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Le blog de Frédéric Delorca

L'Algérie et nous

14 Décembre 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Voici une vidéo comme il en circule quelques unes sur Internet. Je ne suis pas d'accord avec ce qui est dit sur la volonté de Charles X d'acheter son électorat (même si c'est vrai - c'est une thèse de Péan - ça me paraît anecdotique). Ce dont tout le monde devrait se souvenir, c'est que l'invasion de l'Algérie par la France (et ça Wikipédia l'explique très bien) est liée au fait que l'administrateur turc d'Alger fut le seul à reconnaître la République française en 1793, à lui fournir du blé et lui prêter de l'argent. Cette générosité fut à l'origine d'un litige entre Alger et la Restauration monarchique sur le remboursement de la dette (litige auquel est directement lié l'affaire de l'éventail). Ainsi Alger comme Saint Domingue ont payé lourdement sous Charles X leur enthousiasme pour la Révolution française.

 

Pour faire bonne mesure, après cette vidéo, je colle le témoignage de Mme K sur la guerre d'Algérie. Un de ces témoignages qu'il est difficile d'écrire, et pour lesquels il n'y a guère d'espace dans le monde actuel (alors que Mme Le Pen, elle, a tout l'espace qu'elle veut). Mme K n'a trouvé l'occasion de l'écrire que dans le cadre d'une de ces festivités théatrales cathartiques qu'on organise parfois en banlieue (mais qu'on organisera de moins en moins maintenant que l'Etat assèche les budgets des collectivités locales). Un témoignage qui doit nous faire respecter les couleurs du drapeau algérien, comme celles du drapeau de la Palestine et celui de la Révolution française. Des drapeaux qui ont flotté pour s'insurger contre le mépris et réparer des spoliations.

 



"Moi,
je me souviens :
-fusillade, morts, sang, cris….
- chars
- retenue à l’école….

Je me souviens :
- des pas des soldats, du chocolat donné par ces mêmes soldats
- ces soldats qui nous ordonnent de sortir de nos maisons,
- fusils et baïonnettes pointés en notre direction….

Je me souviens de la terreur qui se lit sur les visages de nos proches…
Je me souviens du pan de la robe de ma mère avec lequel je me cachais
Les pleurs de ma sœur..

Je me souviens de nos regards apeurés, innocents, ne sachant ce qui nous attend..
Je me souviens des bousculades, on nous rassemble, femmes, hommes, enfants , vieux, bébés sur un terrain vague près de l’hôpital de Nédroma, ma ville natale…
Il fait chaud, très chaud, les bébés pleurent, on a soif, on a faim, on est parqué en plein soleil pendant des heures et des heures…
Il y a un monde fou, on attend quoi ?? Un hélicoptère, le général de gaulle ??

Je me rappelle des coups de feu, une bombe….Les gens courent, se piétinent, pleurent crient…

Ma mère nous saisit par la main et nous crie, ne regardez pas, courrez, courrez….

La mère pleure, son père et son frère (âgé de 16 ans) sont en prison, le grand frère tué par les soldats français, la mort dans la famille se succède…. Un oncle, un cousin, un frère, un neveu…

Je me souviens des hommes voilés (haïk) comme des femmes qui venaient souvent à la maison, j’entends souvent « Moudjahidines » .

Je n’oublie pas la détresse, le désespoir , la tristesse et l’impuissance de ma mère devant l’arrestation de mon père qui s’était caché sur la terrasse et que les soldats l’ont fait sortir avec des coups de pied et baïonnette pointé sur le dos tout en lui disant, la main sur la tête et lui crie avance…. Avance…plus vite que ça…

Je me souviens jouer avec mes petites voisines: Rachida, Farida , à la poupée en chiffon que je fabriquais avec 2 bâtons de bambou , de la laine de couleur pour les cheveux et du coton pour le corps, habillée avec les chutes de tissus que ma mère jetait..

Je me souviens des billes que je lançais avec aisance et fierté avec les garçons : Fethi, Rahmi et Jamel,
Je me souviens de la corde à sauter, de la balle à lancer en chantant « à ma balle…..
Je me rappelle de la radio que mon père écoutait, l’oreille collée, le silence absolu….

Je me souviens de la venue de mon grand-mère, oncles et tantes fuyant le village, le deuil….
Je me rappelle de ma robe « vert, blanc, rouge » et pantalon, chemise et cravates de même couleur que ma mère confectionnaient en cachette, en silence….

Je me souviens du lance pierre que mon frère (allah y rahmou) utilisait pour casser les lampadaires de la rue Sidi Bouali où nous habitions..pour que les Moudjahidines puissent venir sans être vus…

Je n’oublie pas le jour où , enfin, j’ai vu ma mère rire, courir, pleurer avec les voisines Zakia, Ghoutia, Amaria, Leila, en brandissant les drapeaux en criant à tue tête « Tahia Houria, Tahia eldjazair, l’hymne national…, kassaman et les youyous…

Mon père est revenu mais pour longtemps, il est parti en France je n’ai rien compris…
Les grands parents pleurent, nous partons aussi….
Je me souviens des valises, couvertures entassées dans une petite voiture direction Oran, puis train.. Je me souviens du froid, de la neige… Paris..
Mon père est là….. Nous sommes heureux…

Nous sommes des enfants victimes d’une guerre, des enfants perdus, sans repaire , à la recherche d’une vérité cachée, à la recherche d’une identité .. Français- Algérien /Algérien-Français ?? Emigrés, clandestins et sans papiers….
Mme K"

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