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Le blog de Frédéric Delorca

Les idées, les individus, les styles

23 Mars 2011 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

Un ami militant anti-guerre m'écrit : "Mon problème est que je ne remarque en fait jamais les individus, hors des questions privées, amicales, etc, juste leur rôle si bien qu'on me dit toujours "tu ne connais pas tel ou tel auteur" et je me sens tout bête, et quand je recherche, je découvre que j'ai lu une dizaine de texte de cette personne ...
 
Je suis comme cela, cela m'enlève quand même quelques soucis puisque je ne ressents pas de sentiments particuliers pour untel ou untelle dans la lecture de leurs textes ...je pense que si Hitler avait écrit un roman ou le gestapiste qui a torturé mon oncle je pourrais le lire sans la moindre réticence ...si son roman était bon à mes yeux ...c'est seulement ensuite que je réagirais si on me le disait...et alors je ferais le lien entre les deux et je construirais une théorie scientifique sur le génie d'un ...Céline ou d'un autre .
 
Bref, je suis un être bizarre, je ne fais que passer dans ce monde qui n'est pas vraiment le mien "
 

Cet ami est marxiste. J'avais déjà remarqué son goût pour les jolies histoires, les idées mises en histoire, et son peu d'intérêt pour les individus concrets. A la table d'un restaurant il confondra facilement untel avec un autre. Je pense que le marxisme satisfait son besoin de se raconter des histoires, avec, en plus, un vernis un peu snob de fausse scientificité, en oubliant un peu les personnes qui les ont portées. Cela lui nuit parfois, par exemple quand il diffuse des textes de fachos (vous savez : ces textes fachos sous des vernis apolitiques ou "transcourant" comme on sait en faire à l'extrême droite) sans avoir bien identifié leur auteur.

 

autruche-copie-1.jpg

En ce qui me concerne les idées pures et les belles histoires m'intéressent de moins en moins. J'aime à connaître ceux qui les portent, leur psychologie, leur vie, leurs amis. C'est pourquoi plus je vieillis et plus je deviens un écrivain dans l'âme plutôt qu'un philosophe. Le style m'intéresse plutôt que l'idée. L'idée est vide, sans son contact avec le réel. Le style est l'articulation entre le concept et le sensible. Il est le mouvement de la pensée - rapide, ou lent, saccadé, fluide - par lequel la pensée apprend à inscrire ses principes dans le monde et comprendre les principes à la lumière de celui-ci. Par le style l'individu donnera corps à ses idées ou les laissera mourir dans un ciel irréel - "ce monde qui n'est pas vraiment le mien" comme dit mon ami sur le ton du mysticisme. Voilà pourquoi je place au dessus de tout dans la littérature le travail de Montaigne qui est un effort exceptionel pour donner à la pensée un rythme par lequel celle-ci pourra "coller" à l'individualité qui la porte et à l'individualité des autres. Ce rythme, ce style, est ce par quoi mots et choses trouvent une résonnance juste et s'inscrivent dans un récit qui n'est pas purement chimérique mais, au contraire, qui devient le meilleur moyen de donner une direction idoine aux choses, ou de trouver la direction qui émane des choses dans la manière dont on les vit. Une direction qui souvent prend des drôles de détours, et qui doit être suivie à la vitesse appropriée. C'est aussi ce qu'on s'efforce de faire dans ce blog, à un niveau modeste, par des zigzags qui vont  des grands drames de notre époque aux plus triviales évocations du quotidien.

 

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J


Monsieur,


"En ce qui me concerne les idées pures et les belles histoires m'intéressent de moins en moins. J'aime à connaître ceux qui les portent, leur psychologie, leur vie, leurs amis."


D'une part, que faites-vous da la notion de vérité ou à défaut de validité ou de cohérence ?


et d'autre part, n'est-ce pas en contradiction avec ce que vous avez écrit ici


http://delorca.over-blog.com/article-les-gestes-sans-les-individus-64211868.html


"ne s’attacher qu’aux gestes, aux styles, ignorer les individus et les déceptions ou exaltations (ou même l’affection ou la rancœur) qu’ils provoquent."


Salutations,


JD


 



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F


Ah ravi d'avoir enfin un lecteur qui suit !  Question très intéressante et qui repose le problème de
l'individualité que j'avais traité sous l'angle du nietzschéisme il y a 18 ans. Car c'est un problème auquel le nietzschéisme se heurte depuis l'origine : être soi-même et au delà de soi-même,
comment quitter le ciel des idées, prendre en compte les traits de caractère réels des individus, et en même temps ne pas s'arrêter excessivement à la "monade" subjective de chacun. Problème très
loin d'être facile à résoudre et qu'il m'intéresse de traiter dans la perspective qui m'est propre, c'est à dire celle d'un engagement politique responsable au regard du devenir de l'espèce
humaine. Comme vous le relevez très justement le 3 janvier dernier j'ai rappelé mon attachement à l'effort de Deleuze de s'intéresser aux GESTES par delà les individus, et j'ai posé la question
de savoir si ce n'est pas la voie d'un ancrage concret de l'action sans les risques de la déception et de la trahison. Aujourd'hui, c'est vrai, face à quelqu'un qui s'attache au "grand récit"
tout en omettant complètement l'individu je défends que le "récit individuel" lui aussi compte. Donc ce récit doit être aussi réintégré dans ce que je définis comme "style". Votre question
m'incite à produire une nouvelle définition de ces concepts - individus, geste, récit, concept, responsabilité politique - et de leur articulation entre eux, sur le fond du néo-stoïcisme que je
défends. Je ne manquerai pas dès que possible de proposer une nouvelle articulation de tout cela dans un billet, et je vous remercie pour votre fidèle et vigilante lectue sur ce sujet. Bien
cordialement FD