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Le blog de Frédéric Delorca

La manif anti-ingérence d'Antioche, le devoir d'information et la gauche

30 Avril 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

La gauche de la gauche en France n'aime pas la dictature syrienne. Pensez par exemple au député de Seine-Saint-Denis François Asensi qui dès 2011 demandait à la France de rompre les relations diplomatiques avec Bachar El-Assad. On la comprend. Elle estime, non sans raison, que les peuples de langue arabe méritent mieux que des dictatures. Il y a des exceptions : certains communistes "old school" par exemple, qui se rappellent que la Syrie baassiste avait quand même quelque chose de non-aligné et de pro-Palestinien (au moins par intermittence), et surtout qui se disent qu'entre le baassisme (éventuellement un peu "démocratisé") et l'éclatement du pays (façon Somalie) ou la guerre civile larvée ou ouverte (façon Irak) le choix devait plutôt pencher pour la première option. Les mêmes divisions se rencontrent un peu partout. Apparemment en Syrie aussi il y a des communistes bacharistes et d'autres anti.

Moi je n'ai pas d'opinion très tranchée sur la Syrie, si ce n'est que je suis résolument contre les ingérences occidentales. Je suis prêt à reconnaître face aux fanatiques du "regime change" que le bacharisme est réformable par des moyens plus "soft", et face aux amis du régime syrien que l'ASL n'est pas la bande de fous intégristes qu'ils prétendent (mais l'ASL pèse-t-elle encore ? ou est-elle déjà hors circuit face à Al-Nosra comme la LDK kosovare de Rugova l'était déjà au printemps 1999 face à l'UCK de Thaci ?).

Je regrette seulement que la position plutôt inconsistante des appareils politiques à gauche de la gauche soit aujourd'hui un obstacle à l'information des citoyens. Par exemple la position plutôt anti-Baas du Parti communiste français ne permet pas au lecteur moyen de l'Humanité ou de l'Humanité Dimanche de savoir que la gauche de la gauche turque (ou grecque, ou portugaise) est beaucoup plus radicalement anti-ingérence occidentale que le PCF. Et elle ne permet pas à ce lecteur de savoir, par exemple, qu'il y a eu une grande manifestation à Antioche dimanche dernier contre l'ingérence occidentale organisée par le PC turc, en collaboration avec le PC syrien. De même qu'elle ne permettait pas en 2012 à ses lecteurs "de base" de savoir que les dernières tribus kadhafistes étaient liquidées vraisemblablement à l'arme chimique à Syrte et à Bani Walid en Libye - une information qui aurait pourtant pu être utile au lecteur-citoyen, quoi que l'on pense, par ailleurs, du kadhafisme (d'autant que cette liquidation est loin de n'avoir fait que des victimes militaires).

Cela a pour inconvénient de faire peser sur de simples individus le devoir de "contre-information", ce qui est lourd à porter pour lesdits individus (je songe à ce site français d'information bachariste dont je n'approuvais pas le contenu, mais dont la fermeture pour cause de lassitude de son auteur me paraît très révélatrice des limites de ce type de diffusion d'info, alors qu'il était pourtant très lu), touche un public limité et prête à caution sur le plan de la fiabilité (car les initiatives individuelles peuvent facilement glisser vers le n'importe quoi).

Tout pourrait être très différent si la gauche de la gauche était plus pluraliste en son sein et moins intimidée par ceux qui la somment de s'aligner sur les dominants. Par exemple cette gauche de la gauche au lieu de chanter la louange d'Aung San Su Kyi, prix Nobel de la paix birmane, au seul motif que son père était un socialiste marxisant, aurait prêté un oreille attentive l'an dernier aux Rohingyas, minorité birmane cruellement massacrée par les extrémistes boudhistes dans l'indifférence générale des occidentaux (et d'Aung San Su Kyi), sans laisser l'Iran se faire leur principal avocat.

Toute notre culture collective serait très différente si la gauche de la gauche "officielle" (et ses médias) était plus pluraliste en son sein et plus capable de contrer les vérités officielles. Ainsi, au lieu de connaître par coeur le nom d'Ingrid Betancourt, une grande bourgeoise colombienne faite citoyenne d'honneur de la ville de Paris uniquement parce qu'elle fut prisonnière de la guérilla des FARC, peut-être les lecteurs de gauche connaîtraient-ils celui d'Anhar Kochneva, journaliste ukrainienne qui, après avoir été enlevée par la guérilla syrienne de l'ASL s'est héroïquement libérée elle-même (sans aucun soutien de chef d'Etat occidental). Anhar Kochneva était présente au meeting communiste d'Antioche. Je me suis demandé si cette journaliste avait des affinités avec la gauche de la gauche turque où, d'après le compte-rendu de l'Association pour la paix, elle jouit d'un immense capital émotionnel de sympathie. Les gens de gauche en France n'auront pas le loisir de se poser la question, car il est évident qu'elle ne sera jamais invitée à aucun meeting du Parti de gauche ou du PCF, lesquels pourtant communiaient sans réserve naguère au culte d'Ingrid Betancourt. Ainsi vont les choses...

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