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Le blog de Frédéric Delorca

"Le monde d'hier" de Stefan Zweig (1ère partie)

29 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

zweig.jpg L’existence humaine étant longue – à maints égards trop longue d’ailleurs, car beaucoup de choses s’y répètent, et ce qui ne se répète pas change à l’excès – j’ai croisé Stefan Zweig à plusieurs reprises : durant l’adolescence à travers son roman Le Joueur d’échecs, qui ne m’a laissé aucun souvenir, à 22 ans quand j’écrivais mon mémoire de maîtrise sur Nietzsche, je ne pouvais éviter de lire les écrits de Zweig sur cet auteur, et puis, à 39 ans (ce blog en porte la trace), quand je me suis intéressé à Romain Rolland.

Mes premières lectures (avant 30 ans), ne furent pas très intéressantes. Parce que dans les années 1980-90, nous lisions tous beaucoup d’auteurs des années 1920 et 1930. Par conséquent leur style ne nous surprenait pas, leurs affinités (par exemple pour le freudisme) non plus . D’une certaine façon ils parlaient notre langage, le même que nous,  ou en tout cas un langage familier dans lequel nous baignions. Du coup, je pense que nous ne les lisions pas très sérieusement.

Le personnage de Zweig n’a commencé à m’interroger vraiment, à m’intriguer, qu’après la lecture de Romain Rolland, parce que, confronté à leur amitié, que certains disent déséquilibrée (car Zweig aima plus Rolland que celui-ci ne le lui rendît), devant leur rupture, dans les années 30, au moment de la lutte contre le fascisme, je ne pus me demander « lequel eût raison et lequel eût tort », ou au moins m’abstenir d’essayer de comprendre. J’étais prêt à prendre pour argent comptant la thèse de Rolland selon laquelle Zweig fut trop indulgent à l’égard du nazisme. Plus précisément je veux bien croire que son côté esthète l’ait dissuadé de s’engager efficacement dans une lutte collective (une lutte avec ses égarements inévitables, notamment dans l’aveuglement stalinien comme ce fut par moments le cas chez Rolland). Je reviendrai sur tout cela, car il y a là une question fondamentale concernant l’individualisme en politique à laquelle je ne puis être tout à fait indifférent, compte tenu de mon propre parcours.

Il y a peu un ami m’a confié à la terrasse d’une crêperie : « Je suis peut-être  un peu trop dans la mode, mais j’ai lu récemment Le Monde d’hier de Zweig, il dit des choses admirables sur l’Autriche-Hongrie, un pays de tolérance et de paix, et sur l’univers foisonnant de cette époque, tous les artistes qu’il a rencontrés ». Dans un premier temps, j’ai exprimé mon scepticisme en rappelant ce que Musil disait de désagréable sur la Cacanie (Keiserlig und Königlig, k&k) d’avant-guerre… Je me disais que décidément Zweig faible à l’égard du nazisme, l’avait aussi été à l’égard de la monarchie conservatrice dont les élites de Sciences Po formées à la chute du mur de Berlin sont toutes nostalgiques.

J’ai néanmoins acheté le livre de Zweig, et je ne le lis pas tout à fait comme le fait mon ami. Ce livre est tout sauf un livre nostalgique, et il est tout sauf indulgent avec l’empire austro-hongrois.

En réalité tout y est exprimé avec beaucoup de nuances, loin de tout manichéisme, et pourtant avec beaucoup de clarté, une clarté tranchante et des plus convaincantes. Il y a, c’est vrai, les bons côtés de l’Autriche-Hongrie : ce monde où tous les bourgeois souscrivent des assurances qui couvrent tous les aspects de leur vie, monde de sécurité, placé sous le culte de la raison, du progrès, et de la maturité (les détails abondent sous la plume de Zweig pour montrer combien on méprisait la jeunesse, combien il fallait toujours faire vieux pour être respectable dans ce monde là, y compris et surtout quand on était écrivain). Il y avait aussi cette religion de l’art dans la Vienne des années 1900, où même une bonne pouvait s’émouvoir de la mort d’une grande actrice de théâtre, quoiqu’elle n’eût jamais mis les pieds dans ce temple de la représentation bourgeoise. Zweig montre comment jusqu’aux faubourgs prolétariens on est touché par ce culte du beau, et comment sa propre classe de lycée (en vertu d’une spécificité aléatoire plus encore que du goût de la ville pour la création), s’est entichée des beaux arts, comme d’autres avant elle de la politique, des collections de timbres ou du football… Tout ceci est admirablement décrit. Zweig montre à quel point la passion pour l’art l’a entretenu dans le mépris pour son propre corps, et pour toutes les conversations ordinaires et les plaisirs du quotidien. Ce volet « positif » de l’Autriche-Hongrie, on le  retrouve aussi au niveau politique. Le vent des révoltes sociales souffle sur les années 1890-1900, mais d’une manière fort civilisée : les socialistes portent une fleur rouge à leur boutonnière, leurs adversaires chrétiens sociaux, une fleur d’une autre couleur (j’ai oublié laquelle), mais le goût de la répression sanglante n’existe pas comme ce sera le cas 30 ans plus tard, et le maire antisémite de Vienne ne menace pas le mode de vie des Juifs (fort bien intégrés dans la culture allemande locale au demeurant). La violence ne vient que des nationalistes allemands, qui ont eux aussi leur fleur (la violette, je crois), et usent de méthodes de terreur, mais ils ne sont représentés que dans des cantons alpins reculés (dont un où naquit Adolf Hitler) et aux marches de la Bohème (les Sudètes).

Ces remarques me rappellent l’omniprésence des fleurs dans l’œuvre (contemporaine) de Gide et son témoignage sur le jour où Barrès lui fit livrer un bouquet (si je me souviens bien). Les fleurs sont-elles le signe d’un haut degré de civilisation ? Mao Zedong aimait la fleur de prunus particulièrement résistante au froid  expliquait une chaîne de télévision chinoise en français il y a peu.  Je vous laisse juges…

Le positif est exprimé, chez Zweig, avec nuances, sans illusions, souvent avec un brin d’ironie, mais le négatif n’est pas dissimulé non plus,  à commencer par l’éducation disciplinaire dans les lycées. Il y a quelque chose de surprenant dans les propos de cet auteur. Ecrivant en 1941, il fait comme si le temps des  cours du haut de l’estrade, du mépris et de la bêtise des enseignants, de l’enfermement carcéral des jeunes corps à l’école et au lycée, qui avait marqué sa jeunesse, était définitivement révolu. C’est pourtant celui que connurent encore mes parents, et même moi dans les années 1980. Je ne crois d’ailleurs pas que les élèves en soient sortis. Aujourd’hui l’enseignement prend des côtés plus conviviaux, mais seulement en surface, par derrière on flique les enfants dès l’âge de 4 ans : l’institutrice de maternelle m’envoie hier un fiche d’évaluation de mon fils, pourvue d’au moins 35 rubriques… et se terminant par une conclusion de trois lignes… avec une grosse faute d’orthographe (deux « r » à « intéresser », pour ma part j’évalue l’évaluatrice et l’envoie bosser dans une usine à Guangdong illico).

Je n’ai pas d’opinions tranchées sur l’enseignement. Pour moi toutes les méthodes d’éducation (autoritaires ou libérales) se valent, il n’y a pas de façon idéale d’apprendre. Mais on voit Zweig touché par la psychologie de son temps et le portait qu’il fait de ses professeurs sonne assez juste de ce point de vue. Ses propos sur la sexualité, influencés par le freudisme, sont aussi d’une grande exactitude. C’est le tableau du revers de l’idéalisme. Sous les roses du culte de la pureté et de la grandeur d’âme, le limon de la prostitution de masse, de l’incarcération morale des femmes de la bourgeoisie, d’une sexualité qui au fond n’est jamais très agréable. Car au fond à part l’espace conjugal (dans lequel la bourgeoisie viennoise n’entre que très tard), les jeunes privilégiés ne peuvent trouver leur bonheur qu’auprès des danseuses s’ils sont riches et plus souvent des petites servantes, des ouvrières en manque de supplément de revenus (et qui sont donc elles aussi dans la quasi-prostitution, quoique moins sordide que celle des « quartiers réservés » où s’entassent les professionnelles infortunées). Mais avec ces filles de peu fatiguées par une journée de travail ce ne sont que des passes courtes et frappées du sceau de la culpabilité. Si je m’attarde un peu sur cet détail c’est parce l’an dernier (je ne sais plus si j’en ai parlé dans ce blog) j’étais tombé sur un numéro de la Vie Parisienne des années 50 qui célébrait le souvenir du Montmartre des années 1910 à travers une petite histoire d’amour avec une secrétaire dactylographe. Le récit se voulait léger et cependant bien involontairement y transpirait sous des dehors toute la misère sociale et morale de la fille. Zweig ne dissimule pas ce côté sordide qui empêchait Eros de « s’envoler » – pour emprunter ici les mots de l’admirable Alexandra Kollontaï.

Très honnêtement je ne sais pas si les choses allaient mieux (au moins dans la bourgeoisie) du temps où Zweig écrivait ce texte. Ni non plus dans les années 70 (la libération des mœurs a produit aussi beaucoup de misère, notamment chez les femmes). Le retour des MST dont Zweig  célébrait la quasi-disparition dans les années 40 et le déplacement du sexe vers le virtuel, tandis que l’égalité des sexes vouent ceux-ci à une forme d’apartheid ont ramené dans nos villes les cohortes de prostituées que Zweig décrit à propos de la Vienne de son époque, et avec elles, probablement, la même sexualité bâclée et sans charme. On peut regretter qu’il n’y ait plus aujourd’hui sur ce sujet la même franchise, la même lucidité. J’attends toujours qu’un écrivain s’empare du sujet des salons de massage chinois qui fleurissent aux quatre coins de Paris, ou qu’un sociologue m’explique pourquoi les étudiantes qui offrent de la relaxation à domicile pour moins de deux cents euros sont presque toutes des blacks…  Mais il est vrai qu’au moins à a différence de l’Autriche des années 1900 la société occidentale actuelle ne prétend pas aller bien et donc tout le sordide qu’on peut repérer dans son fonctionnement n’a même plus à être dévoilé.  Chacun l’admet et reconnaît comme une évidence que plus on avance, plus tout se détraque : nous sommes une espèce animale qui a échoué.

Venons en maintenant aux rencontres qu’évoque Zweig, car il eût le privilège d’être précocement reconnu, et donc de croiser des célébrités sur sa route. Théodore Herzl, tout d’abord, « directeur du feuilleton » de la Neue Freie Presse. Zweig en fait un personnage sympathique. D’apparence royale (on le surnommait avec ironie le « roi de Sion » - peut-être est-ce Karl Kraus, l’idole actuelle de l’Acrimed, qui inventa l’expression), comme Empédocle (si je me souviens bien), il avait vocation à diriger les hommes et avait employé ce talent au départ à pousser des milliers de Juifs à se convertir au catholicisme en la cathédrale Saint Etienne, sur un mode très théâtral que décrit fort bien Zweig.  Puis, choqué par la dégradation de Dreyfus dont il fut témoin comme reporter de son journal à Paris, il épousa avec la même passion la cause de la séparation des Juifs, qui lui valut beaucoup de critiques parmi ses coreligionnaires à Vienne. Il allait trouver un écho inattendu dans le prolétariat juif de Russie et de Galicie, mais sans jamais parvenir à unifier les israélites disséminés en tant de différences culturelles et d’incompatibilités de classe.

A l’heure où sur Internet circulent beaucoup d’écrits antisionistes (et antisémites) contre Herzl, il est bon de relire le portrait impartial, subtil et finalement assez favorable que Zweig propose de lui. (A suivre...)


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edgar 03/07/2012 17:32


suis au milieu du "juillet 1914" d'emil ludwig. pour lui l'autriche-hongrie est au premier rang des responsables de la guerre de 1914-1918, et le portrait qu'il dépeint de ses chefs est
affligeant.


 

Frédéric Delorca 03/07/2012 17:49



Il faudra que tu nous parles de cette lecture. Je me demande si la tendresse de Zweig pour l'Autriche-Hongrie (si éloignée de la position de Musil) n' pas porté en germe sa faiblesse face au
nazisme que Rolland lui reprocha. De même elle est à l'origine de l'égalité qu'il place entre la France et l'Allemagne, Krupp et Scneider du Creusot, égalité reprise ensuite par le courant
bolchévique mais aussi par le courant européiste qui aujourd'hui tisse des lauriers à Zweig mais ne publie plus Romain Rolland...



bobforrester 29/06/2012 23:51


"Mais avec ces filles de peu fatiguées par une journée de travail ce ne sont que des
passes courtes et frappées du sceau de la culpabilité." Goethe quant à lui pense l'exact contraire et je suis honoré de penser comme lui que :"la fille qui balaie le samedi est celle qui vous
caresse le mieux le dimanche matin" cela dit de mémoire donc approximativement .