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Le blog de Frédéric Delorca

"La démocratie des crédules" de Gérald Bronner

14 Mai 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Lectures

Ci-dessous mon compte rendu du livre de G. Bronner publié sur Parutions.com

chreiben

Chacun pourrait en convenir : plus le niveau culturel et la diffusion de l’information augmentent, plus les excès de la culture du soupçon hyperbolique (moins constructif que le doute hyperbolique de Descartes) peuvent être une source d’anomie, spécialement dans une démocratie libérale où la légitimité du pouvoir repose plus qu’ailleurs sur l’opinion commune et où la course effrénée au scoop dans les grands médias est loin de servir systématiquement les intérêts de la raison.

En militant dévoué de la cause de l’intelligence critique mais structurée, le sociologue Gérald Bronner entreprend donc de combattre cette dérive et, pour ce faire, nous propose un ouvrage intéressant qui décrit finement les processus de la tromperie, dissèque des cas, invente des catégories ou les reprend à d’autres travaux universitaires (le biais de confirmation, effet Werther, effet râteau, etc.), fondés sur des tests de logique ou des expériences de psychologie sociale (qui laisseront le lecteur plus ou moins sceptique suivant les cas). Un des grands mérites du livre est de montrer comment Internet amplifie les travers habituel de la psychologie des foules, en favorisant notamment la diffusion des idées des plus motivés au détriment des esprits modérés qui sont pourtant, bien souvent les véritables «sachants» (notamment dans les polémiques scientifiques, sur le nucléaire, les OGM, etc.). Le texte de Bronner comme tous les travaux inspirés est d’une lecture agréable et pourrait susciter l’adhésion pleine et entière si toutefois il ne pêchait par deux carences graves. 

La première tient à une certaine fragilité de forme et de fond. La forme, ce sont les nombreuses coquilles très surprenantes chez un grand éditeur universitaire. Non moins étonnantes sont les insuffisances de fond : ainsi, est-il possible qu’un chercheur relu par un comité de lecture écrive : «la vision biblique du monde qui avait prévalu pendant près de trois mille ans» (pp.23-24) ? Faut-il lui rappeler que cette «vision» ne «prévaut» dans le bassin méditerranéen que depuis 1600 ans, et ailleurs depuis bien moins longtemps ? L’erreur ne serait qu’étourderie si elle ne trahissait un réel manque de profondeur historique. Par exemple quand l’auteur feint de croire que c’est la première fois que le complotisme se dirige contre les pouvoirs en place et non contre les déviants : cette thèse, pour être convaincante, devrait procéder d’une comparaison minutieuse avec des cas anciens de paranoïa contre les pouvoirs dominants, par exemple contre Marie-Antoinette reine de France juste avant la Révolution française ou contre le pouvoir «papiste» aux grandes heures des guerres de religion. De même, pour convaincre de ce qu’il y a de vraiment nouveau dans le refus parmi ses fans de croire en la mort de Michael Jackson, il faudrait le comparer avec d’autres hallucinations collectives similaires, comme celle selon laquelle l’empereur Néron n’est pas mort en 68 de notre ère, croyance qui, paraît-il, connut un grand succès en Asie Mineure à l’époque de la rédaction de l’Apocalypse de Jean. Lorsque Bronner avance que les technologies accélèrent la diffusion des erreurs, voire leur invention, l’énoncé serait plus acceptable s’il faisait l’effort de mieux démontrer en quoi les biais que suscitent Internet et les vidéos par exemple n’existaient pas déjà par le passé. Et l’argument selon lequel les égarements d’aujourd’hui peuvent être déclarés absolument nouveaux et sans aucun rapport avec l’obscurantisme d’autrefois du fait de notre haut niveau d’éducation ne peut être pris pour argent comptant que si l’on oublie que les fables les plus invraisemblables écrites par le passé l’ont été par des esprits hautement cultivés (par exemple la Vie d’Apollonios de Tyane sous Caracalla, à laquelle visiblement son auteur très cultivé croyait dur comme fer).

La deuxième faiblesse de l’ouvrage est idéologique et elle crée un véritable point aveugle dans son raisonnement : la plupart des croyances collectives que Bronner dénonce sont l’œuvre de milieux contestataires qui s’opposent aux grandes entreprises ou aux gouvernements. Or les mensonges diffusés par ces derniers sont, eux, passés sous silence. Vainement on cherchera, par exemple, dans ce livre des démonstrations sur les massacres de Timisoara en Roumanie, de Racak au Kosovo, les «armes chimiques» de Saddam Hussein et autres inventions des propagandes de guerre diffusées à très grande échelle (plus grande bien souvent que les mythes des contestataires). Cela n’a pourtant rien d’anecdotique, car ces mensonges sont pour beaucoup dans le développement de l’esprit de défiance que l’auteur remarque et dénonce dans notre société. Une véritable dialectique existe dans les mass-media entre «mensonges d’en haut» et fantasmagorie contestataire dont le livre omet complètement d’expliciter le mécanisme. Or si la progression de l’irrationnel mérite d’être critiquée, encore faut-il le faire à partir d’un point de vue impartial qui en considère toutes les dimensions.

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valentini 06/06/2013 20:44


un des grands mérites du livre est de montrer comment Internet amplifie les travers habituel de la psychologie des foules


C'est justement là où le bât blesse! Qu'est-ce qu'une foule? Un ensemble d'individus disparates et non 1000 bronner. Il y a donc mille raisons de penser que la foule ne peut pas penser de manière
uniforme. Et c'est le cas! Mais cela ne se voit pas. Et même au contraire la foule semble penser et agir comme un seul homme.


Quand il est question de lorgner les dessous et derrières, c'est le moindre mal! Mais s'il s'agit de décider du rapport entre amour et sexe, vlan, v'là que ça glisse et que ça dérape! je laisse
volontiers les sociologues se démerder avec ça! Après tout ils sont payés pour, tandis que moi, je gagne de quoi m'offrir 70 essoreuses à salades par mois. Si j'en achète seulement une par an, je
peux voir venir, dira l'égocentrique des services!


Non! Moi! Je vais droit au but: l'individu n'est pas fiable! Et je me fous de savoir pourquoi. C'est un fait! En conséquence de quoi, j'appelle "la démocratie des crédules" par
son nom, ce que Bronner se garde de faire, tombant ainsi sous ses propres coups: la démocratie formelle, qui serait plus économique, efficace, rapide, performante et padi pado et patati et
patata!



Comme je l'ai dit plus haut, tant qu'il s'agit de lorgner les dessous et les derrières, chacun peut faire confiance à ses sens. Le problème est qu'il est impossible de jouir de la démocratie, en
la regardant les yeux dans les yeux, profondèment, voire mano dans la mano, juste en face dans le panneau. Elle doit être pratiquée exclusivement entre égaux et cela de façon massive et
journalière, dans un climat qui exclut la lutte entre intérêts économiques opposés.


Es-ce que je demande la lune?


C'est ce que diront tous les satellites du marché qui se moquent et des individus à l'exclusion d'eux-mêmes et de la vie sociale, sauf si elle socialise périodiquement le comportement
catastrophique de leurs cerveaux fonctionnant en vase clos.


Scolarité camarades!

Arnaud 01/06/2013 01:44


M. Bronner a malheureusement oublié d'appliquer les conseils qu'il donne, comme on peut le constater en lisant cet article : http://www.reopen911.info/2285.html