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Le blog de Frédéric Delorca

Ignoble et stupide

22 Mars 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme, #Débats chez les "résistants", #Le monde autour de nous

Comme toutes les ingérences occidentales depuis 15 ans, celle qui se déroule aujourd'hui en Libye est à la fois ignoble et stupide.

 

Ignoble parce que toute ingérence dans une guerre civile du Tiers-Monde l'est. Elle consiste à choisir un camp contre l'autre, c'est à dire à dire à une partie du peuple : rendez vos armes au profit de l'autre partie. Quelle qualité M. Sarkozy ou M. Obama ont-ils pour dire aux Libyens quel camp est le bon pour eux et pour l'avenir de leur pays ? Il y a derrière ce choix un infini mépris pour les nations du Sud et leur droit à disposer d'elles-mêmes. Le principe même de l'ingérence est ignoble.

 

Ensuite l'infâmie se décline sur tous les aspects de cette ingérence. Tout d'abord parce qu'elle s'appuie toujours sur des informations partielles, partiales et mensongères, généralement véhiculées par des "intellectuels" largement discrédités comme celui qui a conseillé M. Sarkozy dans l'affaire libyenne. C'est presque toujours le cas depuis 15 ans : on ne veut pas entendre le point de vue du camp auquel on s'oppose, on l'ignore, on le diffame, tous les grands médias ne vont que dans un sens, et les immondes petits lecteurs de la presse qui se targuent de tout savoir se ruent ensuite sur les forums Internet pour insulter le premier esprit critique qui essaiera de faire entendre un son de cloche différent : on le traitera de facho, de réac, de sanguinaire, d'ennemi du genre humain, et l'on dressera un cordon sanitaire de silence autour de son point de vue.

 

Après la manipulation de l'opinion (et de sa propre opinion car je suis sûr que les dirigeants eux-mêmes s'intoxiquent avec leur propre vision sommaire et partiale de  la réalité), l'ignominie se poursuit à l'encontre des rares puissances susceptibles de s'opposer au point de vue occidental (pays arabes ou africains, latino-américains, Russie, Chine). La manière dont l'administration Obama a "convaincu" Russes et Chinois du fait qu'il ne s'agirait en Libye que d'empêcher les avions de Kadhafi de bombarder les civils est un modèle dans le genre de la séduction et de la tromperie. Quand elle a vu les Occidentaux bombarder méthodiquement les colonnes de ravitaillement militaire et les infrastructures de commandement et de soutien, la Ligue arabe a pris conscience "mais un peu tard" comme dit la fable du fait qu'on l'avait bernée. Moscou et Pékin ont regretté. regrets un peu pharisiens à vrai dire, car la neutralisation des autres puissances ne repose pas que sur la séduction, mais aussi sur le donnant-donnant diplomatique : tu me laisses les mains libres en Libye et je ne t'embêterai pas trop dans le Caucase ou au Tibet. Ce n'est jamais vraiment dit comme ça sans doute, mais c'est à l'arrière plan plus ou moins inconscient de toutes les discussions. Dans un monde où l'OTAN accapare 60 % des dépenses militaires et la quasi-totalité du prestige culturel depuis trois siècle (ça s'appelle une structure de domination symbolique), il est illusoire de penser (comme l'ont fait certains chantres du monde "multipolaire") que Moscou ou Pékin pourraient en quelques années construire un discours alternatif et opposer leur propre vision aux Nations-Unies et ailleurs. Pour camoufler les mensonges adressés aux puissances dont on a évité le véto, il faudra d'autres mensonges, dire que ce sont elles qui ont mal lu la résolution qu'on leur a fait voter, qu'elles sont d'humeur chagrine, qu'elles n'aiment pas vraiment nos magnifiques "droits de l'homme".

 

Puis vient l'infâmie dans l'exécution même de l'ingérence, toujours à huis clos et loin des journalistes - sauf quelques exceptions comme ces journalistes de libération dimanche qui ont assisté "au jeu de massacre" comme ils disent de jeunes soldats libyens pris comme cible d'avions de combat. Ces fameuses "frappes ciblées" sont la manière la plus infâme, la plus abjecte de faire la guerre. C'est la mort qui vient "d'en haut" et contre laquelle on ne peut pas riposter. Le modus operandi va avec le deux poids deux mesures, la manière dont on prétend être le "deus ex machina" qui depuis le ciel fera tomber son châtiment et sa foudre. Les armées du Tiers-monde irakienne ou libyenne sont massacrées sur place par des pilotes occidentaux tranquillement installés dans leurs avions - sauf si elles ont une expérience de l'enfouissement sous terre comme l'armée yougoslave en 1999. Les DCA sont rarement très performantes.

 

L'infâmie va hélas de pair avec la bêtise. La décision d'attaquer un régime ou un pays diabolisés par les médias est souvent prise dans l'urgence, sous le feu des caméras (en France cette fois ci la reconnaissance des insurgés de Benghazi ne fut même pas concertée avec le ministre des affaires étrangères). Certes ce n'est jamais complètement absurde. On peut toujours trouver un intérêt géopolitique cynique à l'agression (pour faire main basse sur le pétrole, trouver un nouvel espace pour la construction d'une base militaire), et il y a toujours des stratèges pour ressortir un plan raisonnable qui donnera finalement un sens concret à notre action. Mais à la base le réflexe d'ingérence, d'imposition de nos valeurs, et sa mise en scène devant devant les caméras est largement irrationnel et purement égocentrique - un égocentrisme collectif, à l'échelle de l'Occident. On se rend vite compte qu'il expose à plus de problèmes qu'il ne fournit de solutions. Le massacre de soldats libyens assurément ne doit pas garantir une très grande popularité aux Occidentaux en ce moment, ni à Tripoli, ni dans aucun des pays qui ressent déjà douloureusement les entraves occidentales à sa liberté d'agir (c'est à dire la majorité des pays de la planète). Même si l'on n'éprouve guère d'enthousiasme pour le colonel Kadhafi on ne peut en ressentir pour le jeu de massacre céleste des Occidentaux. D'autant qu'on finit par se rendre compte que le comité insurrectionnel de Benghazi, composé d'anciens cadres du régime de Kadhafi, d'islamistes, de jeunes fraîchement entrés en politique, et d'autres groupes dont on ne sait rien n'est pas nécessairement  plus "démocrate" ni meilleur pour le peuple libyen que le régime que nous combattons. Avec un peu de malchance même il pourrait être aussi peu recommandable que l'UCK kosovare ou le régime de M. Karzaï en Afghanistan (sans parler même du gouvernement irakien actuel).

 

Certes ce n'est pas si grave parce que les bonnes âmes sympathisantes de la "révolution libyenne" sont prêtes encore pendant de longs mois en Occident à continuer de bâillonner les tenants d'une analyse lucide. Mais cela pose quand même un problème au regard du "terrain". On commence à parler d'enlisement. Avez-vous noté que dans ces moments-là tout le monde commence à regarder sa  montre ? Fin mars 1999 M. Védrine a tout de suite déclaré que le bombardement de la République fédérale de Yougoslavie était une "affaire de jours pas de semaines". Aujourd'hui M. Obama attaqué par les Républicains commence à prévenir que les Etats-Unis passeront bientôt le commandement des opérations à quelqu'un d'autre. Dans ces cas là, on n'a plus qu'un espoir : il faut que le régime d'en face cède rapidement . Soit qu'il négocie sa capitulation comme S. Milosevic le fit en Yougoslavie à partir de mai 1999, soit que la corruption de l'armée assure sa reddition sans condition comme l'obtinrent les Etats-Unis à la veille du siège de Bagdad en 2003 en achetant les principaux généraux de l'entourage de Saddam Hussein. C'est ce que dit aujourd'hui M. Juppé quand il "espère" un effondrement du régime Kadhafi. La lâcheté (ou la naïveté) de notre ennemi prêt à discuter avec nous, ou son immoralité (sa corruptibilité financière, sa vénalité) deviennent notre seule chance pour éviter que l'aventure interventionniste tourne au bain de sang le plus absurde, dont un mal peut sortir bien pire que le remède que l'on souhaitait administrer. Nous en sommes donc à cette étape.

 

La véritable intelligence, qui nous aurait par ailleurs empêchés de verser dans l'infâmie, aurait été de ne pas céder du tout à l'instinct de croisade et aux appels des esprits primaires qui en ont fait leur ligne de conduite. Peut-être y penserons-nous dans le cadre des prochains conflits. En Occident l'intelligence et la dignité sont toujours renvoyés à la guerre suivante...

 

FD

 

ps : dorénavant je me considère étranger à ma région natale, en voici la raison.

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D


C'est la même soupe qui nous est servie Frédéric. C'est quand même usant...



Alors s'il faut aider les libyens, pourquoi rien n'a été décidé pour le Bahreïn, le yémen ? et la tchétchénie ? et la côte d'ivoire ? qui allons-nous libérer encore une fois ? nous ne sommes pas
dans l'aide mais dans l'ingérence hasardeuse où on a l'impression que l'on tente un mea culpa (par rapport à la Tunisie notamment) diplomatique. Et puis, comme de par hasard, ça occupe le gros de
l'actualité le jour des cantonales. De là à y voir un lien de causalité....

khadafi infréquentable, inadmissible dictateur ? L'Italie a développé un partenariat avec eux pour le contrôle de l'immigration (juin 2009) et des échanges économiques assez étendus existent
entre les deux pays notamment pour le pétrole et le gaz. Et les manoeuvres de rapprochement on commencé dès août 2008 avec le remboursement en vingt ans de 5 milliards de dollars pour les
"blessures de la période coloniale". Donc le méchant Khadafi n'était plus aussi infréquentable que cela. Or voici que l'Italie propose ses bases pour les bombardements. Et cela crée déjà des tensions au sein du gouvernement italien.

La France a depuis 2007 engagé un accord axé sur la défense avec la Lybie.Mais nous voilà tout
de même à la tête  d'une coalitation diplomatique fragile et
hasardeuse.

Concernant le massacre de la population libyenne il n'est pas avéré. Il y a des morts mais pas une hécatombe funèbre. La stratégie de communication de Khadafi a d'ailleurs été funambulesque.
L'appel à une chasse maison par maison, la promesse d'un bain de sang a aussi trouvé sa contrepartie dans des appels au ralliement, à l'amnistie. Difficile d'y voir une cohérence et une stratégie
claire de "massacre". C'est le double jeu de la com mais il paraît peu probable que nous assistons à des tueries de masse conséquentes.

Enfin les modalités d'actions militaires pour cette "no fly zone" ne sont pas anodins : des satellites, des avions chasseurs , des bases, des porte avions. Et la grande soupe médiatique est
servie à la populace pour désigner les gentils, les méchants. Bref rien qui ne laisse penser à des frappes éclaires. Ca rappelle le Kosovo, ça rappelle l'Irak (3 semaines...). 



Le droig d'ingérence humanitaire a encore de très très très longs jours devant lui.


 



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