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Le blog de Frédéric Delorca

Les chrétiens d'Irak, la vérité et le "crime contre l'humanité"

22 Juillet 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Débats chez les "résistants"

Le sort des chrétiens d'Irak m'a posé deux questions ces derniers temps.

 

Gaulois1) Le premier problème est celui de la vérité factuelle.

 

Pierre Piccinin da Prata (Piccinin, ça sonne mieux que Péchiney-Ugine-Kulman) avec lequel je collabore sur Courrier du Maghreb et de l'Orient écrivait début juillet :

 

"Les Chrétiens eux-mêmes, qui avaient craint pour leur vie et s’étaient enfuis des régions annexées par le Califat, s’aperçoivent que, de manière générale, Daesh ne persécute pas leur communauté et les laissent libres d’exercer la plupart de leurs activités, sans porter atteinte à leurs propriétés, comme le commande le Coran (les Chrétiens étant considérés comme « impurs », certains métiers leur sont toutefois désormais interdits, comme les professions relatives aux soins de santé ou celles qui concerne la distribution de l’eau courante, par exemple). Les Chrétiens, dont beaucoup s’étaient réfugiés au Kurdistan, commencent dès lors à regagner leurs foyers ; il leur faut cependant payer l’impôt islamique prévu par le Coran à l’intention des Chrétiens et des Juifs."

 

Il était le seul Occidental dans la région. Aujourd'hui les chrétiens s'exilent en masse. S'est-il trompé ? Dans quelle mesure (de temps et d'espace) la vérité qu'il a constatée sur place était-elle juste ? En quoi et pourquoi a-t-elle changé depuis lors ?

 

Problème de la pénurie des informateurs. J'apprécie chez Pierre Piccinin ce que j'aimais chez Samuel Laurent en Libye : son regard nuancé sur les djihadistes.

 

2) Deuxième problème : les concepts

 

Le conseil de sécurité de l'ONU a adopté une résolution qui condamne "le plus fermement possible la persécution systématique par l'EI et des groupes qui lui sont affiliés d'individus issus de minorités et de personnes qui refusent l'idéologie extrémiste de l'EI" et qualifie cela de possible "crime contre l'humanité"...

 

Le conseil de sécurité est prudent, il emploie un conditionnel sans doute parce que seule la Cour pénale internationale pourraît qualifier le crime. Mais qu'est-ce qui est un "crime contre l'humanité" ? de tuer des gens parce qu'ils sont chrétiens ou de les soumettre à un impôt ou encore de leur dire "ne soyez plus chrétien" ?

 

Je comprends les chrétiens quand ils disent "nous sommes la religion la plus persécutée au monde". Ils ont peut-être statistiquement raison, quoiqu'ils doivent reconnaître aussi qu'ils sont la religion qui culturellement imprègne les nations les plus riches, les plus puissantes militairement, celles qui soumettent à leur loi l'avenir de la planète, et à ce titre ils restent la religion qui structure le plus l'imaginaire mondial, les livres d'histoire, la littérature etc.

 

La question que je me pose est de savoir en quoi serait une atteinte grave à l'ensemble de l'humanité le fait qu'il n'y ait plus de chrétiens en Irak ? Je veux dire, au début des années 80 ont disparu dans les Pyrénées les dernières personnes capables de parler une langue sifflée, comme ont disparu dans les années 60 les derniers "cagots" et disparaissent tous les ans dans le monde des tas de cultures et de langues que ne connaissent plus que quelques vieux. Processus ancien déjà dénoncé dans Tristes tropiques de Lévi-Strauss. Personne ne jugera que le médecin qui a laissé mourir le dernier vieillard qui parlait la dernière langue d'une nation anéantie a commis un "crime contre l'humanité". Est-ce un crime quand le dernier porteur de culture meurt ? En est-ce un quand on en tue cent ou mille ? A partir de quel seuil est ce un crime ? Est-ce un crime si on ne les tue pas mais simplement si on les empêche de parler leur langue et pratiquer leur religion ?

 

Et surtout, encore une fois, en quoi est-ce que cela atteint "toute l'humanité" (puisque c'est à partir de cette idée d'atteinte générale à l'espèce que le concept a été forgé par le tribunal de Nüremberg) ? Est-ce que l'espèce a besoin d'une diversité religieuse et de la conservation de toutes ses composantes religieuses en chacune des régions du globe ? Si oui, alors même la transformation interne d'une religion peut être un crime contre l'humanité. Vatican II est un crime qui a supprimé le latin des églises. Et si demain les églises se convertissent au New Age et dressent dans les églises des statues de Marie-Madeleine nue en prêtresse d'Isis, bracelet de serpent au bras comme le souhaitent beaucoup d'esprits inspirés, ce sera aussi un crime contre l'humanité puisqu'il liquidera le catholicisme traditionnel...

 

On voit bien que la notion pose mille problèmes, par delà toutes les réactions hystériques qu'elle favorise. Son problème majeur est qu'elle porte un regard d'entomologiste sur l'humain, espèce qu'il faudrait figer, dont il faudrait garder la physionomie et la "biodiversité" transformée en "culturodiversité" comme nous y exhorte en permanence la chaîne de TV Arte. Il est tentant bien sûr de braquer des missiles et de la condamnation morale (nous aimons tellement la morale imprécatrice, au détriment d'une éthique authentique) sur des barbus qui embêtent les chrétiens. Mais faut-il hausser leur brutalité au rang d'atteinte à ce que l'humanité a de plus fondamental ? Je n'en suis pas si sûr. D'ailleurs leur barbarie n'est-elle pas plus un "moteur de l'humanité" qu'une crime contre l'humanité ?

 

Une dame naïve que je ne connais pas du tout m'envoie un message sur le profil FB d'Atlas alternatif "C'est aberrant interdire un être humain, de l'être pleinement parce qu'il aime autrement ! Le Monde est en souffrance un peu partout, non à cause de l'amour, qu’elle que soit la façon dont il s’exprime! ce qui est en train de tuer le Monde de l'Humanité, c'est la HAINE! pas l'Amour!" Je ne sais pas trop ce que son mail veut dire, mais je sais moi que la haine n'a jamais "tué le monde". Elle a fait partie de ce qui le faisait tourner. Rien de nouveau sous le soleil.

 

La notion de "crime contre la civilisation" était au moins plus claire que "crime contre l'humanité" parce qu'on voyait mieux ce qu'elle désignait. Elle ne postulait pas une humanité par définition bonne contre laquelle un crime "extérieur" sévirait. Le "bon" à défendre c'était la civilisation. L'ennui est que la notion était raciste. Parce qu'il y avait le civilisé et celui qui ne l'était pas.

 

J'arrête à ce point ma réflexion, juste pour signaler que la revue Books parlait il y a peu d'un livre de Bryan Ward-Perkins qui s'est mis en tête de rétablir l'idée (refusée par les germanophiles et la chaîne Arte depuis des anénes, et par contagion l'establishment universitaire européen) selon laquelle les invasions germaniques sont vraiment à l'origine de la chute de l'empire romain et ne furent pas une simple balade touristique de familles gothes et franques pétries d'admiration pour Rome dans un empire déjà mal en point. Une thèse convaincante.

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nationalistejacobin 17/09/2014 19:23


Bonjour.


 


Ce que vous écrivez est très intéressant, et m'interpelle. En effet, en France, nous avons pratiquement "éliminer" les langues régionales. J'avais un arrière-grand-père qui parlait le
languedocien, et il n'a pas voulu que ses enfants le parlent. Il a été le dernier de sa lignée à maîtriser la langue d'oc, bien que le renoncement ait été volontaire. Faut-il le regretter? Pour
des raisons idéologiques (il était militaire et très porté sur le patriotisme, nous étions avant 14), il a délibérément coupé les liens avec une part de sa culture ancestrale. Mais sans cela, je
ne serais peut-être pas là, puisque la langue commune a favorisé les unions avec d'autres branches de ma famille, qui sont de pays d'oïl.


 


On peut en effet se poser la question: faut-il absolument défendre la survie de toutes les cultures minoritaires? Après tout, le christianisme est une religion minoritaire en Irak, et il
semblerait, d'après ce que j'ai lu, que les chrétiens soient en déclin au Moyen Orient depuis plusieurs décennies (sauf peut-être en Egypte où ils représentent une masse assez importante). J'ai
tendance à penser qu'il n'y a pas de mal à laisser "mourir" certaines cultures, mais tout dépend de la façon dont ça se produit. En France, les cultures régionales se sont certes effacées (et pas
complètement d'ailleurs), mais elles se sont en grande partie fondues dans une culture plus large. Aujourd'hui, le foie gras, la choucroute ou les galettes de sarrazin, tout cela est considéré
comme de la cuisine française. La langue française a emprunté des mots aux langues d'oc, au breton, au flamand, etc. La culture française est une synthèse (et non la civilisation du seul Bassin
parisien imposée de force à tout le pays comme je l'entends parfois!). Mon arrière-grand-père a renoncé à la langue de ses ancêtres, mais il a conservé l'attachement profond au catholicisme, lui,
le descendant de Cévenols catholiques partis au moment de la Réforme.


 


De la même façon, la culture gréco-romaine est "morte", mais a continué et continue à irriguer de larges pans de notre culture et de notre civilisation, même en ce début de XXI° siècle. Les arts,
la littérature ont beaucoup emprunté à cette culture qui reste admirée et qui est devenue "patrimoine".


 


En Irak, la question se pose un peu différemment, je pense. D'abord, il y a une question qui mérite d'être posée: qu'est-ce que la civilisation arabe? Se limite-t-elle à l'islam? Et quand bien
même, l'islam n'a-t-il pas un héritage chrétien? Qu'en est-il de la culture irakienne? Commence-t-elle avec l'islam ou avec Akkad et Sumer? Je trouve que Saddam Hussein développait en son temps
une identité nationale "syncrétique" dans les manuels scolaires. Le problème, c'est qu'ici l'EI ne "laisse pas mourir" le christianisme local: il le détruit par la force et efface sa présence du
paysage. Le Hamas ne fait pas autre chose lorsqu'il supprime noël (ou pâques, je ne sais plus) du calendrier des jours fériés à Gaza sous prétexte de promouvoir une "identité arabe et musulmane
conforme aux traditions" du peuple palestinien. Or, en Irak comme en Palestine, il y avait des chrétiens bien avant qu'il y ait des musulmans. S'ils doivent disparaître, ils disparaîtront, mais
doit-on laisser des soudards brutaux en décider?


 


Je pense aussi que le sort des chrétiens d'Orient interpelle dans les pays de tradition chrétienne comme le nôtre, parce que ces communautés (dont nous savons finalement bien peu de chose) sont
très anciennes, très proches géographiquement du berceau du christianisme, et qu'elles font aussi un peu office de "mémoire" du christianisme, que ce soit à tort ou à raison, car elles ont
beaucoup évolué depuis le Ier siècle. Mais c'est vrai que quand je lis: "leur culte se fait en syriaque, un dialecte araméen proche de celui parlé par le Christ", eh bien en tant que chrétien
d'Occident, vivant loin du berceau du christianisme, étranger au substrat sémite qui a accueilli les premiers chrétiens, ça me fait quelque chose, je l'avoue.


 


D'un autre côté, vous avez raison, on ne peut pas espérer une humanité totalement fixiste, sans changement aucun, sans évolution. Les transformations font l'histoire. Sinon il ne se passerait
rien. Et il faut le constater, la violence, la guerre sont des moteurs de l'histoire. Il me paraît difficile de présever des cultures comme on préserve une espèce menacée dans une réserve
naturelle. Les réserves indiennes des Etats-Unis ne semblent pas avoir été de grandes réussites, par exemple.


 


Alors, crime contre l'humanité? Je partage vos réserves. Mais crime, ça me paraît acquis...

Frédéric Delorca 19/09/2014 23:40



Bon, j'avais écrit une longue réponse qui a disparu. Merci en tout cas pour votre commentaire. En gros je disais que la conservation artificielle des cultures est vaine, que pour nos
connaissances on peut toujours envoyer des ethnologues auprès des peuples en voie de disparition, que oui l'arabité chrétienne est aussi légitime historiquement que l'arabité musulmane, mais que
si les brutes djihadistes la forcent à se convertir, comme les brutes capitalistes transforment les derniers chasseurs ceuilleurs des forêts en clochards on n'y peut pas grand chose, que les
descendants de chrétiens, de disciples de St Jean Baptistes, de zoroastriens et de dissidents nestoriens qu'on trouve de la Syrie au Kazakhstan ont quand même changé depuis l'Antiquité, même
s'ils gardent de vieilles langues.



chamussy 23/07/2014 06:18


"...un regard nuancé!" L'expression est cocace et ne vaut pas grand chose! Le problème est de savoir ce que vivent les gens... et c'est tout à fait dramatique! Ils ont de fait cru qu'ils
pourraient vivre avec l'EI; la mise en demeure de vendredi dernier leur a fait comprendre que ce n'était pas possible. D'où la panique.. Et la panique dans une communauté, il faut savoir ce que
c'est!  Piccinin est respectable et il a payé de sa personne; il sait sans doute de quoi il s'agit!

Frédéric Delorca 23/07/2014 07:00



Nuancé oui. Quand Piccinin explique les islamistes appliquent la charia à la lettre chez les coiffeurs par exemple en interdisant les images de coupures de cheveux, je le trouve nuancé. Parce que
percent dans son témoignage à la fois l'inquiétude qu'inspirent les gens trop rivés à leurs dogmes (appelons cela le fanatisme) et le respect pour ceux qui suivent une règle mais d'une façon
intelligible, ce qui exclut l'image de l'hubris ou de la folie que cultivent les médias occidentaux. Le même sens des nuances se trouvait chez Samuel Laurent en Libye. Où est votre blog ? Où sont
vos livres ? que je puisse m'amuser aussi à y critiquer ce qui est ridicule, cocasse, et ce qui "ne vaut pas grand chose" ? J'ai bien droit à ce petit plaisir innocent et "constructif" moi aussi
non ?