Histoire

Vendredi 6 novembre 2009 5 06 /11 /2009 18:06
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Mercredi 27 mai 2009 3 27 /05 /2009 08:43

"Les Constitutions fondamentales des Carolines avaient été rédigées dans les années 1660 par John Locke, généralement considéré comme l'inspirateur philosophique des Pères Fondateurs et du système américain. La constitution de Locke met en place une aristocratie de type féodal, au sein de laquelle huit "barons" possèderont 40 % des terres de la colonie, que seul un baron pourra gouverner. Lorsque la Couronne administra directement la Caroline du Nord, après un soulèvement contre le système de propriété dans cette colonie, de riches spéculateurs se saisirent de près de 200 000 hectares des meilleures terres"

Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis, De 1492 à nos jours, Agone, 2003 (p. 60)

Cet épisode, lié aux origines de libéralisme "politique" que certains opposent au libéralisme économique doit nous faire réfléchir... Je crois que Rousseau (qui écrivit une constitution aussi) n'aurait jamais créé un système aussi criminel que celui que Locke osa instaurer dans les Carolines.

Au passage, je conseille la lecture du livre de Zinn (qu'un mien ami serbe enseignait dans une école privée à Belgrade en 2003, ce qui lui valut son licenciement). J'évoquerai plus longuement ce livre ultérieurement.

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Samedi 9 mai 2009 6 09 /05 /2009 12:07
Les Russes fêtent le 9 mai l'anniversaire de la capitulation nazie, la cessation des combats signée à Berlin ayant été enregistrée ce jour-là à Moscou en raison du décalage horaire...

80% des armées nazies ont été détruites sur le front de l'Est et non sur le front de l'Ouest. Cet exploit est dû aux innovations technologiques inattadues de l'URSS (le char T 34), le sacrifice économique et humain (20 millions de jeunes soviétiques moururent) de toute sa population. Une réalité que l'Europe a tendance à gommer.

Rappelons cela aujourd'hui. Rappelons aussi que contrairement à ce que croit l'Elysée il n'y a pas eu d'armistice avec l'Allemagne mais une capitulation, et que, contrairement à la terminologie adoptée par le documentaire d'hier et avant-hier sur France 3, on n'appelait pas à l'époque les Anglo-américains les "Occidentaux". Il suffit de lire les mémoires de De Gaulle pour s'en assurer.

Compte tenu du révisionnisme ambiant sur la Seconde guerre mondiale, il n'est pas inutile de préciser ce genre de chose.



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Mercredi 29 avril 2009 3 29 /04 /2009 23:01
"A mon entrée à l'Ecole alsacienne, j' avais appris que j'étais protestant ; dès la première récréation, les élèves m'entourant, m'avaient demandé :
- T'es catholique, toi ? ou protescul ?
Parfaitement interloqué, entendant pour la première fois de ma vie ces mots baroques - car mes parents s'étaient gardés de me laisser connaître que la foi de tous les Français pouvait ne pas être la même, et l'entente qui régnait à Rouen entre mes parents m'aveuglait sur leurs divergences confessionnelles - je répondis que je ne savais pas ce que tout cela voulait dire. Il y eut un camarade obligeant qui se chargea de m'expliquer :
- Les catholiques sont ceux qui croient à la sainte Vierge.
Sur quoi je m'écriai qu'alors j'étais sûrement protestant. Il n'y avait pas de juifs parmi nous, par miracle ; mais un petit gringalet, qui n'avait pas encore parlé, s'écria soudain :
- Mon père, lui, est athée. Ceci dit d'un ton supérieur qui laissa les autres perplexes.(...)
S'étonnera-t-on que des mioches de dix ou douze ans se préoccupassent déjà de ces choses ? Mais non ; il n'y avait là que ce besoin inné du Français de prendre parti, d'être d'un parti, qui se retrouve à tous les âges et du haut en bas de la société française"


André Gide, Si le grain ne meurt, Folio p 105-106.
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Mardi 16 décembre 2008 2 16 /12 /2008 15:51
Une citation de Robespierre qui garde toute son actualité :

" La déclaration des droits n'est point la lumière du soleil qui
éclaire au même instant tous les hommes ; ce n'est point la foudre qui frappe en
même temps tous les trônes.
La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d'un
politique, est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer à main armée chez un
peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne
n'aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature
et la prudence, c'est de les repousser comme des ennemis "
  
http://zebrastationpolaire.over-blog.com
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Dimanche 7 décembre 2008 7 07 /12 /2008 12:39
""As the Government of the United States of America is not, in any sense, founded on the Christian religion; as it has in itself no character of enmity against the laws, religion, or tranquillity, of Musselmen; and as the said States never have entered into any war or act of hostility against any Mehomitan nation, it is declared by the parties that no pretext arising from religious opinions shall ever produce an interruption of the harmony existing between the two countries." (Extrait d'un traité signé entre Washinton et Tripoli en 1796 cité sur http://nobeliefs.com/Tripoli.htm)
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Mercredi 5 novembre 2008 3 05 /11 /2008 09:30
Je voudrais citer aujourd'hui deux textes, de deux époques différentes, qui en disent autant sur l'histoire de notre continent que sur le monde actuel.

Le premier est extrait de La démence coloniale sous Napoléon d'Yves Benot (Paris, La Découverte Poche, 2006, p. 7-9) - un livre que je vous recommande :

""Le brutal retour au système d'avant 1789 imposé par le premier consul (Napoléon), la réapparition officielle de l'esclavage et de la traite ne soulignent-ils pas, par contrecoup, que des avancées avaient été accomplies par la Convention (...) La politique impériale - et impérialiste - s'apparente dans ce court espace de temps à une sorte de démence, dans la mesure même où on ne peut qu'être frappé par l'incapacité permanente à mesurer le rapport des forces, sur mer comme sur terre, à mesurer les obstacles et les résistances prévisibles des peuples".

Le second est extrait des Mémoires du dirigeant communiste Jacques Duclos (tome 1, 1896-1934, "Le chemin que j'ai choisi", Paris, Fayard, 1969 p. 266) où il raconte une réunion en Corse en 1927 :

"Mes auditeurs étaient visiblement d'accord avec moi lorsque je rappelai que dans les Cours d'Europe on traitait Napoléon "d'Empereur républicain" . Mais cet "Empereur républicain" prisonnier d'intérêts de classe en était arrivé à se méfier davantage du peuple que des monarques représentant la vieille Europe féodale.
Cela explique pourquoi Napoléon se garda bien de proclamer l'affranchissement des serfs lors de la campagne de Russie, ce qui pourtant aurait servi ses objectifs militaires"


Un des arguments du livre de Benot est que, si Napoléon avait aboli définitivement l'esclavage dans ses colonies plutôt que de le restaurer, il aurait suscité une insurrection des Noirs dans les colonies anglaises et provoqué ainsi l'affaiblissement maritime durable du pays qui lui imposait le blocus.

L'argument de Duclos est que, en libérant les serfs, Napoléon aurait pu gagner la campagne de Russie.

Ces remarques me paraissent tout-à-fait judicieuses. Ce qui m'étonne c'est qu'aujourd'hui on entende surtout l'argument de Benot, et non celui de Duclos. Je veux dire que le travail mémoriel sur le colonialisme a très justement fait connaître récemment aux Français l'histoire de l'esclavage, mais le servage en Europe de l'Est, sa place dans l'économie mondiale jusqu'au 19 ème siècle (car elle en avait une, ce n'était pas un phénomène purement local), le rôle de la révolution française, et de Bonaparte à son égard demeurent pour leur part un point aveugle de notre conscience collective - alors que la révolution russe de 1917 avait contribué à les rendre plus présents dans l'opinion publique des années 1920.

C'est peut-être à cause de cette amnésie que nous peinons à établir un rapport entre les aspirations patriotiques des Russes (ou des Biélorusses) et les revendications anti-impérialistes du Tiers-Monde. Et c'est peut-être pour cela aussi que certaines associations sensibles à la cause du tiers-monde, à Paris notamment, ont refusé la démarche de l'Atlas alternatif qui faisait le lien entre Europe de l'Est et pays du Sud.  Je ne sais si la visite de Kadhafi chez Loukachenko cette semaine peut les aider à réfléchir à cela...

FD
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Samedi 25 octobre 2008 6 25 /10 /2008 13:01
"Si la justice est embarrassée avec le «délit d’offense au chef de l’Etat» c’est justement parce qu’il renvoie directement à l’ancien «crime de lèse majesté». Cette incrimination est très ancienne puisqu’elle remonte à l’antiquité romaine. Les empereurs Auguste et Pompée l’utilisèrent notamment pour réprimer des opinions insolentes ou critiques à leur égard."  écrit le sénateur Mélenchon sur son blog (http://www.jean-luc-melenchon.fr/?p=633).

Comme je l'ai écrit en réponse à son texte : "Pompée n’a jamais été empereur. Cneius Pompeius fut général du temps de la République finissante, grand vainqueur des batailles d’Orient il fut finalement surclassé par le jeune Caius Iulius Caesar (Jules César) au terme d’une douloureuse guerre civile durant laquelle Pompée était étrangement devenu la dernière chance du parti conservateur (républicain). Je suis étonné qu’un vieux républicain comme le sénateur Mélenchon ignore à ce point l’histoire de la République romaine. Tout fout le camp."

Le sénateur Mélenchon est pourtant un défenseur des manières classiques d'enseigner, de raisonner, de faire de la politique. Il fut un temps où les Républicains s'étrillaient sur la question de savoir si, autour de 60-50 av. JC, Pompée jouait un rôle progressiste au service de la République romaine, ou si le progrès était du côté de César (rappelez vous aussi les écrit de Louis Napoléon Bonaparte au soutien de César, et l'admiration de Montaigne pour les pompéiens). Aucun élève de l'école d'antan n'aurait commis la bévue de placer Pompée dans le lignage d'Auguste dans la liste des empereurs romains... Voilà qui fait penser aux écrits de Sloterdijk sur la fin de l'humanisme (et des humanités) en politique et ailleurs.

On objectera que la République romaine  n'a plus rien à apprendre à notre époque. Or précisément tel n'est pas du tout mon avis. Il faut relire Aristophane et La vie de Périclès de Plutarque pour comprendre Athènes, et les textes de Lucain (un pompéien repenti) sur les guerres civiles romaines, et aussi, comme l'a fait il y a peu un auteur qui n'est pas parmi mes favoris, les essais républicains des protestants anglais, français, américains. Il faut s'intéresser à ce qu'ont été les républiques aristocratiques et les républiques plus démocratiques pour mieux comprendre ce qu'on peut ou non attendre d'un peuple et des institutions. Plutôt que de passer son temps à guêter sur Internet les sottises de Sarkozy ou de tel ou tel de ses ministres, il faut retrouver l'épaisseur de l'histoire humaine sur la longue durée.

FD

ps : A ceux de mes lecteurs qui blâmeraient la faute grammaticale dans le titre de ce billet, je signale juste qu'il imite un titre de Paula Cole, qui lui-même comportait cette tournure semble-t-il populaire aux USA... et adaptée, je trouve, au propos de notre sénateur...

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Vendredi 17 octobre 2008 5 17 /10 /2008 05:50
Un film de Vesna Bejic que j'ai vu en 2000 ou 2001 (je ne sais plus). Je me suis toujours demandé quelle était la musique de ce film - important la musique, comme je l'ai déjà écrit, pour moi, les bombardements sont plus associés à la musique de Blondie, mais c'est parce que mes amis yougos avaient  une oreille musicale très "occidentale" (l'opposition jouait Forgive and forget dans les manifs)... Pour mémoire donc...






L'écho à la guerre (Partie 5)

PS : un lecteur (trop indulgent à mon égard, et que je ne connais pas) d'un forum serbe a écrit aujourd'hui ceci à propos de mon bouquin (je trouve que ça fera une belle épitaphe) :

"DELORCA, quelqu'un de TRES bien qui a beaucoup servi l'intérêt des peuples contre la barbarie de l'OTAN, comme Michel COLLON, c'est quelqu'un que je porte TRES HAUT dans mon estime !

Un rassembleur, un éclairé, un Homme Debout.

Donc , son livre est un must."
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Dimanche 5 octobre 2008 7 05 /10 /2008 23:11

"C’est ainsi que Platon, comme il le dit , alla pour la troisième fois dans le détroit de Scylla  :

 

XIX. Son arrivée remplit Denys d’une grande joie, et la Sicile d’une grande espérance. Elle faisait des voeux ardents pour que Platon l’emportât sur Philiste, et la philosophie sur la tyrannie. Il y avait un grand empressement des femmes autour de lui, et il trouvait chez Denys une confiance exceptionnelle, qu’aucun autre n’avait ; on ne le fouillait pas quand il approchait le tyran. Comme Denys lui offrait souvent des dons considérables en argent, qu’il n’acceptait pas, Aristippe de Cyrène, qui se trouvait là, dit que Denys était magnifique à bon compte ; car aux gens comme lui, il donnait de petites sommes, quand il leur fallait davantage, et de grosses à Platon, qui ne prenait rien. Après les premières congratulations, Platon commença ses entretiens avec Denys. Il y eut d’abord des atermoiements au sujet de Dion, puis des reproches et des querelles qui restèrent cachés aux gens du dehors ; car Denys les dissimulait et s’efforçait, en prodiguant, par ailleurs, les attentions et les égards à Platon, de le détourner de son attachement à Dion. Cependant le philosophe, dans les premiers temps du moins, ne démasquait point la mauvaise foi et la fourberie du tyran ; il tenait ferme et faisait bonne contenance. Comme ils étaient ainsi disposés l’un envers l’autre, sans qu’à leur avis personne le sût, Hélicon de Cyzique, un des familiers de Platon, annonça une éclipse de soleil. Elle se produisit selon ses prévisions, et excita l’admiration du tyran, dont il reçut en récompense un talent d’argent. Aristippe dit alors en riant aux autres philosophes, qu’il avait aussi à prédire un phénomène extraordinaire. Et comme ils lui demandaient de s’expliquer « Eh bien ! dit-il, j’annonce que, dans peu de temps, Platon et Denys seront ennemis ! » A la fin Denys vendit les biens de Dion et en garda le produit. Quant à Platon, qui occupait jusque-là un appartement donnant sur les jardins du palais, il le logea chez les mercenaires, qui le haïssaient depuis longtemps et désiraient le tuer ; car, à leurs yeux, il voulait persuader Denys d’abdiquer la tyrannie et de vivre sans gardes du corps.

XX. Devant le péril de Platon, Archytas informé envoya promptement une ambassade et une galère à trois rangs de rameurs à Denys, pour réclamer le grand homme, qui n’était venu à Syracuse que sur sa garantie personnelle. Denys, pour démentir son hostilité envers le philosophe, lui offrit des banquets et le combla d’attentions au moment du départ. Il lui dit seulement en se séparant de lui : « Sans doute, Platon, tu porteras beaucoup de terribles accusations contre nous devant tes confrères en philosophie ? » Platon répondit alors en souriant : « Puisse-t-on ne jamais manquer, à l’Académie, de sujets de conversation, au point d’avoir à parler de toi !» "


La suite est sur http://ugo.bratelli.free.fr/Plutarque/PlutarqueDion.htm (mais les versions bilingues aux Belles lettres sont plus savoureuses).

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Mardi 2 septembre 2008 2 02 /09 /2008 12:12

Il est des livres qui vous posent une foule de questions, du fait même de leur existence, et du fait de leur contenu. Tel est le cas de «  Une femme à Berlin », journal anonyme tenu entre avril et juin 1945, publié en poche en France en 2006.

Des questions du fait de l’existence même du livre : parce qu’on ne peut pas être à l’aise avec un livre écrit dans une cave, un livre qui n’est pas de la fiction, une femme qui a fait le choix de s’isoler des angoisses qui l’entouraient pour jeter son point de vue sur des pages. Le geste même pose des questions à son lecteur, placé en position de complice de ce « splendide isolement » (même s’il n’est que sporadique, l’auteur étant aussi investie dans des processus d’entraide à divers moments), de son égoïsme peut-être (mais est-ce de l’égoïsme, ou une suprême générosité à l’égard de l’humanité ?). De complice, et de voyeur. Pas seulement voyeur de la souffrance (ne versons pas dans le misérabilisme) mais voyeur de l’existence des autres, tout simplement, sans le « filtre » de la fiction. L’existence du livre pose des questions au regard de ses conditions d’écriture. Au regard de ses conditions de réception aussi. Il tombe à la mauvaise époque, peut-être la pire d’ailleurs. Celle, où, pour des raisons idéologiques, le sacrifice de l’Armée rouge soviétique est en permanence sous évalué en Europe, voire dénigré, tandis que les pays baltes dressent des statues aux divisions SS. Comment justifier alors la lecture d’un livre sur la chute de Berlin, écrit par une femme, qui évoquera donc nécessairement les exactions de cette même armée ? 

Je pense que l’auteur anonyme du livre, même si elle n’avait pas l’intention de publier ses pages, était consciente des obstacles moraux et idéologiques qui pourraient pervertir son intention profonde, et délégitimer, à différentes époques et pour des raisons différentes, les raisons-mêmes de son existence (même si son cercle de lecteurs devait se limiter à trois ou quatre personnes). Elle savait nécessairement qu’elle devait relever ce défi, et qu’elle ne pourrait le faire que par un surplus d’intelligence (ce qui toujours sauvera l’humanité de l’abjection).

Ce qui fait la grandeur de ce livre, c’est qu’il gagne son pari, sur toute la ligne. Il affronte la situation la pire, avec la finesse la plus grande, avec une froideur de ton, une sobriété, une force, qui fait honneur à notre espèce, et, disons le, qui fait honneur à la féminité (bien que fort peu de femmes seraient capables d’écrire un tel livre). L’ouvrage est si juste, si implacable, si intense, qu’on ne peut manquer de s’interroger sur la source profonde de tant de pertinence. Une expérience singulière, une heureuse disposition d’un corps (puisque tout passe par là dans l’écriture), peut-être aussi la richesse d’une culture allemande qui, même enivrée de nazisme, et même au seuil de sa plus grande catastrophe, jette ses derniers cris, les plus sublimes, à travers le poignet de cette femme dans une cave.

J’ai songé à « Nord » de Céline, à cause du cataclysme qu’il décrit. Exactement le même. Et pourtant cela n’a rien à voir. C’est plus concret, peut-être parce que plus féminin, et donc plus juste. Il y est toujours question d’achat de pommes-de-terre, de salles bains qu’on nettoie. Ce ne sont pas les propos d’un écrivain qui défend une posture, qui met un style, déjà bien rôdé, à l’épreuve d’une réalité, comme le fait Céline. C’est une écriture qui n’a pas le temps de chercher sa posture. Une écriture sous l’empire des faits, une écriture qui leur reste attachée sans pour autant en être esclave. Car d’un bout à l’autre il s’agit d’une écriture contre la servitude, sous toutes ses formes, y compris la servitude à l’égard des émotions et des passions.

On s’étonne parfois de voir mobilisées au service de cette entreprise des considérations sur la nature humaine chargées d’analogies avec le règne animal. Des considérations qui auraient été diabolisées en France aux grandes heures du structuralisme (de ce point de vue là, il est heureux que l’auteur du livre, qui eut trop d’ennuis lors de sa première publication en 1957, ait exigé qu’on attende son décès, en 2001, pour sa réédition). Il s’agit là sans doute des bienfaits de la première vulgarisation des études darwiniennes et de l’éthologie animale (Lorenz est le contemporain de ces textes), vulgarisation pervertie par l’hitlérisme, mais qui déjà permettait au regard d’une femme lucide de ne pas polluer son témoignage avec des considérations spiritualistes ou chrétiennes qui, en diminuant sa pertinence, auraient nui à sa liberté.

Aujourd’hui on parle de froideur, de cynisme dans ce récit. C’est une erreur. Il ne s’agit que d’exactitude. Et l’exactitude se paie d’une mise à distance permanente, laquelle fait justement ressentir, par son mouvement-même, l’atroce proximité de tout ce qui est décrit, tout  en le rendant supportable.

Ainsi donc c’est une histoire de caves sous les bombardements, comme à Belgrade en 1999, comme à Bilbao en 1937, au Vietnam en 1967, comme en tant de villes depuis un siècle, surtout pendant la seconde guerre mondiale. C’est une histoire bien connue de survie d’une humanité dans des situations extrêmes. Humanité réduite à sa plus simple expression, à son animalité égoïste. Et qui pourtant même là reste marquée par ses caractéristiques sociales, sa culture – la discipline germanique par exemple.

C’est une histoire de confrontation avec l’Autre, le « Grand Autre » pourrait-on dire dans un ricanement antilacanien, car l’Autre est grand, c’est un moujik russe, qui pue l’alcool et le cheval. Il mesure souvent une tête de plus que ces femmes allemandes qu’il viole, et il pèse un quintal. Un moujik pluriel et pourtant toujours un peu le même à l’heure de se frayer un passage dans les sous-vêtements déchirés. Néanmoins, l’Autre n’est pas celui avec lequel nul dialogue n’est possible, au contraire. En partie parce que l’auteur a des connaissances rudimentaires de russe qui vont bien vite faire d'elle l'interprète du quartier, la passeuse. On peut envisager des stratégies de séduction avec lui, pour l’égarer, ou pour le mettre à son service contre d’ « autres Autres », si l’on peut dire. Chez lui aussi au cœur de son animalité transparaissent les traces de son vécu social, avec diverses nuances : celui-ci est un paysan directeur d’une coopérative de lait, celui-là un instituteur subtil avec qui on peut parler de marxisme. A mesure d’ailleurs que se noue l’échange au fil des étreintes forcées, la narratrice parvient à esquisser une psychologie fine de cette armée populaire, ces paysans imprévisibles, plus divers qu’il n’y paraît, qui n’aiment pas monter les escaliers parce que leurs maisons en Russie sont de plain-pied (les femmes allemandes ne découvrent que trop tard que celles qui habitaient aux étages sont épargnées par les viols à répétition), qui s’extasient devant les bébés et les petits enfants (alors que les SS, en Russie, les massacraient).

A travers ce témoignage, le lecteur masculin ne peut manquer de retrouver quelque chose d’un éternel féminin qu’il n’aime jamais voir : un instinct de manipulation lorsque la survie est en jeu, ainsi même qu’un certain mépris pour le genre masculin (lorsque l’auteur avoue par exemple que déjà au collège les filles ne parlaient des garçons qu’avec condescendance), qui transcendent peut-être le contexte très particulier de la guerre.

Ce livre est aussi une contribution importante à l’histoire du viol comme on l’étudie dans les UFR de gender studies… Il aborde le sujet dans toutes ses dimensions les plus universelles : la peur, le sentiment de souillure, la négation de la subjectivité, la crainte de la grossesse et des maladies vénériennes ; mais aussi dans toutes ses particularités historiques : notamment le fait que, dans un contexte où aussi bien les allemands que les russes hiérarchisent les civilisations (entre les « vieilles », raffinées mais « décadentes » d’Europe, et les « jeunes » comme la Russie), les femmes allemandes, élégantes, parfumées, sont toujours « supérieures » à leurs nouveaux maîtres.  Parmi ces caractéristiques, le fait que le viol soit devenu à cette époque un fait social majoritaire au milieu des autres crimes, et donc presque une norme. L’auteur aborde cet aspect avec beaucoup de nuances quand elle évoque le viol des vierges (p. 226-227): « Je regarde la fille de seize ans, la seule jusqu’ici dont je sais qu’elle a perdu sa virginité avec des Russes. Elle a toujours le même visage stupide et content de soi. J’essaie de me représenter ce que ce serait si j’avais vécu ça pour la première fois de cette manière-là. Je me freine dans mes pensées, car, pour moi, c’est impensable. Une chose est claire : si un tel viol avait été perpétré sur la fille en temps de paix, par un quelconque maraudeur, on aurait eu droit à tout le saint tremblement habituel, des annonces, les procès-verbaux, les auditions, et même les arrestations et les confrontations, les articles de journaux et tout le tralala chez les voisins… et la fille aurait réagi différemment, et aurait subi un tout autre choc. Mais ici, il s’agit d’une expérience collective, connue d’avance, tellement redoutée d’avance…. De quelque chose qui frappait les femmes à gauche, à droite et à côté, et qui, d’une certaine manière, faisait partie de tout un contexte. Cette forme collective de viol massif est aussi surmontée de manière collective. Chaque femme aide l’autre en en parlant, dit ce qu’elle a sur le cœur, donne à l’autre l’occasion de dire à son tour ce qu’elle a sur le cœur, de cracher le sale morceau. Ce qui n’empêche évidemment pas certaines natures, plus fines que cette vraie petite chipie berlinoise, puissent s’en trouver brisées à tout jamais ou garder des séquelles pour la vie. »

En réfléchissant à ce livre, j’ai pensé à la RDA. Il y a 6 mois, je parlais avec des gens de la génération antérieure (des intellectuels connus dans les milieux résistants : un communiste et une progressiste « chomskyenne »). Tous les deux disaient de l’Allemagne de l’Est : « C’était une construction politique authentique, exactement comme la Yougoslavie. C’était un projet politique ex nihilo. Une utopie. Cette nouveauté éliminait beaucoup de facteurs de conservatisme qu’on trouvait en Pologne ou en Hongrie. C’est pourquoi, outre des Allemands de l’Ouest communistes, des étrangers venaient en RDA par conviction, des blackpanthers américains par exemple. ». Il y a d’ailleurs chez de nombreux anti-impérialistes une nostalgie pour la RDA qu’ils décrivent comme le pays le mieux organisé du bloc soviétique de l’époque (à cause de la discipline prussienne).

Je veux bien accorder à ce pays toutes les vertus qu’ils lui prêtent et d’autres encore – notamment celle d’avoir tenté de laver les crimes du nazisme par la création d’une société réellement juste. Mais on peut se demander comment on peut construire un projet politique noble, égalitaire, résistant, avec des femmes violées, et des pères, des maris, des enfants, tous forcés au silence. Je crois que cette question mérite d’être posée, même si j’entends toutes les nuances sur les « circonstances particulières » de cette affaire, la misère et la mort, omniprésentes chez les Berlinois comme chez les soldats russes, le crime érigé en norme sociale etc, et le fait que ces viols « compensaient » dans l’esprit des Russes des abominations commises par le IIIème Reich à l’Est. La question de ce silence, de l’interdiction de la vérité, me paraît importante. On répondra en haussant les épaules : « hé, oui ça prouve bien qu’on ne pouvait pas construire le socialisme sous la botte des envahisseurs ». Et pourtant un certain socialisme a été construit en République démocratique allemande, un socialisme que les Allemands de l’Est ont ensuite regretté, du reste.

Les conservateurs verront dans cet exemple la preuve que les utopies se construisent toujours dans le déni des crimes. Les résistants réalistes, au contraire, diront qu’il fallait que le silence fût fait sur ses viols-là, pour que la RDA puisse, dans le monde, contribuer à lutter contre d’autres viols : le viol de la Palestine par le sionisme (la RDA aida les marxistes palestiniens), le viol de l’Afrique par les colonisateurs, le viol du Chili par la Junte militaire (Honecker après sa destitution a été hébergé par des communistes chiliens reconnaissants), le viol des consciences mondiales par la publicité, les supermarchés, l’abrutissement médiatique. C’est un sujet des plus complexes.

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Mardi 2 septembre 2008 2 02 /09 /2008 09:53

Voici une lettre de Victor Hugo, que publie aujourd'hui un blog consacré à l'Asie (un blog qui pourtant soutient l'ingérence impérialiste contemporaine, au soutien des nationalistes tibétains http://www.agathejolybois.net/article-22438184.html), et qui peut aider à comprendre le souvenir que nous avons laissé à la Chine... Evidemment comme on le notera, V. Hugo ici développe le point de vue occidentalocentré qui était celui de son époque. Mais, comme Octave Mirbeau 40 ans plus tard, il sait au moins appeler un pillage, un crime, un viol, par leur nom. Et ils n'étaient pas très nombreux à le faire dans l'intelligentsia française à ce moment-là ... Ce texte est lu en ce moment aux touristes par les guides chinois qui font visiter Pékin.

Le 6 octobre 1860, alors que l'empereur chinois Xianfeng  est en fuite, en pleine guerre de l'Opium, les troupes franco-britanniques envahissent sa résidence d'été, d'une beauté exceptionnelle, la saccagent, la dévastent. La guerre de l'opium, guerre de la mondialisation coloniale de l'époque, avait pour finalité de permettre aux Occidentaux d'innonder la Chine de leurs produits, notamment de l'opium de la Compagnie des Indes anglaise qui fonctionnait comme un cartel de la drogue. Mike Davis dans Génocides tropicaux (Editions La Découverte) a détaillé les méfaits de ces guerres coloniales en termes de destruction des structures étatiques asiatiques et des réseaux d'approvisionnement en blé, causant la mort de dizaines de millions de personnes et la désorganisation durable de ces sociétés.

FD

Hauteville House, 25 novembre 1861

Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l'expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l'expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l'empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l'Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d'approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.

Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :

ll y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s'appelait le Palais d'été. L'art a deux principes, l'Idée qui produit l'art européen, et la Chimère qui produit l'art oriental.
Le Palais d'été était à l'art chimérique ce que le Parthénon est à l'art idéal.
Tout ce que peut enfanter l'imagination d'un peuple presque extra-humain était là.
Ce n'était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c'était une sorte d'énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle.

Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d'été.
Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d'eau et d'écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d'éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c'était là ce monument.

Il avait fallu, pour le créer, le lent travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l'énormité d'une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples.
Car ce que fait le temps appartient à l'homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le Palais d'été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Egypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d'été en Orient.
Si on ne le voyait pas, on le rêvait.

C'était une sorte d'effrayant chef-d'œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule, comme une silhouette de la civilisation d'Asie sur l'horizon de la civilisation d'Europe.

Cette merveille a disparu.

Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d'été. L'un a pillé, l'autre a incendié.
La victoire peut être une voleuse, à ce qu'il paraît.
Une dévastation en grand du Palais d'été s'est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs.
On voit mêlé à tout cela le nom d'Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon.
Ce qu'on avait fait au Parthénon, on l'a fait au Palais d'été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser.
Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n'égaleraient pas ce splendide et formidable musée de l'orient. Il n'y avait pas seulement là des chefs-d'œuvre d'art, il y avait un entassement d'orfèvreries.

Grand exploit, bonne aubaine. L'un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l'autre a empli ses coffres ; et l'on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant.
Telle est l'histoire des deux bandits.

Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares.
Voila ce que la civilisation a fait à la barbarie.

Devant l'histoire, l'un des deux bandits s'appellera la France, l'autre s'appellera l'Angleterre.
Mais je proteste, et je vous remercie de m'en donner l'occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.

L'empire français a empoché la moitié de cette victoire et il étale aujourd'hui avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d'été.

J'espère qu'un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.

Telle est, monsieur, la quantité d'approbation que je donne à l'expédition de Chine

Victor Hugo

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