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Le blog de Frédéric Delorca

Troyes

16 Août 2012 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Hier la télévision montrait la ville de Troyes dans le cadre d'une émission sur la comédienne compagne du maire de cette ville (l'ex ministre de MM. Chirac et Sarkozy que j'ai d'ailleurs rencontré quand il n'était que jeune député de Nogent-sur-Seine, nul besoin de nommer tous ces gens).
 
J'ai beaucoup aimé cet endroit où j'ai vécu pendant six mois en 1994. Il est dommage que ma condition d'apprenti fonctionnaire à l'époque m'ait souvent détourné de la vie "ordinaire" et des rêveries que je pouvais avoir dans cette ville.
 
Elle avait le calme de la Charente, mais un calme plus artificiel car toutes les grandes guerres s'étaient déroulées à ses portes, alors que la Charente, elle, s'est tenue à distance des conflits. C'était un calme voulu, celui qu'on impose à nos musées, et cette cité en forme de décor de film sur le Moyen-Age avait toutes les caractéristiques d'un conservatoire de choses très anciennes, c'est ce qui en faisait le charme.
 
Nous étions au coeur de la Champagne, en ce milieu des années 1990, et en même temps l'abondance des vieilles pierres faisait que nous n'étions nulle part et dans aucune époque. Le matin pour aller bosser je longeais la très vieille cathédrale, le rectorat, le quartier de l'annexe de l'université de Reims au bord de la Seine. Tout cela était divinement médiéval comme Tolède. Le soir je dînais le plus souvent seul dans l'Est de ce vieux centre qu'on nomme le bouchon de Champagne notamment au restaurant "Le Bouchon champenois", rue des Chats.
 
Le samedi 14 mai 1994 j'écrivais "Je manque de curiosité. Ma curiosité intellectuelle est clairement circonscrite. Elle tombe sur un nombre de sujets limité sur lesquels elle revient ensuite à la manière d'une compulsion de répétition. Placez moi devant une ville comme Troyes, mon attention se fixera sur telle bâtisse, telle ruelle. J'y penserai périodiquement sans pour autant chercher à en savoir plus sur ce bâtiment ou cette rue, et sans chercher à découvrir les autres quartiers. Voilà pourquoi je n'éprouve aucunement le besoin de voyager."
 
Et c'est vrai qu'à la différence des autres étudiants de grandes écoles que je connaissais, je ne cherchais pas du tout à acquérir une érudition sur les lieux que je fréquentais, ni à voir au delà de ce que mon regard croisait par hasard. Ainsi de Troyes je n'ai au fond pas su grand chose à part que ç'avait été la capitale des Foires de Champagne, le lieu de résidence d'un philosophe juif célèbre au XIe siècle, un certain Rachi je crois (j'ai visité la synagogue médiévale, on en  faisait beaucoup de cas à l'époque, en ce temps de célébration des "rencontres des cultures" et de la tolérance religieuse avec l'Islam et le judaïsme, comme on l'avait fait deux ans plus tôt à Séville), ainsi bien sûr que de Chrétien de Troyes : les sous-préfets du département et leurs collaborateurs m'avaient offert pour mon départ les oeuvres complètes de cet auteur à la Pléiade, en vieux français et français contemporain, qui m'ont beaucoup plu autour de mon vingt-quatrième anniversaire.
 
Je ne parlerai pas de mes histoires de coeur dans cette ville, ni des visites de mes proches qui séjournèrent dans le grand appartement de fonction dont je disposais ; encore moins, bien sûr de mon travail. De ce temps là je veux surtout me souvenir de l'écriture d'une nouvelle, "Ulysse chez Circé", que j'ai ensuite voulu transformer en roman (après avoir lu à la bibliothèque municipale un article dans la revue "Le Cheval de Troie" qui n'existe sans doute plus) dans lequel Enée retrouvait Ulysse en Italie, cela s'appelait Les Fondateurs. Je me souviens avoir acheté (le samedi 28 mai très précisément m'apprend mon Journal que je lis après coup) aux Passeurs de Textes, la meilleure librairie de Troyes, le début de l'Enéide pour bien m'imprégner de cette ambiance. J'étais fasciné par cette phrase dans laquelle je percevais toute l'ambition et la puissance de la langue latine : "Externi generi uenient qui sanguine nostrum nomen in astra ferant". Je la reproduis de mémoire, c'est une des rares citations non canoniques qui aient accroché mon esprit. Le roman était vaguement parodique, au second degré, un peu bizarre. J'y croyais beaucoup.
 
Je ne sais plus trop à quel éditeur j'ai dû l'envoyer. Il n'a jamais été publié. J'aimais l'idée qu'une ville médiévale m'inspirât un imaginaire antique - de la guerre de Troie aux flâneries de Troyes -, comme je me plaisais à mêler sur le lecteur de cassettes de mon appartement (un lecteur qui ne m'appartenait pas car tout était fourni par l'employeur) Alpha Blondy et Mike Oldfield à l'heure où la radio diffusait plutôt "The Power of Love" de Céline Dion. Je mêlais les époques. Il y avait cette année-là l'élection de Mandela à la présidence de l'Afrique du Sud, la guerre civile en Bosnie et ce même 14 mai je cherchais à adhérer à une association pour donner corps à mon engagement contre "les fascistes serbes". J'étais sur ce plan  là un jeune idiot idéaliste qu'on pouvait aisément berner.
 
A l'époque je lisais aussi Aphrodite de Pierre Louÿs, Lucrèce, Derrida, Onfray, Ricoeur, Sarah Kofman. J'aimais Troyes parce que les Parisiens et leurs médias ne parlaient jamais de cette ville si proche pourtant de chez eux (les Franciliens préfèrent la Normandie à la Champagne). J'aurais pu en faire ma ville d'adoption. Cela s'est peut-être joué à peu de choses. Il est étrange de se dire que les gens connus là-bas existent encore. Quand on n'est que de passage quelque part, on tend à associer le lieu à une époque. On pense que les gens rencontrés et l'endroit avec eux ont disparu avec les circonstances de la rencontre. Mais c'est faux. Ils ont eu leur devenir, bon ou mauvais. Troyes continue d'exister comme 36 000 autres communes en France. Simplement y retourner pour moi reviendrait juste à visiter un livre de souvenirs en trois dimensions, comme j'avais essayé de le faire vers 2006 ou 2007 en tournant cette vidéo (ci dessous). Donc c'est vrai que pour moi il ne peut pas y avoir "à nouveau" ou "encore" une ville de Troyes. C'est pour moi une ville aussi inexistante désormais que l'antique Cyrène ou que Ctéphison. C'est devenu un non-lieu...
     

 
 
 

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E
<br /> c'est aussi la ville d'émile coué. de rien  ;-)<br />
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F
<br /> <br /> Ca alors ! :) De l'humoriste Bigard aussi je crois... heum heum...<br /> <br /> <br /> <br />