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Le blog de Frédéric Delorca

Pourquoi il faut arrêter d'écrire des livres

13 Janvier 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Ecrire pour qui pour quoi

books.gifJ'ai souvent dit pourquoi le livre me paraît constituer le meilleur espace possible de mise en forme d'une idée, d'une thématique. Mais il n'est que trop évident qu'il faut se hâter d'écrire les derniers livres, parce que le livre n'a plus du tout sa place dans la société actuelle. Coincé entre les grands éditeurs qui publient les livres de stars médiatiques les plus inconsistants (et les plus rapidement voués au pilon au bout de trois ou quatre semaines) et les livres de petits éditeurs parmi lesquels on trouve beaucoup de feuilles de chou d'un grand amateurisme (d'autant que les petits éditeurs n'ont même pas les moyens de relire sérieusement vos coquilles), on en est réduit à chaque fois à jeter des bouteilles à la mer, en se demandant quelle bibliothèque universitaire ou municipale aura l'audace de vous sauver de l'oubli en vous recueillant dans ses rayons (la BPI de Beaubourg a acheté mon livre sur la Transnistrie, la BNF mon roman, pourquoi ces livres plutôt que d'autres ? mystère).

En outre, pour le lien avec le public, on dépend trop du bon vouloir du journaliste Lambda, qui vous cite ou ne vous cite pas selon son humeur. Récemment une certaine Laurène je-ne-sais-plus-trop-quoi annonce qu'elle citera mon livre sur la Transnistrie dans une revue liée au Courrier international, puis y renonce parce que j'ai eu le tort de lui demander à quelle date elle le ferait. Même mésaventure avec une journaliste de la presse féminine sur mon livre de sociologie du corps. Au dernier moment on cite quelqu'un d'autre, un autre livre. Peu importe que l'autre livre soit meilleur ou pire, de toute façon les livres sont assez mal lus, en diagonale, ça n'a aucune importance (et cela n'ira qu'en empirant avec le livre électronique dont on pourra alterner la lecture avec Internet sans changer de support). En choisissant de citer l'auteur le plus "sympa", celui qui accepte le mieux la souveraineté des médias sur les livres, on prive juste les lecteurs de la possibilité d'aller plus loin dans leur réflexion, de prendre plus d'indépendance. Mais who cares ?

De toute façon, citer les gens quand on choisit de le faire c'est juste leur permettre d'ajouter une note "sympa" dans le flot du "sympa" comme on le fait avec Badiou, et donc les hâper dans la spirale du néant. Ne pas les citer c'est les laisser se replier sur leur club de 50 amis qui pensent comme eux sur Facebook, et voilà tout. Le choix récent de Nabe de boycotter l'édition classique présenté comme un bon coup financier se lit d'abord et avant tout lui aussi comme un repli sur le cercle des fidèles. Il n'y a plus d'espace public où chacun peut trouver des valeurs communes et s'en nourrir. Il n'y a qu'un supermarché de valeurs tribales. Chacun est prié de trouver sa tribu, et va y consommer tranquillement, dans l'attente de passer, peut-être dans cinq ans, dans une autre tribu, mais sans qu'aucun horizon de bien public, d'universalisme humaniste ne puisse se dégager de tout cela.

Mélenchon aujourd'hui regrette que le trostkiste Daniel Bensaïd soit mort sans que personne ait eu vraiment l'occasion de savoir ce qu'il écrivait, sauf les intellos proches de la LCR et du "mouvement social". On pourrait en dire autant de tant d'autres. Ca n'a pas d'importance de toute façon, puisque plus personne n'a plus d'énergie ni de temps pour structurer quoi que ce soit sur la base de ce qu'il lit.

Tout le monde sait qu'il ne serait pas sorcier de fiche en l'air les partis politiques, de rétablir l'autorité de l'Etat, liquider le système de consommation, tout nationaliser, et, sur cette base, recommencer à réfléchir sérieusement au bien commun. Mais qui est prêt à consacrer plusieurs années de sa vie à ce projet ? Où est passé le jeune gars qui il y a 15 jours m'a dit s'intéresser au socialisme réel et vouloir rencontrer des organisations de jeunesse en Transnistrie ? Par l'entremise d'un de mes contacts j'étais même parvenu à le mettre en relation avec une des dirigeantes du mouvement guévariste Proriv dans ce pays. Mais il a probablement oublié de donner suite. La logique du zapping et de l'émiettement est plus forte que tout. Les moyens techniques mettent les plus grands révolutionnaires à deux clics de votre boîte email... mais entre le matin où vous avez demandé leurs coordonnées et le soir où on vous les donne, vous avez juste changé d'avis, vous êtes passé à autre chose. "De mon côté je suis malheureusement trop du genre gauchiste velléitaire dont tu parles dans "dix ans sur la planète résistante" ", m'écrivait un jeune militant du PCF la semaine dernière.

Alors non, pas de livre. Basta ! Il faut savoir en finir avec ça.


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E

"Tout le monde sait qu'il ne serait pas sorcier de fiche en l'air les partis politiques, de rétablir l'autorité de l'Etat, liquider le système de consommation, tout nationaliser, et, sur cette
base, recommencer à réfléchir sérieusement au bien commun."

on ne voit pas très bien qui pourrait réfléchir après ça. autant natioanliser pas mal de secteurs, rétablir l'autorité de l'état, je vois bien, autant supprimer les partis j'ai plus de mal...


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F


Les supprimer à tout jamais je ne sais pas. Mais virer ceux qui existent aujourd'hui sans aucun doute, comme l'a fait Chavez au Venezuela (quitet à ce qu'ensuite ils se recréent). Vu que ce
sont eux qui bloquent en ce moment les alternatives, ayant tous adhéré au modèle de société néo-libéral (voir le commentaire de Laurent juste avant sur le fait qu'à Pau par exemple tous
votent dans le même sens, celui du néolibéralisme, au conseil municipal)