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Le blog de Frédéric Delorca

"Let the music play"

4 Juillet 2014 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Pendant ma petite descente aux enfers hivernale (je dis "petite" car elle aurait pu être bien pire et plus dangereuse), je suis tombé, au hasard des synchronicités, sur ce morceau de musique dont j'ai fait par ailleurs l'éloge sur Internet et qui évoque mes 13 ans. J'ai été surpris par le texte que je n'avais pas écouté sérieusement à 13 ans, et par la grâce très sobre des gestes de la chanteuse.

 

Vous savez, il y a ce philosophe australien, Stove, qui se plaint qu'avec le surréalisme, Bergson, Heidegger etc on soit entré dans "l'âge du jazz de la philosophie" qui a déglingué les valeurs de la rationalité et de l'intellect. Tous les réacs se sont plaints de ça dans tous les domaines de la culture.

 

La victoire de la musique noire américaine, du jazz jusqu'au funk, dans la culture occidentale est une victoire juste (qui annonce la victoire ultérieure du mouvement des droits civiques, laquelle n'en est qu'un sous-produit).

 

Un jour, en 2012 je crois, j'ai rencontré un black de mon âge à Pau. Un type improbable qui avait été l'agent commercial de grands interprètes de ma génération comme Deniece Williams, Earth Wind and Fire, que sais-je encore. Toute sa famille (ses oncles, ses aïeux) avait un rapport très intime à la musique. Ce type s'appelait Kevin Polk. Polk est le nom du onzième président des Etats-Unis. Je suppose qu'on a donné ce nom à l'un de ses ancêtres quand il a été libéré des plantations au XIXème siècle. Les noirs américains n'ont pas de nom, sauf celui que leur maître a bien voulu leur donner après avoir volé celui de leurs ancêtres. Je n'ai rien demandé sur la généalogie de sa famille. Je ne suispas un intello lourdingue qui "cuisine" les gens sur leur passé. Mais son amour pour la musique parlait pour son histoire. C'était l'amour de ce qui, pendant des siècles de servitude, avait maintenu en vie ses ancêtres.

 

J'ai retrouvé le même amour dans les gestes de la chanteuse Shannon pendant ma longue déchéance. Elle raconte comment, sur la piste de danse, une magie amoureuse s'est nouée entre un homme et une femme. Comment l'homme s'est éloigné soudain pour danser avec une autre, d'une manière inexplicable. La femme alors se tourne vers l'Amour, son Dieu, et lui demande ce qu'elle doit faire, et l'Amour dit "Let the music play, he won't get away, this groove he can't ignore, he won't leave you any more". Et le deuxième couplet décrit le miracle : "he's dancing his way back to me" (phrase répétée deux fois avec beaucoup d'inspiration). Pour les ancêtres de Shannon comme pour ceux de M. Polk, la musique, le "groove", fut l'intermédiaire avec les dieux de leurs ancêtres perdus et vaincus. Peut-être même un remplaçant de leurs dieux. Le "groove" est devenu leur "maat" comme disaient les égyptiens, leur ordre des choses, et ils savaient que ce maat ne les trahirait pas. Que tout reviendrait vers eux en temps utile.

 

Cette chanson, comme les films que me conseilla le lecteur de ce blog Jeff, m'aidèrent à tenir, me firent entendre que tout reviendrait en temps utile, qu'une justice serait rétablie. Ainsi, ce qui aida certains peuples à résister, aide d'autres peuples et d'autres individus à survivre. Je peux ressentir en écoutant "Let the music play" la même chose qu'en entendant le vieil hymne serbe "Ajde Jano" dont je peux imaginer qu'il aida ce peuple à tenir le choc de la tyrannie ottomane. Les résistances des uns sont le salut des autres.

 

 

 

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