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Le blog de Frédéric Delorca

Vêtements et catharsis

10 Mars 2010 , Rédigé par Frédéric Delorca Publié dans #Colonialisme-impérialisme

On m'a beaucoup parlé de vêtements dans ma banlieue ces derniers jours. Il y avait d'abord cette responsable d'association malienne qui me disait : "A l'émission de télévision que nous voulons tourner en banlieue pour la TV africaine il y aura un défilé de mode, en vêtements traditionnels africains. Ce seront des jeunes filles d'ici qui porteront des vêtements de là bas. C'est très important pour elles. Ne pas porter des jupes et des jeans mais des vêtements de là-bas". Un jeune militant de 30 ans a surenchéri : "Oui, nous sommes une jeune génération qui veut assumer la double culture comme une richesse. Moi je suis Noir ici, et là bas quand j'y vais on m'appelle le petit blanc.Quand j'étais petit on me disait 'si tu n'es pas sage on te renvoie en Afrique'. C'était la punition pour moi. Mais j'y ai découvert des richesses humaines magnifiques."

Cette fierté de la double appartenance, je l'ai constatée hier aussi en me rendant dans un consulat d'Algérie en banlieue avec une Française originaire de ce pays. Dès qu'elle a vu le panneau indicateur de direction "consulat d'Algérie", elle a tressailli de joie : "Vous allez me prendre pour une folle, m'a-t-elle dit, mais dès que je vois le mot Algérie sur un panneau, ou même quand je vois 'rue d'Alger', 'rue de Tlemcen' . Ca me fait quelque chose". Beau moyen de dépasser le problème de la "double absence" comme disait Abdelmalek Sayed.

L'investissement de la double appartenance dans le vêtement, dans l'enveloppe corporelle ne m'avait pas sauté aux yeux auparavant. "En plus elles vont se montrer comme ça pour les gens d'Afrique c'est très important" disait la dame malienne.

Puis Malika (dont je parle dans mon prochain livre sur l'Abkhazie) m'a aussi parlé de vêtements. Ceux du jour où elle est arrivée en France à l'hiver 62, à l'âge de 10 ans. Elle s'en souvient très bien. "Ma mère, qui était couturière, nous avait faits à moi et ma soeur deux petites robes, super légères. C'est tout ce que nous avions. Nous avons voyagé dans les cales d'un bateau jusqu'à Marseille. Ca a duré trois jours, un jour de plus que prévu parce que le bateau a heurté un récif". A notre arrivée à Paris, il faisait terriblement froid, on n'avait rien pour se couvrir. Mon père est venu nous accueillir avec les vieux blousons qu'il avait. On a passé tout l'hiver avec chacune notre petite robe. On vivait dans une espèce de maison en carton sans chauffage. On voyait le givre au plafond. C'était vraiment la misère".

Drame de la pauvreté dans un pays froid, toujours plus difficile à endurer qu'à La Havane, Soukhoumi ou Alger, ajouté au problème du déracinement, de l'inquiétude d'arriver chez les colonisateurs, chez ceux qui ont tué l'oncle, le cousin. L'image du père qui couvre ses deux filles avec un vieux blouson. On imagine ce que pour ces filles cela a dû signifier. Et que cet instant soit gravé à jamais dans leur mémoire. J'ai pensé à "La fille du Berger" de Laura Mouzaïa.

Malika peut en parler aujourd'hui, parce que, dit-elle : "L'an dernier j'ai participé à un atelier de théâtre interculturel. On m'a demandé d'écrire mon histoire. Et, je ne sais pas pourquoi, tout est arrivé d'un coup. J'ai tout écrit en deux jours et ils en ont fait une pièce. En l'écrivant j'ai pleuré, pleuré. Et ce qui a été très touchant, c'est que quand ils l'ont joué, tout le monde a aussi beaucoup pleuré pendant toute la pièce."

Ces manifestations culturelles sont des thérapies de groupe, ou des espaces de catharsis aurait dit Aristote. Beaucoup d'immigrés en sont demandeurs. Mais pour passer à ce stade, il faut avoir franchi beaucoup d'autocensures. Peut-être le fait que Malika soit une élue municipale depuis peu lui donne aussi le courage de s'inscrire dans ce genre de démarche.

A propos de "thérapies de groupe" autour de l'art, et dans un autre registres, on peut en voir une ici dans un spectacle où l'artiste ukrainienne Kseniya Simonova fait revivre et exorcise un souvenir terrible pour son pays : celui de la seconde guerre mondiale. Là aussi beaucoup de gens dans le public pleurent.
http://www.youtube.com/watch_popup?v=vOhf3OvRXKg

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