auquel rien d'intelligent n'émerge, sauf la répétition de vieux dogmes éculés.

Je me faisais cette réflexion en regardant la vision de l'histoire que propose l'anti-européiste François Asselineau. C'est peu dire que son exposé sur le devenir de notre pays est daté. Il est même hanté par le refus obstiné de lire les découvertes des historiens contemporains, délibérément figé dans le 19ème siècle, toute cette vulgate stérile qu'on nous enseigna à l'école primaire sous Charles de Gaulle ou peu après sa mort. Pourquoi ce dogmatisme ? Pourquoi cette crainte du réel ?

Non M. Asselineau, la Gaule n'était pas cette France en gestation que vous vous figurez. Lisez Goudineau qui lui même ne fait que synthétiser un grand nombre de monographies des dernières décennies. Des Gaulois il y en avait de l'Armorique à l'Asie mineure. Il y avait peut-être un sentiment celte commun ("celte" étant la version grecque du mot latin "gaulois"), mais personne ne sait guère sur quel mode ni de quelque façon. En tout cas cette Gaule crypto-hexagonale de nos manuels scolaires est une plaisanterie. Exclure de notre vision de la Gaule l'Italie du Nord, la Hongrie, l'Anatolie centrale (le pays des Galates), au nom de quoi ? Et puis on ne dit pas des "tribus" pour des peuples qui occupaient de régions entières comme l'Auvergne (les Arvernes) ou la Bourgogne (les Eduens). Laissons ce vocabulaire aux auteurs du 19ème siècle. Les Romains et les Grecs avaient des termes très approximatifs pour désigner les groupes humains, inutile de traduire leurs mots par les vocables les plus péjoratifs de notre propre lexique. Et puis et puis, oui, je suis tout à fait la démonstration de Goudineau quand il dit que la Gaule telle que nous la voyons aujourd'hui est largement une invention romaine. Bien sûr dans l'Antiquité personne n'avait une vision claire du contour des pays des Gaulois (d'autant qu'aucun cartographe méditerranéen ne s'était aventuré au nord du Rhone et du Danube. Alors les Romains, en fonction de leurs propres calendriers de batailles, on fait leurs découpages. La Gaule Cisalpine, la Gaule Narbonaise, la Transalpine. Ils l'ont arrêtée sur le Rhin en fonction de l'intérêt qu'avait César de se présenter comme un rempart anti-Germain aux yeux des Gaulois, tout en sachant que des Celtes, il y en avait bien au delà. Jusqu'à Belgrade...

Et oui, la Gaule était traversée d'influences méditerranéennes. Certes comme le dit Asselineau, César a sans doute corrompu délibérément quelques élites gauloises. Mais cela faisait bien longtemps que beaucoup de nobles gaulois étaient "pro-romains". Sait-il, M. Asselineau que les troupes de Gabinus dans les années 60 av. JC (avant la conquête de la Gaule transalpine) qui maintiennent l'ordre à Alexandrie sont largement composées de cavaliers gaulois ? Les Gaulois de Provence sont de fervents admirateurs de la culture grecque massiliote, et tout le sillon rhodanien est marqué par les influences gréco-romaines (pas étonnant que les Eduens au nord de Lyon aient le titre d' "amis du peuple romain" et sollicitent l'aide du Sénat). Comme le dit Paul Veyne, à cette époque là, la civilisation hellénistique (dont Rome est un prolongement) incarne la modernité. Tout le monde autour de la Méditerranée, de Carthage à Damas en adopte le style, parce qu'on l'identifie à une forme de progrès de l'humanité. Et donc naturellement les Gaulois les plus au contact des Romains et des Grecs les admirent. Tout comme les Scythes admirent les Grecs de Panticapée en Crimée et les copient, ou comme beaucoup de peuples de Bactriane sont "philhellènes" comme on disait à ce moment là (amis et admirateurs des Grecs). Tout cela est dans l'ordre des choses. Il n'y a pas de Gaule "gaulliste" et anti-impériale. Il y a peut être à un moment donné un chef insurgé (Vercingétorix) comme il y en eut dans beaucoup de peuples, petits ou grands. Mais il est vraisemblable aussi  - Goudineau a raison - que César ait gonflé le rôle de ce chef arverne, à un moment où il devait grossir ses mérites de guerre devant un Sénat romain inquiet de la prorogation de son imperium, et qui avait hâte de désarmer ses légions.

Je ne suis pas d'accord avec Goudineau sur tout. Je trouve notamment, qu'il devrait, sur l'Aquitaine, intégrer davantage les travaux d'historiens basques qui rappellent que cette région était bien moins celte (et donc bien moins gauloise) que ne le voulut la tradition du 19ème siècle (de là à dire, comme certains nationalistes basques, que l'Aquitaine romaine n'était qu'une composante d'une vaste Vasconie qui s'étendait jusqu'à l'Ebre, il y a un fossé que je me garderai bien de franchir !).

Mais Goudineau, au diapason de beaucoup d'autres, a le mérite de nous sortir des mythes franco-français les plus absurdes. La Gaule n'est pas plus "exceptionnelle" qu'aucun autre espace géographique de l'Antiquité. S'il devait y avoir un espace plus exceptionnel à la rigueur; ce serait la Germanie. Car à l'époque d'Arminius elle fut la seule à pouvoir faire reculer le pouvoir romain qui l'avait conquise, et ce malgré un fort investissement en légions de la part d'Auguste. On peut dire aussi que la Crimée ou des peuples du Caucase se sont affranchis de Rome à divers moments mais Rome n'a pas fait de grands efforts pour les garder. La Gaule ne s'est pas affranchie de Rome, et dans un sens, c'est à son honneur, car cela signifiait son intégration dans les réseaux d'échange méditerranéens. Elle y a incontestablement gagné.

Si vous voulez vous amuser deux secondes, lisez cette attaque chauvine contre Goudineau. Elle ne brille en tout cas pas par son respect de la liberté d'enseigner ni par son respect pour le collège de France... Le plus injuste dans cet article est qu'il laisse entendre que Goudineau  minimise les crimes de guerres romains en Gaule. Or c'est tout le contraire, jamais je n'ai mieux compris à quel point la conquête militaire avait détruit ce pays qu'en découvrant dans César et la Gaule de Goudineau les évaluations des morts, des blessés, et surtout des ventes d'esclaves. Mais on peut déplorer la brutalité de l'opération militaire tout en reconnaissant que son résultat (l'inclusion de la Gaule transalpine dans l'empire romain) allait dans le sens d'une intégration de ce pays aux circuits d'échanges méditerranéens, intégration déjà amorcée depuis plus d'un siècle et qui ne lui a apporté que des progrès sur le long terme - introduction de nouvelles cultures comme la vigne, de l'alphabet, disparition des sacrifices humains etc.

Donc M. Asselineau a tort. Il a tort aussi sur Clovis évidemment. A trop nous ressortir le catéchisme de notre enfance, il oublie l'essentiel : que les Francs étaient un peuple lié à Rome par un traité d'amitié (feudus), chargé de défendre la frontière (limes) contre des peuples plus orientaux, et donc influencé par la culture romaine. Que le ralliement de Clovis au catholicisme était inespéré pour l'Eglise romaine car tout le reste des l'Occident était sous la coupe de Germains ariens (les Goths et les Vandales). L'image du Clovis-De Gaulle (comme le Vercingétorix-De Gaulle) adversaire des empires en prend un coup, parce que c'est Clovis qui aida à la restauration de l'empire universel ecclésiastique (et "papiste" diraient les protestants), que le règne des Goths aurait pu mettre à mal. Lisez là dessus l'Histoire de la chrétienté d'orient et d'occident de Jacques Brosse.

Bref je ne comprends pas ce refus de lire les historiens contemporains que manifeste Asselineau, la complaisance à rester dans l'enseignement d'autrefois complètement décalé par rapport à tout ce qu'on peut savoir du réel. Pourtant seul le réel est intéressant, seule sa connaissance permet de fonder des projets politiques féconds. Mais notre époque ne trouve aucune voie entre le vide intellectuel complet et le dogmatisme passéiste.

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G

Asselineau a une vision datée de l'histoire, mais puisque vous êtes mieux informé que lui sur l'histoire, proposez lui des moyens pour réviser sa
pensée, parce que votre article écrit ici, ne pourra le faire changer d'avis puisque cela m'étonnerait qu'il le lise. C'est des rares esprits libres qui se bat pour diffuser l'idée de la sortie de
l'UE, alors je pense qu'il mériterait un effort de votre part.


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F

Merci. Edgar m'a dit aussi du bien de son honnêteté intellectuelle. J'y songerai...