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Le blog de Frédéric Delorca

Sur la nature humaine (réponse au commentaire de "Dustyboy")

8 Juin 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #La gauche

Un défi : en quelques minutes je vais essayer de donner mon avis sur les remarques du lecteur "Dustyboy). Je prends le pari qu'une réponse rapide, presque précipitée (dans tous les sens du mot) vaudra mieux qu'une longue réflexion (à mes risques et périls)

 

A titre préliminaire précisons qu'en bons chomskyens nous croyons tous ici en l'existence d'une nature humaine universelle, ce qui n'exclut pas bien sûr ensuite des modulations de cette nature suivant les contextes culturels.

 

Allez je me lance en reprenant le mots de Dustyboy (en italique). Mon commentaire est en police normale.

 

Sur Zinn tout d'abord, j'ai mal écrit. Je n'ai pas été au bout de mon idée. Il a bien écrit qu'il y avait bien plus d'exemples de violence et de domination dans l'histoire mais effectivement qu'il y avait aussi eu du progrès depuis plusieurs décennies. Dans mon élan j'ai omis de rajouter ça.

 

- Précision aussi : Chomsky estime que la nature humaine est aussi encline à la solidarité qu'à l'égoïsme

 

Pour appuyer un peu le cynisme dont je parlais, j'aimerais développer quelques petites choses. Pour en avoir pas beaucoup, beaucoup, beaucoup discuté depuis mon adolescence, je pense (et je m'y mettrais cet été, vacances oblige) qu'il est absolument crucial et  "rhétoriquement" structurant que les individus ayant une sensibilité de gauche développent des arguments et contre-arguments solides sur le présupposé de la nature humaine corruptible et méchante. Bon là dîtes moi ce que vous en pensez mais c'est surprenant comment ça ressort.

Deux illustrations : une connaissance à moi a fait un stage de trader à la Société Générale  et nous avons discuté pendant 2h et quelques sur la finance. Et le fossé était incroyable ! J'ai comparé les traders mais plus globalement les agents de la finance à des flibustiers. On scrute tel marché, tel prise de risque et on prend position : en Asie, en Afrique, en Europe etc etc. Bon la discussion s'est vite articulée autour des produits financiers techniques et puis inévitablement quant on parle sérieusement d'économie, c'est-à-dire quand on se pose la question la plus difficile en économie à savoir la satisfaction du bien-être du plus grand nombre, la question devient philosophique. Et c'est là que le fossé apparaît. Cette connaissance m'a clairement dit et répété plusieurs fois qu'elle ne croyait pas en l'Homme. Pour elle, il était trop tard pour faire machine arrière. La finance a été dérégulée : "mais tu te rends pas comptes ?! Mais c'est pas possible de revenir en arrière ! mon gars t'as pas idée de la force du truc". Pour lui la course à l'argent est plus forte que le reste. L'Homme voudra toujours de l'argent et fera toujours tout pour dominer les autres.

 

- Bon, là dessus je ne suis pas d'accord avec vous. Vous prenez un cas extrême : le point de vue d'un type qui a été formé pour devenir un carnassier de la finance. J'ai connu ce genre d'individu à Sciences Po. Mais si je vous emmène à Brosseville dans ma banlieue parisienne, vous trouverez au contraire des tas de gens qui n'ont envie que de créer des associations d'entr'aide, qui en ont un besoin viscéral alors qu'eux mêmes sont pauvres. Ca n'a pas de sens de penser que ceux qui ont grandi dans une culture d'égoïsme sont plus conformes aux universaux de la nature humaine que les généreux (voir ma remarque sur Chomsky plus haut).

 

Mais j'ai envie de dire, comme je l'ai écrit déjà plusieurs fois sur ce blog : attention ! Votre regard est biaisé par Bourdieu que vous citez souvent. Beaucoup d'anthropologues dans le groupe MAUSS et aussi un Américain comme David Graeber, tous ayant en commun d'avoir travaillé sur le don, reprochent A JUSTE TITRE à Bourdieu d'avoir une anthropologie proche de celle des libéraux (et Marx aussi d'ailleurs) en ce sens qu'elle ne conçoit la vie que comme une recherche d'accumulation égoïste de capital (symbolique ou matériel). dgraeber-copie-1.jpg

 

C'est une grave erreur. L'être humain a aussi un besoin de don qui n'est pas réductible à une stratégie de distinction. C'est pourquoi le caritatif fonctionne toujour très bien. Les anthropologues montrent que quand même dans la relation marchande - qui est un type d'échange très particulier dans les échanges humains, autrefois marginal et, par la grâce du libéralisme, hélas, érigé de plus en plus au rang de norme de l'échange - il y a du non marchand qui passe : le vendeur de bagnoles ou la pute au coin de la rue investissent autre chose que de la simple volonté d'accumulation dans leur boulot, même s'ils ne se l'avouent pas consciemment. Il y a, dans notre cerveau, un besoin du regard d'autrui, et un besoin de mouvement vers autrui qu'on repère déjà chez l'enfant qui vient à 18 mois vous donner un bonbon (ce même enfant, qui, c'est vrai, est aussi par ailleurs le petit glouton égoïste qu'on connaît - sans même parler du "pervers polymorphes" de la fichu psychanalyse que j'exècre).

 

De grand mouvements d'argent ont été libérés, mais ne divinisons pas ce veau d'or. Il lui faut encore des Etats pour en fournir le socle. Même dans la très industrieuse Chine, les banques sont encore nationalisées, et le Parti communiste chinois n'a pas officiellement perdu l'espoir de pouvoir re-socialiser le capitalisme le jour où il lui aura apporté suffisamment de plus-value... Que seraient nos traders sans des Etats qui garantissent leur intégrité physique ?

 

Deuxième illustration : la discussion que j'évoquais avec mon cousin s'était terminée par son regard désabusé sur l'affluence de gens qui a eu lieu à Paris pour une distribution de billets et avait rameuté plus de 4000-5000 personnes. Et il a eu cette phrase illustrant à merveille sa position philosophique : "Et tu crois que tu peux les changer ces gens là ?" Alors il y a de tout dans cette question : la fatalité, le sous-entendu utopiste et bien sûr le mépris des autres. Parce que la spécialité de notre époque c'est de fabriquer toute une ordre de contestaires de salon. Chacun est plus lucide ou plus rebelle que l'autre en regardant la télé ou en écoutant son poste de radio. Heureusement que ça va se structurer tout ça (j'ai confiance en l'avenir...).

 

- "Le peuple ce sont ces habitants de Berlin minables à qui on donne quelques deutchmarks pour aller faire des achats dans les supermarchés de l'Ouest et qui y vont" disait avec mépris mon prof de sociologie dandy de droite à la Sorbonne en octobre 1989. Aujourd'hui on pourrait dire contre lui : le peuple ce sont aussi ces Amérindiens de Bolivie qui font une révolution pacifique en refusant le principe de délégation de pouvoir avec un chef à la tête. L'Amérique latine a fourni chaque année dans les années 2000 des exemples incroyables d'altruisme et de résistance aux sirènes du cynisme yankee.

 

anthropologique si je peux me permettre une telle pirouette. Je crois que nous nous fatiguons les uns les autres mais que désormais tellement différenciés alors nous avons peur les uns des autres. Or la position moyenne est la plus inconfortable. C'est comme les immigrés ou les enfants d'immigrés, c'est comme la position de gens comme Annie Hernaux : elle soumet à un nombre infini de paradoxes et de tensions. C'est terrible ça... 

 

- Oui, sur la situation vraiment critique des masses européennes (c'est à dire des classes moyennes qui sont devenues la majorité). Pas d'accord avec le fait que c'est lié à leur confort. Le confort a été atteint dans les années 1960 comme jamais auparavant, et pourtant l'opinion publique européenne (et nord américaine) fut alors beaucoup plus solidaire et progressiste qu'elle ne l'avait jamais été dans l'histoire.

 

La situation critique des européennes est liée à beaucoup de choses. Ce que vous dites sur le côté "différencié" de chacun, la pluralité des identitités, est juste, le desserrement des éthiques collectives traditionnelles (familiales, villageoises), l'isolement des gens, la virtualisation des affects avec Internet, le développement du côté velléitaire. Tout un processus de fragilisation qui donne à chacun le sentiment de ne plus pouvoir rien entreprendre de durable et de solide avec autrui, pas même un bon mariage (et donc encore moins une action politique). Peur d'autrui, peur de soi-même, une forme d'infantilisation.

 

comment surmonter ça ? Je suis pas désespéré loin de là. Comme à d'autres époques nous avons nos verrous mentaux et matériels mais ce n'est rien ou du moins peu. Je reviens d'une réunion de mobilisation sur les retraites et ça donne le peps. Je crois que nous devons travailler dur à court-circuiter les faux fondements. J'ai retenu une chose particulière chez Chomsky: nous avons besoin d'éducation populaire. Et je rêve de mettre ça en place : nous devrions connaître des pans entiers du code du travail, savoir ce qu'est la monnaie, comment elle circule, la formation des prix, des salaires, c'est quoi la science, à quoi ça sert ? quelle est l'histoire sociale de la France etc etc !

Outre la critique sociale "classique"  je crois que nous avons besoin d'une force de persuasion immense parce que comme je vous le disais plus haut, à mon sens, notre cynisme est aussi (et peut-être avant toute chose) une crise de scepticisme.

- L'éducation populaire oui. Mais attention. Des gens comme Onfray font de l'éducation populaire qui est de l'escroquerie. Et puis l'éducation populaire est un puits sans fond. Je connais un type (d'origine immigrée) qui veut créer une liste électorale aux municipales dans sa ville en 2014. Il ne sait même pas combien il y a de conseillers municipaux. Ce type - et tout un chacun - peut éprouver une peur panique devant la somme de connaissances qu'il faudrait avoir pour pouvoir entamer des projets dans la vie publique. La technicisation de tous les domaines (qui n'est souvent qu'un enfermement dans la logomachie) peut créer ce sentiment d'impuissance.

 

Il faudrait commencer par rassurer les gens sur leur aptitude à pouvoir mobiliser autour d'eux et construire des axes politiques même s'ils n'ont pas fait l'ENA. Leur faire comprendre que ce n'est pas un Strauss Kahn ni aucun soi disant spécialiste qui peut engendrer une économie réellement profitable à tous.

 

diderot.jpgIl faut aussi, c'est vrai, déshabituer les gens de la dépendance à la consommation, et là, Arnsperger a sans doute raison, cela suppose les aider à gérer leur rapport à la mort, à leur égo. De toute manière le rapport à l'égo doit être repensé, et une éthique du devoir doit se substituer à celle de la jouissance personnelle. Une éthique de la construction sur le long terme aussi, et de la confiance (sans naïveté et sans excès) en soi et aux autres. Pour les publics les plus fragiles cela n'ira pas sans une certaine dose de religiosité. Mais je préfère une théologie de la libération à un rationalisme cynique et étroit qui fait le lit de la domination capitaliste. Au fait je vous signale un billet des Indigènes de la République qui dénonce à juste titre le fait que le Parti de la Gauche a refusé de manifester aux côtés de représentants musulmans contre le crime israélien contre la flottille pacifiste. Ca ce n'est pas du rationalisme cynique, mais c'est sans aucun doute du rationalisme étroit qui divise les classes populaires alors qu'il les faut rassembler.

 

Bon voilà j'avais promis de m'en tenir à une réponse hyper rapide. Je m'arrête donc là. Mais le plus dur reste à faire maintenant. Décrire très longuement (dans un livre ? dans un autre espace ?) cette éthique anti-capitaliste dans laquelle chacun pourrait retouver la force de prendre le chemin de l'action collective.

 

 

 

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