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Le blog de Frédéric Delorca

L'URSS selon Stefan Zweig

12 Juillet 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Il y aurait beaucoup à dire encore sur "Le Monde d'Hier" de Stefan Zweig. J'ai encore cité ce livre par exemple sur le blog La Lettre volée à propos des causes immédiates de la guerre de 1914, car Zweig fait des récits très précis là dessus, et sur les occasions manquées d'avoir une paix négociée dès 1916 (qui eût épargné tant de souffrances ultérieures). Tous les souvenirs de Zweig sonnent admirablement juste. Par exemple sur les horreurs d'une société ravagée par l'inflation, comme l'Autriche en 1919 ou l'Allemagne des années 20.

 

l_nine.jpgJe ne pouvais que prêter une oreille attentive à son témoignage sur l'URSS, qu'il a  visitée entre la mort de Lénine et l'ascension de Staline, ès qualité d'écrivain reconnu et apprécié (préfacé par Gorki). Là comme ailleurs le regard est juste, sur cette société qui mêle des archaïsmes invraisemblables (une société "rouillée" dit-il), à des éléments d'ultra-modernité ("les soviets et l'électricité") qu'elle est impatiente d'incorporer à son fonctionnement. Ses pages sont touchantes sur ce peuple jeune - que Zweig perçoit beaucoup à travers ses lectures de Dostoïevsky et de Tolstoï, mais c'est un angle d'approche pas plus mauvais qu'un autre - un peuple presque enfantin, touchant dans sa fierté d'être devenu soudain un modèle pour l'Europe, ouvert à toutes les innovations culturelles et cependant si bien converti à l'égalitarisme par la révolution qu'il ne témoigne aux écrivains que de l'amour et jamais du respect...

 

Je glisse ici juste une page (parce qu'il fallait n'en choisir qu'une seule), sur Léningrad. Le propos sur les jeunes filles de 12 ans qui ont Hegel et Sorel sur leur pupitre me renvoie à celui sur les jeunes allemandes qui pendant la période d'hyper inflation prennent l'habitude de boire des alcools forts mais au fond auraient préféré des menthes à l'eau (je cite de mémoire). Ce genre de détail est parfait, plus juste que de longues thèses.

 

Lors de son séjour Zweig hésite entre l'envie sincère de partager l'enthousiasme collectif qui l'entoure en permanence et l'inquiétude que provoque chez lui cette lettre anonyme glissée dans sa poche qui lui explique que les gens autour de lui ne sont pas libres d'exprimer ce qu'ils pensent.

 

Ce malaise de Zweig m'a rappelé le sentiment mêlé que j'ai éprouvé moi-même lors de mon voyage en Abkhazie via Moscou devant cette espèce de "holisme" à la fois bonenfant et oppressant des Russes qui a tantôt séduit tantôt exaspéré les peuples qui leur étaient associés (et qui les exaspèrent eux-mêmes car c'est un holisme brouillon, souvent désinvolte qui vous oblige à supporter vos camarades en toute circonstance, y compris quand ils vous grillent la priorité dans les files d'attentes et autres "incivilité" habituelle dans cet univers).Zweig a eu le bon goût de s'imposer beaucoup de réserve sur l'URSS après son retour de Moscou. Ni pro-soviétique, ni-anti. Solution de facilité diront certains, et pourtant ô combien difficile à tenir à l'époque. Solution de sagesse selon moi et qui était cohérente avec la position profonde de Zweig à la fois ouverte aux mouvements populaires et soucieuse de préserver les libertés "formelles" bourgeoises.

 

La question "que penser de la Russie ?" demeure pour moi d'actualité, ce pays étant resté à maints égard "post soviétique" et donc tributaire d'un héritage lourd. Hier je parlais avec un ancien contributeur de l'Atlas alternatif qui me disait à peu près ceci : "J'ai rencontré un vice ministre russe il y a peu, il m'a assuré que les Américains étaient fous et prêts à utiliser la bombe atomique". Cela m'a fait penser au bouquin de Sylvain Tesson qui raconte qu'en Sibérie il tombe sur un Russe qui lui explique que le monde est tenu par les Juifs (sic) sauf en France où ce sont le Arabes qui gouvernent (resic). Il y a beaucoup de paranoïa et de délires chez les Russes. Ca fait partie de l'héritage soviétique. Voyez par exemple ce faux discours de Mme Thatcher, cité par Anatoli Loukianov, ancien président du Soviet suprême (excusez du peu) à l'appui d'une démonstration selon laquelle l'effondrement de l'URSS serait dû seulement à un coplot occidental. Il ne faut pas trop entrer dans le mode de pensée du pouvoir russe (même si par contre je trouve que Poutine a raison dans ses dernières déclarations à propos de la démence de McCain).

 

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