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Le blog de Frédéric Delorca

Stefan Zweig (suite) : la Belgique

30 Juin 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #1910 à 1935 - Auteurs et personnalités

Nous voici enfin en juillet. Et, autre bonne nouvelle, je lis dans les dépêches que les puissances réunies à Genève sont prêtes à accepter pour la Syrie un gouvernement d'union nationale. Cela fait penser à la solution imposée par l'Afrique du Sud au Zimbabwe après que l'Occident eût échoué à imposer son "regime change" dans ce pays. Mais rien ne dit que l'issue sera aussi paisible en Syrie.

 

Mais je suis moins généreux avec le malheur des Syriens en ce moment que je ne l'étais avec celui des Serbes il y a 12 ans, même si une lettre ouverte de témoignage d'une franco-syrienne d'Alep, que vous trouverez sans doute sur le Net, m'a sincèrement ému avant hier. On ne peut pas vivre au rythme du sang versé à des milliers de kilomètres de chez soi. Et d'ailleurs cela ne sert à rien sauf à faire de vous un abruti sectaire.

 

Ambiorix.jpgJe suis les pérégrinations de Stefan Zweig. Je l'accompagne à Bruxelles. Avec lui je rencontre, en 1900, Van der Stappen et Verhaeren, des noms oubliés de notre culture mais qui comptaient à l'époque et que peut-être les Belges, eux, connaissent encore.

 

Cent ans plus tard jour pour jour moi je rencontrais dans cette ville Jean Bricmont. Je l'ai raconté en détail dans  12 ans chez les "résistants" (ce fichu livre que je ne parviens toujours pas à placer ailleurs que chez Ediivres), je n'y reviens pas. La France a toujours été injuste avec les Belges, n'a jamais su trop quoi penser d'eux voire les a toujours considérés comme des Français ratés. "Pour les Belges y en a plus, ce sont des tire-au-c*". Peut-être ne leur a-t-on pas pardonnés d'avoir failli être français à l'époque de la Révolution, d'avoir choisi la neutralité en 14 (notre "grande guerre patriotique"). Même dans l'empressement de certains de nos politiciens à accepter une éventuelle annexion de la Wallonie si la Flandre fait sécession, il y a le symptôme d'une incapacité de saisir la Belgique comme un centre autonome de production culturelle, le pays de Michaux et de Magritte, autant que de la BD et des moules frites. J'ai effleuré le génie belge en lisant Hugo Claus car lui montre son pays sans chercher à séduire la France, comme le font trop de ses compatriotes exilés à Paris. Je l'ai aussi humé directement dans les cafés de leur capitale où je me suis rendu quatre ou cinq fois et pas seulement pour y faire du tourisme.

 

J'ai des tas de souvenirs en rapport avec ce pays. Pas tous très gais, mais tous profonds, originaux. Mon fils a un huitième de sang belge. Et mes livres ? Bricmont en lisant mon "12 ans" disait de cet ouvrage qu'à chaque page j'y déclarais Horum omnium fortissimi sunt Belgae. Ce n'est pas tout à fait vrai. Mais il est exact que pendant quelques années j'ai beaucoup aimé l'anti-impérialisme belge (et celui de Bricmont), avant d'en venir à prendre résolument mes distances à son égard (à l'égard de ses coupables égarements).

 

Zweig à 19 ans (au moment-même où Rolland décrivait avec la lucidité stupéfiante que j'ai rapportée dans ce blog les réunions des socialistes français) visitait donc Bruxelles. En 1941 il n'hésistait pas à juger l'effervescence culturelle de la Belgique de cette époque supérieure à celle de la France. Verhaeren, nous disait-il, essayait de célébrer son époque, notamment sa modernité, la machine, dans ses poèmes, comme l'avait fait Whitman aux Etats-Unis. Il y a quelque chose du "continent noir" (pour reprendre le mot de Freud à propos des femmes), dans ce petit pays brumeux aux maisons de tuiles rouges, où les gens ne rient jamais exactement des mêmes choses que nous autres français, ni de la même manière, où rien n'a le même accent, où rien n'a la même teneur. Vous raconterai-je qu'un jour je me suis retrouvé dans une salle d'audience d'un tribunal de quartier de Bruxelles où l'on jugeait d'un droit au séjour d'une femme originaire de l'Est de la République démocratique du Congo ? C'était il y a moins de huit ans, et pourtant j'en ai très peu de souvenirs. Je revois les magistrats avec des tenues étranges, des grosses médiailles, comme les conseillers des Prud'hommes français qui faisaient sourire mes collègues du ministère des affaires étrangères. Et puis les enfants de la dame et de ses amies dans la salle d'attente le regard fixé dans le vague, inquiets. Enfants de Matonge. Une scène pour moi plus exotique qu'une partie de dominos sur les bords de la Mer noire en Abkhazie (alors pourtant que j'ai une certaine expérience des audiences de reconduite à la frontière en France). Peut-être à cause des personnes qui m'avaient conduit à faire le détour par ce lieu où je n'aurais jamais dû être. Quel dommage que je sois voué à ne jamais pouvoir écrire là-dessus...

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