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Le blog de Frédéric Delorca

République française

24 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

Je comprends ceux qui ne veulent pas s'engager politiquement. Notre monde est si compliqué, les individus qui le composent y sont si complexes, gérant des héritages, des sentiments et des aspirations si contradictoires. Il faut pour s'engager aujourd'hui soit une bonne dose d'aveuglement, soit avoir une position de repli - un statut privilégié - qui permette périodiquement d'oublier tous les affects, toutes les impasses, auxquels la tentative d'agir sur le monde vous a exposés.

 

Il y a quelques jours je parlais avec une édile (de gauche) de Seine-Saint-Denis originaire du sud de la France, une femme qui se démène chaque jour pour sa commune. La veille un jeune black trentenaire lui avait donné un coup de bouteille en plastique sur la tête en lui disant "tu ne comprends pas ce que je veux, je vais te le dire en français". Le jour même où elle m'avait parlé, elle l'avait croisé devant sa mairie. Il adoptait encore un ton arrogant à son encontre, mais il avait un gamin avec lui car il était papa. L'édile lui a dit, sur ce putain de ton de défi qui est une spécialité des gens de ma région (ça ressemble à l' "inat" des Serbes) : "Je n'oublierai jamais votre geste d'hier avec votre bouteille. C'est ça l'éducation que vous donnez à votre enfant ? hé bien bravo". Elle me racontait ça, visiblement fatiguée par cette altercation. "Je les ai aidés, disait-elle, je les ai accompagnés parfois comme une mère. Et voilà comment ils me remercient. Et que vont-ils apprendre à leurs enfants ? ils vont en faire des délinquants". Son "comme une mère" m'a frappé, douloureusement frappé. C'était la vérité de son propos, et la vérité de son sacerdoce d'édile. On ne pouvait rien faire contre ça. Il fallait qu'elle fût une mater mundi, la mère de ces jeunes des quartiers comme on dit. Une mère amère et déçue, une mère effrayée. Ce n'était pas la bonne manière d'aborder le problème, mais c'était celle que lui dictaient ses veines.

 

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En 1993, le hasard des affectations administratives m'a fait faire mon service militaire dans le bureau d'information des troupes de marine (ex-troupes coloniales) à Versailles. Je n'étais pas sensibilisé à la question coloniale comme je le suis aujourd'hui, et heureusement, car je n'aurais jamais supporté l'ambiance de cette caserne (je n'aurais même pas supporté les clichés nostalgiques de l'Indochine et de l'Afrique placardés aux murs), mais je l'étais assez pour me rendre compte que j'étais dans une ambiance très à droite. On m'y faisait écrire des notes sur le Rwanda qui vantaient la grandeur d'Habyarimana.

 

L'officier supérieur pour lequel j'avais le plus d'estime était le Lieutenant-colonel Paille (pseudonyme), un type originaire du sud de la France comme l'édile que je citais plus haut. C'était un mec immense, très musclé, très rugueux dans le verbe, mais au regard franc. L'image de la bête de guerre par excellence, le baroudeur, qui tranchait avec les officiers intellos sortis de l'école de guerre ou de Saint Cyr qu'il méprisait. Lui était issu de la base. Parfois on recevait des soldats africains, des amis de la revue "Frère d'armes". Paille avait une drôle de façon de leur taper dans le dos en les appelant "mon ami !". Il avait des considérations très stéréotypées sur les Africains : "Delorca, tu sais, les Noirs, ils sont très sympas, ils font la fête avec toi, ils rigolent. Et puis un jour tu sais pas pourquoi ils deviennent dingues, et ils massacrent tout le monde." Lui, Paille, il en avait tué des Noirs, au Tchad. Toujours sur ordre, bien sûr. Et il avait vu un ambassadeur de France ramper sous son bureau pendant que lui tirait à la fenêtre. Paille avait risqué sa peau pour les mecs des bureaux qu'il méprisait. Je ne sais pas pourquoi, mais à nos yeux, les appelés du contingent, qui étions pourtant des bobos de gauche, ça rendait ses blagues racistes presque plus convenables que la langue de bois des officiers diplômés. Il était passionné de l'Afrique, et je ne peux pas m'empêcher de songer qu'il aimait sincèrement les Noirs... à sa manière.

 

Moi-même j'ai, parmi mes oncles du côté maternel, des lieutenant-colonels Paille. Pas aussi caricaturaux que Paille, pas aussi courageux ni hauts en couleur - aucun n'est devenu officier d'ailleurs - mais qui ont été militaires de carrière oui, qui ont fait la guerre en Indochine, en Algérie, et qui vibrent devant les images du défilé du 14 juillet à la télé.

 

L'édile de Seine-Saint-Denis, et le lieutenant-colonel Paille sont les vrais piliers de notre république. Ceux qu'on n'invite pas sur les plateaux télé, ceux qui ne sont pas politiquement corrects, et qui sont aux premières loges des conséquences de notre histoire sociale et de notre histoire coloniale. Ils n'ont pas les mots pour dire ce qu'ils vivent. Ils n'ont pas de lobbies universitaires pour en faire des héros ou des victimes. Ils existent juste à l'endroit où leur destin les a placés. Et notre histoire les oubliera.

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