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Le blog de Frédéric Delorca

"Mémoires d'Infra-tombe" de Julien Benda

15 Mai 2013 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

memoires.jpgDepuis un siècle et demi à chaque génération on rencontre dans le champ intellectuel une personnalité-phare qui accepte d'occuper le rôle du vieux rationaliste grincheux. Il y eut en Angleterre Bertrand Russell, en France Julien Benda (l'auteur de la célèbre "Trahison des clercs"), aujourd'hui il y a Noam Chomsky. Ces intellectuels ont été souvent isolés parce que la "mode" était la défense des passions. Chomsky l'est encore mais peut-être moins parce que l'état des sciences et de la technique aujourd'hui est de nature à susciter plus d'intérêt pour le rationnalisme et parce que les excès de l'irrationalisme a fini par épuiser la politique à la fin du XXe siècle.

Je lis Benda qui, lui, fut particulièrement isolé à l'époque des grands mouvements de masse - fascisme, communisme, mais aussi développement de la société de consommation à l'américaine.

Divers points de son petit livre, Mémoires d'infra-tombes paru chez Julliard (collection "La nef" en 1952 pour la modique somme de 360 F), un petit livre court qui renvoie à beaucoup de points déjà développés dans l'oeuvre antérieure de Benda. Plutôt que de longs discours, voici des citations de son ouvrage :

"Je n'attaque nullement l'irrationalisme. J'attaque ceux qui, sous prétexte d' 'élargir le rationalisme', Bergson avec son 'transrationalisme', Bachelard avec son 'surréalisme', Maublanc avec son rationalisme 'moderne' en prêchent la stricte négation, dont ils ne veulent convenir" p. 142

"Comment la société française, si profondément rationaliste aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui l'est encore éminemment dans les trois premiers quarts du XIXe siècle avec son admiration pour Taine, Renan, Claude Bernard, Michelet, devient-elle soudain ivre de mysticité avec Barrès, Bergson, Péguy, Mauriac ?

L'influence allemande n'explique rien. La mysticité de l'âme d'outre-Rhin a toujours existé et les Français le savaient. La question est : pourquoi les conquiert-elle aujourd'hui ? Les romantiques de 1830 y avaient complètement échappé" p. 132

Sur Heidegger (dont Beaufret était le prophète) "M. Jean Beaufret exalte une philosophie qui, riche, dit-il de sa propre inquiétude, ne confond pas le besoin de certitude avec le souci de la vérité.

Je demande au promoteur de ces arrêts si une inquiétude qui consiste à s'agiter dans des problèmes insolubles, sur lesquels l'humanité n'a pas avancé d'un pas depuis trente siècles qu'elle s'y applique, constitue pour elle un enrichissement " p. 83

"Un de mes exégètes, M. André Thérive, a dit que j'avais la haine de la vie. Cela est vrai et elle ne me passe pas avec l'âge" p.18

"Ces publications qui procèdent par affirmation purement gratuite, au service d'une action morale - c'est le cas d'à peu près toutes aujourd'hui - ne me sont, en tant que je ne m'intéresse qu'à la pensée désintéressée, d'aucune valeur" p. 37

"Le fameux mot de Mussolini : 'Méfions-nous du piège mortel de la cohérence' pourrait être signé de tous ceux qui entendent poursuivre une oeuvre au sein de courants qu'ils ne peuvent pas prévoir. L'action n'a que faire de la vérité, et j'approuve ceux qui se moquent d'elle quand l'objet auquel ils aspirent - et c'est le cas des communistes - m'est sympathique" p. 62

benda.jpg"Je n'ai que mépris pour ceux qui, comme un Barrès ou un Valéry, trouvent bon que les trois quarts de l'humanité tournent la meule pour qu'ils puissent écrire une belle phrase - qui n'est même pas toujours belle" p. 64

"Pacifisme : désir de relations juridiques entre les nations" p. 69

"La croyance en un nouvel esprit humain [à venir] est un pur acte de foi - d'ailleurs pathétique" p. 91

"Le mépris des livres au nom de la vie est une ânerie du romantisme" p. 130

"Reste la satisfaction d'avoir fait une belle oeuvre. Mais alors j'aurais dû la garder dans mes tiroirs. Publier implique qu'on cherche des suffrages. L'homme qui publie un livre dont personne ne parle est toujours un peu ridicule" p. 141

"Je dois spécifier toutefois ma position en face du mystérieux. Le mystérieux ne m'importe que dans la mesure où j'ai des chances de le voir cesser de l'être, devenir explicable" p. 142

 

Passage extraordinaire contre Barrès p. 18-19, Jankélévitch p. 85, Breton p.95, Gide p. 145, sur mathématiques et liberté (p. 23 - avec la citation du nazi Haupt "à bas la vérité juive d'Einstein". P. 26 sur le refus de signer une pétition pour des ouvriers condamnés. Sur le caractère nécessairement terne et ennuyeux (qui plait au philosophe mais pas à l'esprit littéraire) de la démocratie p. 30 Benda favorable à Piaget p. 147

A propos de Descartes et des tentatives de récupération par Bergson, l'existentialisme, et les marxistes : "On peut se demander si la gloire d'une philosophie n'a pas pour mesure la déformation que lui assènent tous les partis pour se réclamer d'elle". p. 139

 

Les phrases de Benda que je condamne : "Ils hurlent contre le colonialisme, avec raison, au nom des Droits de l’Homme, mais accepteront-ils que la France devienne une nation de troisième ordre quand elle n’aura plus de colonies ?" p.70 ou "Les femmes ne perdent pas leur temps, elles perdent le temps des hommes. La femme est chronophage" p. 58 ou encore "On se demande parfois si les Tolstoï, les Romain Rolland, les Mauriac, avec leur abaissement du juridique au nom de l'amour, n'ont pas fait plus contre la paix que l'hystérie des Nietzsche et des Hitler" p. 32.

 

 

 

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edgar 18/05/2013 00:53


très appétissant. ce qui l'est moins c'est l'absence d'édition neuve...


je suis curieux de la distinction romantisme/mysticisme.


sur ta troisième désapprobation, je suis moins négatif que toi, a priori : qui veut faire l'ange...


 


 

Frédéric Delorca 18/05/2013 04:32



Oui, je reconnais que sur Romain Rolland il m'a fait réfléchir. En fait sa page explique qu'on n'a jamais fait autant de comités pour l'amitié entre les peuples que dans l'entre-deux-guerres et
que mieux vaut un bon système juridique que des sentiments pour obtenir la paix. Kant lui croyait plutôt à la dissuasion (à la manière du nucléaire que nous avons inventé depuis lors). Mais je ne
suis pas aussi puritain pour ma part. Un peu d'amour ne fait pas de mal.