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Le blog de Frédéric Delorca

Rome sous les tropiques

16 Janvier 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

dedy.jpgC'est toujours une chose triste lorsqu'un Africain ou n'importe quel ressortissant de nos anciennes colonies essaie d'afficher ses connaissances en histoire romaine pour montrer qu'il vaut autant que l'ancien colonisateur. Ce faisant, il étale souvent bien plus sa maladresse qu'il n'expose une érudition, et il rate sa cible car cela fait longtemps que les anciens colonisateurs, eux, ne s'intéressent plus à Rome. Chercher à Rome, ou dans des Evangiles situés en Palestine, ce qu'on ne peut trouver dans sa propre histoire c'est ce qu'il y a de plus pathétique. Voyez Naipaul à ce sujet.

 

Je ne veux pas dire par là que Rome ne puisse pas avoir un message universel à délivrer au monde, mais pas comme ça, pas sur le mode d'un ânonement académique qui cherche une reconnaissance des anciens maîtres plus que la vérité des choses.

 

Lisez donc le texte ci-joint de Séri Dedy, un intellectuel ivoirien partisan de Gbagbo. Il est prêt à mobiliser toutes les références classiques des Occidentaux pour flatter son patron : Socrate, Galilée, Dreyfus... C'en est grotesque. Le pire est atteint quand il s'agit de Jules César qu'il sait valorisé dans l'histoire française contemporaine. "Comme Jules César, Laurent Gbagbo a étudié la civilisation gréco-romaine." Pas vraiment, non. Jules César est né dedans, c'est différent. "Ami de la Plèbe et des milieux défavorisés, Jules César connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait. Et grâce à cette sociologie pratique du milieu romain, il apprit bien des choses sur les mœurs et tendances de son époque." Vous arrivez à lire ça sans rire vous ? En tout cas l'identification du putschiste César à la cause des pauvres est typiquement napoléonienne (et plus précisément de Napoléon III, pas très glorieux quand même, relisons Victor Hugo). Je préfère l'inventaire des crimes de César contre la République dressé par Cicéron, il est bien plus juste historiquement. Quant à l'identification de l'ordre mondial actuel et ses chiens de garde aux "optimates", il fallait l'oser ! On se demandera aussi en quoi la comparaison Gbagbo-César est compatible avec l'équation Gbagbo=les protestants français sous Louis XIV (sic) quand on sait à quel point les calvinistes entretiennent des points communs avec un Caton d'Utique - grand ennemi de César - par exemple (par leur légalisme, leur culte du devoir, leur républicanisme même puisqu'il paraît qu'à la Rochelle ont été déployés les premières velléités républicaines, réalisées plus au nord à Londres sous Cromwell et aux Pays-bas, et auparavant à Genève - au fait il faudra à ce propos que je vous parle d'un billet de Bernard Henri-Lévy sur Blandine Barret-Kriegel et le protestantisme hollandais - hé oui, je lis sérieusement mes ennemis y compris les plus insupportables, puissent tous les gauchistes en faire autant !)

 

Encore une fois l'abus de références historiques occidentales classiques trahit ici l'incapacité à mobiliser des ressources culturelles africaines anciennes (Lumumba et Sankara en fin de texte sont retrouvés in extremis, et sont hélas bien trop récents). Le texte révèle sa nudité, la nudité de la spoliation, l'aliénation. C'est ce qui le rend terrible.

 

Mais bon, reconnaissons quand même qu'il serait instructif que d'autres de nos contemporains, sous nos latitudes froides par exemple, retrouvent le chemin des comparaisons historiques, même maladroites comme celle de M. Dedy. Cela nous changerait de l'inculture érigée en dogme par nos classes dirigeantes, et en instrument de distinction même par rapport à ceux qui s'astreignent encore à lire les classiques. Cela décalerait un peu nos regards, nous ferait prendre un peu de recul, rendrait les gens moins hystériques dans leur rapport à l'actualité. Nous y gagnerions quelque chose.

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