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Le blog de Frédéric Delorca

L’entrée dans une "nouvelle époque"

9 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Certains esprits progressistes qui essaient de penser le temps présent à partir de la lecture de divers théoriciens se disent que nous entrons dans une époque nouvelle, et que, si la « gauche » où les forces alternatives ne sont pas capables d’offrir des perspectives plus concrètes que « retournons au socialisme d’antan, la planification etc », c’est simplement parce que ces tendances n’ont pas été « encore » capables de penser complètement les processus en cours. Il y aurait juste un déficit théorique au fondement de notre impuissance, mais la sortir du « tunnel philosophique » et le changement de paradigme seraient pour bientôt.


Voilà une vision des choses optimiste que je ne partage guère. Parce qu’elle part du postulat selon lequel l’humanité suit une pente de progrès et qu’il suffit que les concepts s’ajustent à sa "praxis" pour que ce progrès devienne vraiment juste et placé au service de l’émancipation collective.

 

Pour ma part je suis assez sceptique sur la théorie. Il me semble que des théoriciens comme Locke,  Montesquieu, Rousseau, Marx, chacun dans des registres différents (et en contradiction les uns avec les autres) ont produit des concepts puissants et beaucoup influencé leur époque, en convertissant des hommes politiques et des groupes sociaux qui ont tenté de traduire en acte leurs théories, mais aucun intellectuel ne saisit jamais la complexité des interactions sociales qui forment l’époque où ils vivent, et par conséquent les concepts produits n’ont qu’une valeur heuristique intéressante pour l’action, mais on ne peut jamais penser qu’ils suffiront à eux seuls à remettre les processus humains sur la voie de la justice et du Bien (pour parler comme Platon). Le rôle des idées dans le monde n’est pas nul, mais il n’est pas aussi performatif que les intellectuels le croient (et l’apparition du fascisme dans les années 20 l’a clairement montré aux marxistes, par exemple).


En outre, je ne crois pas du tout qu’il existe une « flèche temporelle » orientée vers le progrès. Il y a eu des progrès technologiques et organisationnels très importants en Occident depuis la Renaissance, et qui ont tendu à se généraliser sur toute la planète, mais des déclins sont toujours possibles, pas forcément aussi abyssaux que le craignent les esprits apocalyptiques, mais tout de même significatifs, et il n’est pas évident que des « concepts » appropriés puissent freiner ce(s) déclin(s) comme, disons, l’idée du socialisme dans ses diverses déclinaisons a pu, à partir de 1860, limiter les effets destructeurs du capitalisme.


J’ai été intéressé dans les années 1990 par l’intuition de Cornélius Castoriadis (penseur qui présente de nombreuses insuffisances par ailleurs, notamment dans sa foi freudo-marxiste), selon laquelle nos démocraties entreraient en ce moment dans un processus comparable à celui qu’a connu la démocratie athénienne après la conquête macédonienne puis romaine :  une dépossession massive de la subjectivité politique, une sorte d’aliénation politique qui dura pratiquement 2000 ans.


Pour ma part, je ne pense pas que nous devions comparer l’Occident à l’Athènes de l’époque de Philippe de Macédoine. Nous sommes plutôt Rome en 50 ou 60 av. JC.


sp.jpgAthènes fut une tentative de démocratie radicale (avec d’ailleurs beaucoup de défauts). Nous vivons, nous, depuis plusieurs décennies, dans un système aristocratique tempéré d’éléments démocratiques comme l’était la République romaine (avec son Sénat qui devait partager une partie du pouvoir avec un tribunat de la plèbe, et une assemblée des comices expression d’une forme de « démocratie directe » quoiqu’elle-même en grande partie pervertie, comme le sont chez de nous la plupart des rouages démocratique au niveau national comme au niveau supra-national, européen par exemple).


Les processus de transformation auxquels notre système est confronté sont analogues à ceux de la Rome de 50 avant Jésus Christ sur trois points capitaux :


1)    Nous avons une montée en puissance de classes nouvelles : à l’intérieur de nos frontières (des diplômés nombreux qui ne veulent pas du travail manuel, et se veulent indépendants des appareils politiques et des institutions). Leurs équivalents en 50 av JC était l’ordre équestre sousreprésenté au Sénat, et des membres de la plèbe récemment enrichis ; à l’extérieur des frontières nationales pour nous il s’agit des pays émergents, pour la Rome de 50 av JC il s’agissait des bourgeoisies vassalisées des peuples récemment conquis tout autour du bassin méditerranéen, ainsi que des auxiliaires non romains employés par les légions.


2)    De très grandes inégalités économiques et sociales liées au processus de mondialisation, dont l’équivalent dans la Rome du Ier siècle av JC était l’intégration du monde méditerranéen dans le réseau d’échange romain, de l’Espagne à la Palestine, et qui engendrait alors l’apparition de grandes exploitations latifundiaires, l’apparition de grands potentats économiques capables de corrompre les chefs politiques et financer des armées privées (et donc de menacer l’intégrité de l’Etat et de la chose publique), et des phénomènes de grande pauvreté en Italie (en plus de l’augmentation de la main d’œuvre servile) créant une clientèle naturelle pour toute forme d’aventurisme politique.


3)    Le règne de la violence militaire, corrélat des deux précédents phénomènes qui, dans la République romaine finissante, joua un rôle analogue à l’émergence de la culture audiovisuelle (le règne de la vidéosphère comme dirait l’autre) et de la culture Internet. La violence militaire exerce sur les esprits le même effet de paralysie que la culture moderne de la vidéosphère, parce que toutes deux fascinent les instincts primaires de l’individu et fragmentent la cohérence globale de la vision du monde qu’il peut se construire. Je ne suis pas le seul à tracer un lien entre violence physique et hypnotisation par les images. Le premier je crois fut Walter Benjamin quand il s’efforça de penser le cinéma, l’image, la propagande, en même temps que la montée de la violence entretenue par les fascistes.

 

Ces trois éléments exercent tendanciellement un effet dislocateur des institutions « démocratiques » (en fait artistocratico-démocratiques) anciennes et discréditent les corps intermédiaires garants de leur pérennité (la classe politique, les cadres de la fonction publique, les syndicats, mais aussi les journalistes, les artistes officiels, les écrivains etc). Ceux-ci, dans l’Occident contemporain, comme dans la Rome du Ier siècle, sont obligés de verser dans diverses formes de démagogie pour sauver le peu de légitimité qui leur reste : aujourd’hui « cool attitude », relâchement du langage, proximité artificielle avec l’électeur ou l’administré, culte du foot, de la fête, des bons sentiments, comme à l’époque romaine distributions gratuites de blés, organisation de jeux pour la plèbe, compromis sur le respect des valeurs traditionnelles.

 

La course démagogique est une source d’affaiblissement des institutions à l’égard du public auquel elles s’adressent, car elle montre que les classes sociales qui en sont les piliers (les magistrats, les enseignants, les syndicalistes etc, chacun dans des rôles distincts) ne croient plus en elles, mais aussi à la dissolution interne de ces institutions aux yeux mêmes de ceux qui les font fonctionner, encourageant par exemple les fonctionnaires à ne plus faire appliquer les lois, à se laisser corrompre etc.

 

Nous n’en sommes sans doute pas au même degré de dissolution des valeurs institutionnelles que dans la Rome de 50 avant Jésus Christ, mais nous sommes sur cette pente.

 

Je pourrais prendre ici l’exemple de l’art. Un lecteur me faisait remarquer il y a peu que la « posture » de l’artiste est désormais dénoncée comme une imposture. C’est un processus qui remonte au lendemain de la première mondiale (avec le dadaïsme, le jazz etc) et qui a été accéléré récemment par la transformation de l’institution artistique (avec ses académie) en « marché de l’art », avec ses mécènes, sa corruption, et où (presque) tous les coups sont permis.  Dans ce dispositif tout le monde est encouragé à se sentir artiste de sa propre vie et les artistes « professionnels » en sont à cautionner ce fantasme, réduisant leur propre création à une sorte d’addendum « festif » (« fédérateur ») à ce que tout un chacun peut produire dans son coin (sur ce plan la décomposition de l’institution est beaucoup plus avancée que dans la Rome du Ier siècle av JC, où l’art, bien qu’ouvert à des importations grecques qui agaçaient les Sénateurs, et à des innovations populaires d’un goût douteux comme la pantomime restait tributaire d’une caste aristocratique qui lui maintenait une cohésion globale).

 

Cette décomposition des institutions aristocratico-démocratiques ouvre des boulevards, comme au Ier siècle avant Jésus-Christ à l’aventurisme de personnalités charismatiques (pour parler comme Max Weber).  Au Ier siècle Pompée ou César, puis Octave (ceux qui maîtrisaient le mieux la chose militaire, en même temps d’ailleurs que les effets d’image). Aujourd’hui Chavez, Sarkozy,  Marine Le Pen (avec des succès divers, et dans des registres différents, sans d’ailleurs que je porte ici le moindre jugement de valeur sur eux – je n’en ai pas besoin pour la démonstration de ce billet – ni bien sûr que je trace le moindre signe d’équivalence entre ces différents personnages, simplement chacun incarnent une forme d’aventurisme politique, de sortie partielle ou totale du vieux système aristocratico-démocratique qu’ils prétendent rénover ou transformer) ces derniers non pas en tant que chefs de guerre mais bons administrateurs de l’image médiatique (comparable comme nous l’avons dit à la violence militaire autrefois).

 

Les progressistes optimistes pensent qu’un effort conceptuel va vouer à l’échec l’aventurisme politique, qu’un nouveau Marx peut mettre bout à bout un nouveau paradigme (notamment avec l’écologie politique, malmenée par l’opportunisme des Verts), trouver une nouvelle formule d’émancipation des gens dans le monde globalisé tel qu’il est, dans l’état des technologies que nous avons (donc sans passéisme), et mobiliser un nouveau courant (« altermondialiste ») concret, intelligent, capable de refonder la chose publique au niveau planétaire et instaurer une nouvelle forme de justice et de liberté pour tous.

 

D’autres tout aussi optimistes mais moins « globalisateurs » pensent que le même résultat peut être obtenu à l’échelle des entités nationales pour peu que celles-ci chacune dans leur coin s’attachent à refonder leurs institutions et leur pacte social.

 

Pour ma part, comme Castoriadis, je suis plus pessimiste. Même si je ne crois que tout est fichu et ne nourris aucun fantasme millénariste de fin du monde, j’estime que le risque d’une vaste confiscation de la subjectivité politique collective, comparable à celui que Jules César, puis César-Auguste, est possible, même si elle ne revêtira pas la même forme qu’au Ier siècle avant notre ère (je veux dire que ce ne sera pas une dictature de mille cinq cents ans – si l’on va jusqu’à la fin de Byzance – sous la dictature d’un parrain).

 

Comme sous la République finissante, les institutions aristocratico-démocratiques engagées sur la voie apparente de la démagogie sont en réalité complètement égoïstes et dépourvue de toute imagination pour intégrer les changements de ce monde (notamment pour intégrer la montée des pays émergents). Elles utilisent les lois antiterroristes et les interventions de l’OTAN sur tous les continents, comme le Sénat menacé par les séditieux utilisait le « sénatus consultus ultimum » (c’est-à-dire les lois d’exception), mais n’ont aucun horizon humain nouveau à proposer.

 

L’ancien régime aristocratico-démocratique peut encore se perpétuer comme cela, entre des accès de fièvre sporadiques, ou il peut dégénérer en dictatures populistes plus ou moins éphémères (qui ensuite laisseraient la place à d’autres épisodes aristocratico-démocratiques abâtardis et vice versa), sans pour autant que le peuple ne récupère la moindre once de subjectivité politique (c’est-à-dire de pouvoir décisionnel réel, d'empowerment, et de capacité à penser collectivement son avenir). Et cette stagnation est d’autant plus probable que le pouvoir atomisateur de la vidéosphère sur les esprits (la nouvelle violence militaire fasciste) n’en est qu’à ses débuts.

 

Face à cette impasse, et en l’absence de l’apparition d’un nouveau Marx (et des conditions sociales d’un mouvement révolutionnaire unifié capable de porter sa parole), le meilleur rôle à envisager pour un intellectuel est celui qu’avait Caton d’Utique en 50 avant Jésus Christ : celui qui rappelle en toute rigueur les critères de la vérité et de la justice, et qui lui-même s’efforce de dire le vrai et de faire le juste. Cette tâche de l’intellectuel engagé suppose, à mes yeux, que l’intellectuel soit lui-même critique à l’égard de sa propre scholastic view, de ses propres privilèges, et ne se pose pas en donneur de leçons.  Il ne peut être que témoin, témoin de ce qui lui semble possible, ou souhaitable, de ce que lui-même fait, sans illusion sur tout cela, et avec un regard critique à la fois sur les pouvoirs dominants et sur tout ceux qui proposent des « y a qu’à » et de fausses vérités  « alternatives » qui ne feraient qu’orienter les gens vers des pseudo-voies émancipatrices en fait source de plus grandes confiscations de liberté. Ce rôle, selon moi, doit être éloigné de la démagogie, et donc solidaire aussi de certaines formes de conservatisme dans le style d’expression et dans le rythme de vie (il faut se tenir à l’écart de la frénésie, de l’utilitarisme,  des fausses obligations morales tout comme des faux plaisirs faciles s'ils sont susceptibles de devenir addictifs, de tout ce qui affaiblit la pensée et trouble sa lente et solide affirmation).

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Gilles CHARABOT 17/07/2012 09:04


Bonjour Alain et Frédéric, c'est le contraire de nous souhaitons qui
nous est imposé par les traités de « construction » européenne. De part ses ses statuts inscrits dans les traités de « construction » européenne, la Banque Centrale Européenne est indépendante de
de tout représentant de l'intérêt général, de tout représentant de l'intérêt public. Ceci alors qu'elle est de par sa nature en forte relation avec les intérêts des institutions les plus riches
en capital, c'est à dire les banques, le système financier. De part ses statuts, la Banque Centrale Européenne est au service étroit des plus gros intérêts privés et émet donc dans le public,
non-pas une monnaie publique au service de l'intérêt général, mais bien une monnaie privée au service des intérêts privés, l'euro. Nous retrouvons d'ailleurs un principe équivalent dans les
télévisions privées qui émettent dans le public des émissions, non-pas au service de l'intérêt général, par exemple : la diffusion de la culture, mais bien au service du profit de leurs
actionnaires. Il serait illusoire d'attendre des dirigeants actuels de TF1 ou des autres chaînes qui pour ressource principale la publicité et les annonceurs, d'oublier le profit de leurs
actionnaires et de se mettre au service de l'intérêt public. De la nature même des textes et des des traités de « construction » européenne, il est illusoire d'attendre de la Banque Centrale
Européenne la moindre mansuétude de la part de ce type d'intérêts et d'attendre que l'euro, monnaie privée, soit mis au service de l'intérêt public. Pour l'emploi, l'intérêt public une monnaie
assise sur une Banque Centrale au service de l'intérêt général est nécessaire, la politique de la France ne doit pas se faire à la corbeille, en fonction des plus gros intérêts et dans une vision
à court terme. L'euro doit être mis au rebut au profit d'une monnaie d'intérêt public. La Banque Centrale Européenne doit fermer ses portes au profit d'une Banque Centrale Nationalisée au service
de l'intérêt général.

Alain Guillou 15/07/2012 01:14


Tout en saluant un auteur hautement perché dans sa caste "intellectuelle", je reconnais l'intérêt de cet article...Surtout dans sa conclusion car celle-ci laisse penser qu'il faut se hater
lentement pour penser...C'est pourquoi je traduirais la volonté du salarié, qu'il fût cadre ou personnel d'exécution, d'élargir sa fenêtre "congés payés", donc de résister à la baisse
tendancielle de son temps libre, comme la lutte du peuple pour reconquérir sa conscience et avec son temps, son droit de penser...

Frédéric Delorca 15/07/2012 08:55



Je suis d'accord