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Le blog de Frédéric Delorca

Le Tibet d'A. David-Néel

18 Août 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités, #Asie, #Grundlegung zur Metaphysik

Il y a quelques jours, je regardais en DVD un de ces mauvais fims biographiques ("biopics") sur une célébrité de notre temps : Diana, avec Naomi Watts dans le rôle de la princesse de Galles. Comme son équivalent sur Margaret Thatcher sorti un peu plus tôt, et comme la plupart des productions actuelles, le film est techniquement bien fait, mais totalement dépourvu d'inspiration - notamment les scènes paroxystiques tombent parfaitement à plat.

 

Dans le supplément le réalisateur explique que Diana Spencer était probablement une médium-guérisseuse, même si elle n'a jamais développé ce don, que cela se sentait dans ses gestes et dans son regard, et que c'était sans doute aussi le cas de son amat le chirurgien dont j'ai oublié le nom.

 

baliL'intuition se veut chic, mais elle est simplement "trendy" comme lorsque TF1 avance le slogan "recevez des énergies positives" ou quelque chose dans ce goût-là.

 

La globalisation véhiculée par Internet nous offre en ce momet du "ready-made" chamanique,mystique, bouddhiste etc digne des pires super-productions de Walt Disney et cela entre progressivement dans la vulgate de tous les domaines, même cinématographique (songez par exemple à Marion Cotillard qui dit être allée voir un exorciste. Tout ce mauvais goût chargé d'images à 5 centimes (les "maîtres ascensionnés"), de fausses fêtes (la fausse fête de la pleine lune de Wesak par exemple dont beaucoup de gens croient dur comme fer qu'elle est tibétaine), n'est pas pire, me direz-vous, que les vagues d'irrationnalité orientalisante qui se sont abattues sur l'Europe dans les années 1960 ou 70 par exemple ne valurent pas mieux. Mais l'important est de s'affranchir des clichés de masse.

 

adnJe ne sais pas ce que vaut le bouddhisme d'A. David-Néel, et je m'en fiche un peu. Ce qui compte en premier lieu à mes yeux, c'est qu'il nous plonge dans une autre époque : celle où Georges Clemenceau collectionnait des statues de l'Illuminé. Une époque libère d'une autre par le simple mouvement de détachement que sa découverte provoque. En second lieu, ce que j'aime chez cette voyageuse c'est le témoignage qu'elle porte sur la ferveur paysanne de tous ces Tibétains ordinaires jetés sur les routes des pèlerinages : elle fait entendre leur langue, leurs rires, leurs prières, voir leurs visages, leurs lieux saints. On se doute bien que ni le Tibet actuel gagné par la modernité sous l'emprise de la République populaire de Chine, ni le Tibet lamaïste en exil de l'autre côté de la frontière indienne n'ont plus grand chose à voir avec ce bouddhisme-là, tout comme, si l'on veut, mon village natal aujourd'hui n'a qu'un rapport éloigné et extrêmement formel (peut-être même purement nominal) à ce qu'il était dans les années 1930.

 

Les lieux de ferveur mystique sont intrigants. On sait quelle fascination l'Egypte par exemple exerça sur tous imaginaires, même ceux des conquérants arabes malgré la passion iconoclaste et anti-païenne qui les animait. Le Tibet est de la même sorte. Ces lieux de foi véhiculent maintes impostures, mais aussi des éléments d'élévation authentique de l'humanité au dessus de l'esclavage de sa routine. Ce qui est intéressant dans la façon dont A. David Néel (ADN) restitue ces vecteurs de dépassement dans le contexte historique où elle les découvre, c'est qu'elle le fait à partir d'un cheminement personnel authentique. Elle n'est pas au Tibet pour réaliser une thèse universitaire, mais poussée par un élan intime qui est à la fois politique et métaphysique (peu de gens - à part quelques grands auteurs que je mets en valeur dans ce blog, et bien sûr tous les grands philosophes - ont une intuition profonde du lien qu'il y a entre le politique et le divin) : elle part d'un geste libertaire, anti-colonialiste - la volonté de braver l'arbitraire colonial anglais qui interdit l'accès au Tibet aux Occidentaux -, geste dont l'essence est l'auto-affirmation de sa puissance d'être humain ; le geste cheminement ; les dieux appuient le cheminement, de l'intérieur et de l'extérieur (comme lorsqu'ils lui "envoient" comme elle dit p. 91 un bonnet en peau d'agneau du pays de Kham au bord de son sentier), et du coup le cheminement croise, sur un mode plus authentique que s'il s'était agi d'une collecte d'informations scientifique ou administrative, le cheminement propre des populations locales.

 

Peu importent la religiosité ou l'athéisme affichés. Ce qui fait la force d'un voyage comme d'une action politique, ou d'une histoire d'amour etc, c'est la force intéreure qui l'habite. La part d'imposture et de faux semblants se révèle toujours. Dans le cas d'ADN l'authenticité de la force motrice ne fait aucun doute, et, du coup, elle fait ressortir des pans du réel (par exemple l'atroce saleté du peuple tibétain - rappelez vous mes remarques sur le fait que le grotesque cotoie toujours le sacré, la saleté la pureté etc) qu'une démarche plus artificielle n'aurait jamais pu saisir...

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