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Le blog de Frédéric Delorca

La religion unanimiste des puissants

9 Novembre 2009 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Il n'y a pas d'un côté un monde réel avec des pauvres gens qui souffrent et qui seraient tous en puissance de bons pacifistes, et de bonnes personnes attachées à la solidarité, au service public, et à l'intérêt général, et, de l'autre, une bulle politico-médiatique néo-libérale qui veut la guerre de tous contre tous, les inégalités, le choc des civilisations.

Il y a, c'est vrai, d'un côté une religion officielle néo-libérale, avec ses grandes messes (autour de la guerre de Yougoslavie, de la mort de Michael Jackson, de celle de Claude Lévi-Strauss, ou des commémorations de la chute du mur de Berlin) avec ses grands prêtres (Bernard-Henry Lévy, Claire Chazal, Elie Wiezel, Vlaclav Havel etc). Mais cette religion n'est pas une bulle. Elle compte des tas d'adeptes ardents hypnotisés par la TV ou les grands journaux, arrogants, agressifs, prêts à fliquer les dissidents. Et cette masse (peut-être 20 % de la population - dans les pays du Nord, mais aussi du Sud), bien qu'hallucinée, est une composante à part entière de la réalité de ce monde, une force politique, pas simplement une superstructure.

Et puis, face à ces 20 %, il y en a peut-être 10 ou 20 % qui sont prêts à heurter de front les dogmes les plus sacrés de la religion politico-médiatique. 10 ou 20 % de gens comme Sahra Wagenknecht, Allemande de l'Est qui ne renie pas le passé de son pays et se sent prête à se battre pour le socialisme, comme Chavez prêt à donner sa vie pour combattre le néo-libéralisme, comme ces femmes voilées qui refusent de montrer leur visage à la Sainte Laïcité, comme ces Palestiniens qui ne rendent pas les armes.

Entre les deux il y a 60 à 70 % qui n'ont pas vraiment d'opinion fixe sur quoi que ce soit. Qu'on peut pousser à voter "non" au traité constitutionnel européen une année sans que ça les empêche de voter Sarkozy l'année suivante, qui se méfient des mass médias, tout en les adorant, qui sont prêts à toutes sortes de petits arrangements, dans un sens ou dans l'autre, dans le sens du voile, dans celui de la laïcité, dans le sens du néo-libéralisme, dans celui du socialisme, suivant le jour, suivant l'humeur, suivant l'évolution de la fiche de paye, suivant la dose de courage ou de lâcheté accumulée (et de ce point de vue là n'importe qui est susceptible de faire partie des 60 à 70 % un jour).

Ce qui exaspère les 20 % de tenants de la religion dominante, ce sont les 10 ou 20 % d'opposants motivés. Il est insupportable à leurs yeux qu'il y ait encore dans ce monde des réalités comme le gouvernement cubain, comme le Hezbollah, comme la gauche révolutionnaire basque etc (on pourrait multiplier les exemples d'organisations ou d'actes individuels anti-systémiques, dont tous ne sont pas également vertueux ni recommandables, mais qui ont en commun de heurter de plein fouet les dogmes libéraux). L'existence de ces opposants n'est pas seulement susceptible de faire basculer les 60 à 70 % d'esprits flottants dans une direction opposée aux intérêts des gouvernants. Elle est surtout, par elle-même, la preuve que le dogme n'est pas intangible. Puisqu'il y a des esprits humains qui peuvent les contredire de front, leur solidité laisse à désirer. Et donc il faut toujours plus, dans le camp des croyants, s'autoconvaincre par le matraquage (qui n'est pas seulement matraquage des opposants, mais d'abord auto-matraquage). Il faut toujours réinviter sur les plateaux TV Finkielkraut, BHL, Rupnik, Adler, toujours plus publier des livres dans leur sillage, toujours plus répéter sans cesse les mêmes inepties. Et bien sûr plus on ressace, plus on éveille des vocations à l'opposition dans le camp d'en face (en ce moment beaucoup de mes amis sont très remontés contre le matraquage sur le Mur de Berlin).

On peut se demander pourquoi tant de dogmatisme chez les 20 % du camp dominant, pourquoi tant de religiosité, et pourquoi ce besoin d'unanimisme sans lequel la "fête" officielle paraîtrait terriblement gâchée. Pourquoi, alors qu'il n'y a plus de parole divine révélée dont il faudrait être le témoin ? N'est-ce pas justement, paradoxalement, parce qu'il n'y a plus de Dieu dans ce camp dominant ? Puisqu'aucun Dieu ne vient valider le discours, il faudrait de l'unanimité humaine pour compenser. Cette nouvelle forme de religiosité politique, et la véritable hystérie unanimiste qu'elle provoque, mériterait une analyse anthropologique sérieuse. Je crois qu'il n'y a pas eu de précédent dans l'histoire.

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