Philosophie et philosophes

Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /2009 07:01
J'intervenais hier sur la Côte d'Azur dans un colloque organisé par le département de danse d'une université régionale dont la plupart des membres sont des danseurs et chorégraphes qui essaient de théoriser leur activité. Les professionnels d'une activité qui se mettent à la théorie sont généralement très appliqués à adopter le vocabulaire dominant des autres disciplines mais aussi souvent frustrés par les limites de l'apport de ces disciplines appliqué à leur domaie de pratique, et donc toujours ouverts à de nouveaux apports théoriques pour combler ce manque. C'est ce qui m'a permis de placer dans cet espace mes théories liées à la psychologie évolutionniste. Ma thèse selon laquelle la culture n'est qu'un sous-ensemble de la nature, et le mot qu'on applique finalement à la partie des interactions et représentations naturelles les plus complexes et les plus difficiles à expliquer par la seule méthode des sciences naturelles ordinaires a intéressé, bien que l'auditoire fût loin de pouvoir en tirer toutes les conséquences (seule une partie était prête à accepter l'idée que les singes dansent aussi, par exemple, mais une partie c'est déjà bien. On m'a invité à revenir ce qui est bon signe.

Dans la journée j'avais assisté à des sessions de recherche appliquée, notamment une dans laquelle un directeur de département chorégraphique déployait toutes ses installations techniques (informatiques) pour "capter" la présence sensorielle du danseur au delà de son enveloppe charnelle et la faire exister dans l'espace simultanément à sa performance.

L'idée est intéressante (c'est presque de la métaphysique appliquée, ou du Eric Olson appliqué, bien que le théoricien n'eût pas du tout ce genre de référence en tête), mais il est étonnant de constater que des gens consacrent des mois, des années de leur vie à cela, en balançant du Spinoza et du Deleuze pour le justifier (d'ailleurs pourquoi depuis quarante ans tout le monde est il resté sur ce vocabulaire et ces références, y compris chez les plus jeune ? n'est-ce pas le signe d'une "panne" intellectuelle de la philosophie française ?).

Quel rôle ces gens jouent-ils dans la société ? J'ai songé à ces prêtres que toutes les sociétés ont nourris pour remplir des rituels, c'est à dire des actes quotidiens de préservation d'un ordre symbolique. Maintenant que l'ordre (religieux) de nos valeurs s'est inversé, que l'innovation a remplacé la préservation comme dogme qui fonde l'ordre social, les nouveaux prêtres (ou une partie des nouveaux prêtres car il y a plusieurs congragations) sont cette caste de théoriciens qui branchent des percepteurs sensoriels sur le corps de leurs danseuses, ou tentent de faire de la peinture en équilibre au dessus du vide ou que sais je encore. Toutes sortes d'organismes nationaux et régionaux les paient pour cela, ils courent d'un colloque à l'autre, pour exposer leur activité et les conséquences théoriques qu'ils en tirent. Le profit cognitif (et même le gain philosophique) de leur activité est faible mais ils participent d'un rituel, et à ce titre, confortent la solidité symbolique d'une société qui veut se penser comme perpétuellement en mouvement, en recherche, en création, autant que les sociétés anciennes se voulaient attachées à la conservation de ce que Dieu ou les dieux leur avaient donné.
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Lundi 16 novembre 2009 1 16 /11 /2009 00:59
Les jeunes gens s'effraient de cette chose très naturelle qu'est la copulation sexuelle, le mélange des organes au delà de la limite individuelle. Ils se demandent pourquoi, comment, avec qui, quand. Les vieux sont terrifiés par cette autre banalité biologique qu'est la mort : ce grand silence des organes, ce moment où ça se refroidit, où ça se liquéfie. Rien de plus anodin que ce second dépucelage qui peut venir de n'importe où - un pot de fleur qui vous fracasse le crâne, une petite rupture de vaisseau sangin. On appelle ça "trouver la mort" comme si la mort se trouvait comme un porte monnaie. Trouve-t-on la mort aux objets trouvés ?

Chaque semaine je vois mon fils grandir. Il aura deux ans en avril. Sa mère et moi éduquons son cerveau à coordonner ses organes, pour que le tout soit un organisme autonome dans quelques années, et nous faisons grandir lesdits organes alors qu'il dépériraient sans l'assistance parentale. Evidemment je ne puis m'empêcher de songer que nous faisons cela pour que cela un jour périclite dans 80 ou 90 ans, et qu'entretemps ce garçon aura vécu dans l'angoisse plus ou moins bien refoulée de cette fin inévitable. J'y ai songé dès la fécondation - c'est un luxe donné aux gens de notre époque, avant on ne choisissait même pas "to procreate or not to procreate". Il y a comme une bravade absurde à vouloir avoir un enfant. Une bravade contre laquelle Onfray, Cochez et tant d'autres nihilistes se sont élevés. Et pourtant la capitulation nihiliste ne convainc toujours pas grand monde, de quelque élégance qu'elle se pare. Précisément tout ce qu'il y a d'absurde dans le pari de la vie est séduisant. C'est peut-être la dernière grande folie que l'on puisse s'offrir.

En lisant Internet j'apprends qu'un acteur célèbre a failli trouver le porte-monnaie de la mort sur un quai à Saint Tropez. Un "malaise" à 84 ans. Le patriarche thodoxe de Serbie, lui, a trouvé son porte-monnaie en dormant ce matin. Trois jours de deuil à Belgrade. Du temps où j'allais à Belgrade je ne pensais jamais à la mort. Elle était purement abstraite. Même si je songeais au décès des victimes "collatérales" de nos bombes, la liquéfaction des orgaes ne m'effleuraient pas. Je ne voulais que vivre, découvrir, expérimenter, comprendre, témoigner, me prouver à moi-même des tas de choses, et accomplir des tâches utiles à mon époque. C'est depuis que je ne vais plus au devant des populations en guerre que je pense beaucoup au trépas. Encore une réalité bien normale et somme toute banale. J'ai lu quelque part que presque aucun des atomes qui composaient mon corps il y a 10 ans (dans l'avion pour Belgrade) n'existe encore de nos jours (et a fortiori pour ceux de mon corps d'enfant). Tout est mort (sauf les atomes des os). Un autre individu s'est substitué à celui de 1999, même si les cellules du cerveau (elles aussi renouvelées) par le processus de la mémoire, ont gardé le sentiment d'une continuité du "moi". Le philosophe Eric T. Olson développe toute une analytique un chouia scolastique sur la conservation de l'identité dans le temps. Etrange mécanisme qui touche aussi les animaux. Bizarrerie de tout ce foisonnement biologique à la surface de notre petite sphère bleue.
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Jeudi 5 novembre 2009 4 05 /11 /2009 22:37
Pour répondre à JD, et parce que la Levistraussmanie répandue de l'Humanité au Figaro Magazine m'énerve à peu près autant que l'Obamamanie, et tous les phénomènes grégaires de notre époque (engouements de gens paresseux qui manifestent leur unanimisme autour de vieilles valeurs scolaires mal digérées), je dirai un mot sur Lévi-Strauss et Bourdieu (après tout, j'ai écrit sur Bourdieu et Chomsky dans le Cahier de L'Herne Chomsky alors pourquoi ne pas poursuivre dans les grandes comparaisons ?).

En effet Lévi-Strauss a influencé Bourdieu. Mais il faut voir comment Bourdieu fonctionnait. Au début des années 60, il est un jeune normalien agrégé de philo spécialisé dans l'épistémologie (formé par Bachelard). C'est un homme qui aime la polémique autant que les dissertations brillantes (comme les gens formés par son école) qui ne rechignent pas devant certains effets de manche. Il partage un mélange d'admiration et d'esprit de rivalité à l'égard des stars du monde intellectuel de son époque (notez que je n'emploie pas de vocabulaire bourdieusien pour décrire le phénomène, alors que je le pourrais). Sartre est une de ces stars qu'il admire et veut en même temps renverser (Frantz Fanon est dans un rapport voisin à l'égard de Sartre, mais avec moins de chances de notoriété dans le milieu intello parisien - Foucault aussi est dans ce rapport). Lévi-Strauss en est une autre. Bourdieu fait le choix des sciences humaines contre la philosophie, et plus précisément de l'ethnologie contre la philosophie sartrienne, et il choisit la Kabylie comme terrain d'observation, comme Germaine Tillon (notez que je cite toujours des cas "comparables" parce que les bios officielles oublien toujours les comparaisons).

Dans le cadre de son travail ethnologique, Bourdieu reprend les techniques lévistraussiennes de comparaisons des structures de parenté (qu'il développera dans sa thèse, puis dans son fameux Bal des Célibataires sur le terrain béarnais). Mais comme il n'est pas homme à singer bêtement son maître, et comme, ainsi que le remarque JD, il n'est pas issu du même milieu social que Lévi-Strauss, Bourdieu remarque que les stratégies matrimoniales sont l'occasion de mobilisations de capital, et de pratiques corporelles qui diffèrent beaucoup en fonction du positionnement hiérarchique des candidats au mariage. On a là les prémices de ce qui va être sa théorie de l'habitus et du capital.

Je me souvient qu'il disait au collège de France que la découverte en Kabylie de cet aspect éclairait à ses yeux son vécu social en Béarn et qu'elle le bouleversa très profondément. Il l'a d'ailleurs redit, je crois, dans son livre autobiographique posthume.

Cette sensibilité aux pratiques corporelles et aux inégalités était, disait-il, un moyen d'ancrer le structuralisme de Lévi-Strauss dans la chair, de le sortir de son abstraction de simple jeu d'études conceptuelles de systèmes de signes an-historiques. Il allait l'élaborer théoriquement encore plus par des emprunts à la linguistique pragmatique anglo-saxonne (Austin) qui pouvait déplacer l'intérêt pour le langage de la structure des signes vers les paroles en acte (voir Ce que Parler veut dire publié au début des années 80)

La transposition des études structurales du langage à l'anthropologie (Lévi-Strauss), à la psychanalyse (Lacan), au marxisme (Althusser), exerça une fascination profonde sur la jeunesse des années 60, et donc aussi sur Bourdieu qui avait ce tropisme du Quartier latin (malgré des tendances anti-intellectuelles fortes). Mais comme Bourdieu dut tenter de faire survivre son système aux critiques acerbes du structuralisme (qui apparaissent dans les années 1970), il va prétendre non seulement que son structuralisme est plus ancré dans la chair que celui de Lévi-Strauss, mais aussi qu'il permet de dépasser ce qu'on reproche le plus au structuralisme lévistraussien : son an-historisme. Avec la théorie de l'habitus et des luttes pour la domination symbolique, on peut expliquer, dit Bourdieu, comment on passe d'un système symbolique dans un autre, c'est à dire comment les valeurs dominantes des champs et des espaces sociaux évoluent dans le temps. Ainsi Bourdieu appellera-t-il sa théorie "structuralisme génétique", parce qu'il réintroduit de la genèse (ce qui a aussi quelque chose à voir avec les thèses de Piaget, si je me souviens bien, qui était aussi dans une démarche très "ontogénétique" d'étude des stades d'évolution des schèmes de perception chez le jeune enfant - toute la conception piagetienne et néo-kantienne des schèmes est importée dans la notion d'habitus).

Toute cette construction théorique est extrèmement scolastique et a nourri des débats à n'en plus finir sur l'habitus bourdieusien, ses conditions de formation et d'évolution, débats absolument dépourvus de base empirique évidemment.

Mais on voit bien là la dette à l'égard de Lévi-Strauss.

La dette s'inscrit en positif et en négatif. Je dois dire que je suis très sensible au versant négatif du structuralisme, car il a imprimé un style de réflexion anti-scientifique (sous couvert d'ailleurs de prétention à 'hyperscientificité par moments, Lévi-Strauss proclamant même sa volonté de chercher une mathesis universalis des mythes) qui pollue encore aujourd'hui le débat intellectuel. Le structuralisme repose sur un amour des grandes spéculations gratuites (en ce sens il  a prolongé l'hégélianisme et le marxisme) qui a nui à la pensée du XXème siècle.

En ce moment on m'objecte que Lévi-Strauss a eu le mérite d'abolir l'évolutionnisme raciste qui voyait dans l'homme blanc l'oméga de l'histoire humaine. Je pense que ce travail de conquête de l'universalité du regard par l'ouverture à d'autres peuples avait déjà été entrepris par le maître de Lévi-Strauss (et neveu de Durkheim) Marcel Mauss, qui avait eu le mérite de l'inscrire dans un intérêt empirique pour les pratiques corporelles que le logocentrisme du structuralisme a oblitéré. Et c'est vrai Lévi-Strauss avait un côté grand bourgeois qui l'a fait débuter à la SFIO (comme Mauss), et terminer sa carrière dans une sorte de relativisme conservateur à la Montaigne (sauf que le relativisme de Montaigne était encore subversif au 16 ème siècle, et ne l'était plus au 20 ème) A côté de cela il gardait pas mal de préjugés de sa caste ou de sa culture d'origine, par exemple sur l'Islam.

Des esprits comme Lévi-Strauss, Bourdieu ou Sartre sont des particularités typiquement françaises, des produits de l'aristocratisme intellectuel français. Produits de grandes écoles où le savoir littéraire est sacré, ils se pensent eux-mêmes comme des grands prêtres. Ils puisent dans ce statut l'énergie de réaliser d'immenses synthèses de connaissances diverses cueillies ici et là. Des synthèses qui s'enracinent dans des intuitions originales, mais qui se montent comme de grandes cathédrales systématiques fascinantes, susceptibles de nourrir des exégèses complexes quand on les considère de l'intérieur, mais finalement assez fragiles et biaisées quand on les regarde de l'extérieur.

Trop de système tue le système.
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Mardi 3 novembre 2009 2 03 /11 /2009 22:38
Je viens d'apprendre le décès de Claude Lévi-Strauss, un anthropologue dont l'itinéraire commença à la SFIO comme Mauss et s'acheva dans les colonnes du Figaro. Je n'ai jamais été pas follement enthousiaste de son oeuvre, a recherche de la mathesis universalis dans les mythes des diverses civilisations sous le label du structuralisme fut largement un leurre. Mais elle aura eu le mérite, comme le bourdieusisme pour la sociologie, d'attirer de nombreux esprits brillants vers l'ethnologie.

Juste avant d'apprendre cette nouvelle je venais de faire l'apologie de l'anthropologie dans un mail à un ami qui m'écrivait qu'il faudrait "qu'un ouvrage soit écrit sur le communisme et le rapport au corps, au plaisir et à l'esthétisme plus généralement", "il y a l'homme integral (rappelons-nous que le libre developpement de chacun est la condition du libre developpement de tous), dont on ne saurait à mon avis exclure la dimension "plaisir" " ajoutait-il.

J'avais répondu à ce garçon : " A vrai dire il y a une longue tradition de réflexion sur le rapport au corps développée dans la mouvance du socialisme "utopique" (les fouriéristes par exemple) qui en effet a été occultée par le socialisme autoritaire, surtout par le stalinisme (mais déjà par le léninisme), ce qui n'a toutefois pas empêché à cette réflexion de percer dans le cadre de certaines révolutions. (...) On se souvient de la grande marche nue des femmes à Moscou et à Kiev en 1917 réclamant la liberté sexuelle. Cette marche rejoint plus directement nos interrogations sur le socialisme et le corps car elle était inspirée par Alexandra Kollontai et toute une frange du parti bolchévik qui pensait que le socialisme devait libérer le désir.


Wilhelm Reich père du freudomarxisme a  beaucoup écrit sur la libération sexuelle qui eut lieu en Russie entre 1917 et 1922.  Il y a dans ces réflexions beaucoup de naïveté souvent, mais aussi des choses justes. En outre comme tu le soulignes, il faut penser le rapports aux plaisirs et aux souffrances dans son ensemble, pas seulement sur le volet sexuel.


Il est clair que la pensée politique ne peut faire l'économie d'une anthropologie du corps. Par exemple si le socialisme suédois fut très différent de celui de Cuba ou de celui de la Corée du nord, c'est aussi parce qu'on est à chaque fois dans des schémas de rapport à soi-même et à autrui, des rapports qui se cristallisent dans les gestes du corps, les regards, les sensations, dont on ne peut faire abstraction en partant au niveau des concepts abstraits.


La sociologie s'est ouverte progressivement à la problématique du corps à travers Mauss, Bourdieu, et, plus récemment, l'apport de l'éthologie animale (on apprend à regarder l'humain avec le même regard que celui qu'on porte sur les autres primates). Il faudra bien que cela soit importé dans la réflexion politique à un certain moment.


J'ai écrit dans la revue Commune en 2008 un petit texte sur le socialisme qui présentait celui-ci comme un "fait politique total" ayant vocation aussi à porter une anthropologie du corps. Je suis heureux de voir qu'Arnsperger dont j'ai fait la recension il y a peu (cf http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=94&ida=11529 ) défende aussi une approche anthropoogique de l'option anti-capitaliste. Le changement politique passe par un travail sur les corps. "

 

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Lundi 26 octobre 2009 1 26 /10 /2009 18:37
Je n'adhère pas aux spéculations religieuses, mais je peux éprouver une compréhension chargée de sympathie pour ceux qui les embrassent. En tout cas de l'intérêt intellectuel, et il n'y a pas de bonne analyse intellectuelle sans une petite dose d'empathie.

Il y a peu je côtoyais une ex-communiste italienne qui s'est convertie au bouddhisme aux Etats-Unis. Je crois que le bouddhisme est une sensibilité qu'apprécie une part de la gauche altermondialiste.

Je lisais ce matin un portrait touchant que Marcel Conche dans Nietzsche et le bouddhisme (p. 26) fait de Philip Mainländer - Batz de son vrai nom, mort suicidé par pendaison à 35 ans en 1876, le jour où il reçut de son éditeur le premier exemplaire de son ouvrage "Die Philosophie der Erlösung". Conche précise "Il était sensibilisé au bouddhisme non seulement par ses lectures, mais aussi pour une raison personnelle : son frère ainé, mort à vingt-quatre ans, s'était pris en Inde d'enthousiasme pour la Sagesse de Bouddha." Et il ajoute "Mainläder était une nature généreuse et un ardent socialiste". Jusqu'ici je ne connaissais de la synthèse Schopenhauer-Bouddha-socialisme que le jeune Wagner. Apparemment Mainländer a influencé l'entourage de Lou Andrea Salomé, entre autre.

Conche rappelle que Nietzsche pensait que notre époque (la fin du 19 ème siècle) pouvait être propice à une forme de christianisme aristocratique qu'il indentifiait au bouddhisme (au passage on découvre les conneries de Nietzsche sur les origines esclaves des sémites). Je trouve peu de choses sur Philip Mainländer sur Internet.Il est juste signalé comme un des théoriciens du suicide.

On ne travaille pas assez sur cette gauche allemande du dernier quart du 19 ème siècle.

Peut-être avec le recul du léninisme et cette obsession de la "PACE" des altermondialistes de notre décennie une partie des anti-impérialistes renouent-ils sans le savoir avec ce geste bouddhiste des socialistes allemands des années 1870-1880. Ce serait à creuser
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Dimanche 4 octobre 2009 7 04 /10 /2009 03:10
J'assistais avant hier en Béarn aux funérailles d'une de mes tantes, la plus jeune (60 ans). Des gens de Barcelone étaient là. Ma mère qui est française au téléphone m'avait dit que les Espagnols pleuraient fort, "comme les pleureuses dans les villages autrefois" avait elle ajouté. Chacun observe les réactions de chacun devant la mort. Par aileurs ma mère qui avait veillé ma tante pendant son agonie (d'un cancer) ne m'a rien caché du processus biologique qui a conduit à l'arrêt des organes. Mes obligations professionnelles m'ayant retenu en Ile de france, je ne suis arrivé en TGV que pour la mise en terre des cendres.

Le deuil crée ce terrible sentiment de vide, mêlé à une révolte contre ce foutu temps qui passe et ou anéantit tous.

Avez-vous vu cette vidéo sur Dailymotion à propos de la fin du monde ?



Le Scientifique belge m'a écrit avec un humour agacé : "Heureusement qu'il y a le Coran pour nous enseigner la physique-pourquoi se faire chier à faire des exprériences?". Sa mauvaise humeur visait le Coran parce que c'est lui que mentionne la vidéo. Mais je sais qu'il pense la même chose des apocalypses de la Bible, qu'ils soient canoniques ou apocryphes.

Moi j'ai surtout  été bluffé par la démonstration sur la fin de la matière. J'ignore si elle prête à débat chez les scientiques ou pas. Le cerveau humain a du mal à penser un "avant la matière" et un "après la matière". Tout simplement parce que ce bel organe n'a pas été sélectionné pour penser des problème d'une telle envergure...

En parlant de sélection naturelle, je suis assez sceptique devant les réflexions de Pascal Boyer sur le rapport de l'humain aux cadavres, tout en reconnaissant ne guère avoir de billes pour les contrer. En revanche j'aime beaucoup le texte de Luc Faucher et Edouard Machery Construction sociale, biologie et évolution culturelle (dans Naturalisme versus constructivisme ? Paris, Editions de l'EHESS, 2007 p. 213 et suiv) qui évoque notamment l'avantage darwinien de l'invention des ethnies il y a 50 000 ans... Un texte très fécond pour nos réflexions sur le racisme.

A mon retour du Sud-ouest, des journalistes de la TV m'interviewaient... toujours sur le même sujet... voilà au moins qui nous soustrayait au thème de la mort...
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Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /2009 10:41
"Le cerveau humain fonctionne avec un programme de stimulation de premier choix. !nos yeux ne donnent pas à notre cerveau un photo fidèle de ce qui existe, ou un film exact de ce qui se passe en temps réel. Le cerveau se construit un modèle sans cesse mis à jour : mis à jour par des pulions qui bavardent le long du nerf optique, mais quand même construit. Les illusions optiques nous le rappellent bien. Une classe majeure d'illusions, dont le cube de Necker est un exemple, se produisent parce que les données sensorielles que reçoit le cerveau sont compatibles avec deux modèles alternatifs de la réalité. (...) Et c'est la même chose pour ce qu'on entend. Quand on entend un son, il n'est pas fidèlement transporté dans le nerf auditif et relayé dan le ceveau comme par une chaîne hi-fi haut de gamme. Comme pour la vision, le cerveau construit un modèle de son fondé sur des données nerveuses auditives continuellement mies à jour. Voilà pouruoi on entend un coup de trompette comme une note unique plutôt que comme un ensemble d'harmoniques de sons purs qui lui donnent ce rugissement cuivré. La même note jouée sur une clarinette aura un son "boisé" et "de roseau" sur un hautbois du fait de leurs différences d'équilibre des harmoniques. Si vous manipulez soigneusement un synthétiseur de sons pour produire une à une les différentes harmoniques, le cerveau les entend comme une combinaison de tons purs pendant un court intant, jusqu'à ce que son programme de stimulation "l'attrape", à la suite de quoi on n'entend plus qu'une seule note de trompette, hautbois ou autre."

Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, Robert Laffont  2008 (p. 97-99)
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Mercredi 16 septembre 2009 3 16 /09 /2009 21:10
Malédiction de la pédagogie : à 17 h 30 je voyais une jeune doctorante qui travaille sur la nudité dans la danse pour préparer avec elle une conférence que je dois donner prochainement. Cette jeune femme avait de très jolis yeux. Elle récitait les grands axes d'un de mes livres qu'elle avait lu avec sérieux et ferveur, et évidemment comme c'était à craindre, d'un bout à l'autre de la conversation je mourrais d'envie de lui faire l'amour. C'est le lot, je pense, de beaucoup d'enseignants à l'université, et plus encore de ceux qui enseignent l'anthropologie ou la sociologie du corps (un d'entre eux dans le Sud a même écopé d'un procès pour harcèlement de la part d'une de ses étudiantes). J'ignore comment la plupart de ces pédagogues gèrent ce problème : franchissent-ils le pas du passage à l'acte? Que le pas soit franchi ou pas, je suppose que c'est un obstacle à la progression sereine de l'enseignement de cette discipline et une des raisons pour laquelle elle est si peu développée. J'avoue n'y avoir point songé auparavant moi qui suis toujours demeuré à l'écart de l'université.

Un journaliste d'une revue branchée veut m'interviewer sur la nudité, la même semaine qu'une blogueuse, elle aussi bien introduite dans les milieux journalistiques parisiens, publie une autre interview de moi.

Disons que c'est ma pause "a-politique" après le dernier weekend très intense à la Fête de l'humanité. D'ailleurs ce n'est pas si apolitique qu'il y paraît : rappeler, en réconciliant anthropologie naturelle et anthropologie culturelle, que l'homo sapiens est un animal, c'est faire signe vers une question nouvelle : que peut être une société qui fait le deuil complet du spirituel - qu'est-ce qu'une institution qui assume complètement la corporéité de ses composantes et de ceux qu'elle administre ? Voilà une question que l'humanité n'a jamais sérieusement affronté parce que notre cher cerveau, en grande partie protégé de par son anatomie-même, du reste du corps construisait ses images, ses religions censées "tirer notre espèce vers le haut", même dans les religions sécularisées du 20 ème siècle. Nous sommes la première génération à pouvoir assumer pleinement sa fraternité avec les singes... et à devoir en tirer des conclusions politiques. "Français, encore un effort", il faudra bien y parvenir.
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Vendredi 4 septembre 2009 5 04 /09 /2009 18:13
Je relis le passage de mon "autobio" où je parle de mon premier mois à Paris et de l'Insoutenable légèreté de l'Etre, le film. Je l'ai vu au moins trois fois. Il compta tellement pour nos petites têtes de sciences poteux (peut-être encore plus pour mes petits camarades qui s'embarquèrent en bus pour passer le weekend à Prague après la Révolution de Velours l'année suivante, moi je n'avais pas de fric pour ça). Mon goût pour ce film, préparé par mes lectures de Kundera les années précédentes, était un de mes rares points communs avec mes camarades d'Institut.

Souvenir de l'accueil triomphal que nous réservâmes à Dubcek en 1990 à l'amphi Boutmy. Nous aimions tant la Tchécoslovaquie. Dans la décennie qui suivit je rencontrai pas mal de gens, des femmes surtout, que ce film avait marqué.

Pourtant je ne peux m'empêcher de voir dans ce goût que nous eûmes pour lui un des aspects supplémentaires de l'arrogance bourgeoise. Aujourd'hui au nom de l'Insoutenable légèreté de l'Etre, Prague est devenu un parc à touristes odieux, à ce qu'on dit. Les ouvriers tchèques, ou ce qu'il en reste, dépités continuent à voter pour le parti communiste qui est un des plus florissants d'Europe centrale. Maintenant quand je pense au mai 68 tchèque, ma sympathie va aux braves soldats ouzbeks et ukrainiens envoyés en Bohème au nom de l'internationalisme socialiste plus qu'aux jeunes tchèques amateurs de jazz, même si j'admets qu'en la matière au fond aucun des deux camps n'avait tout à fait ni raison ni tort.

Je ne sais pas si nous avons eu raison d'aimer ce film. Les "révolutions colorées"d'Europe de l'Est depuis 2000 jettent une étrange lumière sur lui. A part ça quid de sa morale sexuelle ? Je me souviens de la phrase du film reprise du livre : le héros qui se demande s'il avait raison de rester avec Teresa estime que pour en juger il devrait pouvoir connaître toutes les vies possibles avec toutes les autres femmes. A ce prix là seulement il eût pu évaluer le bienfondé de son choix. Il y avait chez Kundera comme chez Montaigne un vertige des possibles qui se résolvait en une sorte de conservatisme épuisé Quelque chose de leibnizien aussi, dans un sens, et qui ne m'est pas étranger, à ceci près qu'avec l'âge on finit par se persuader de ce que tous les possibles se valent. Il faut s'en défendre, en matière de coeur comme en matière politique. C'est peut-être le choix final du cinéaste du reste quand il fait périr ses protagonistes au faîte de leur hymen. La légèreté interdit la résignation. Reste à la concilier avec le sens des responsabilités... Affaire de dosages...


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Mercredi 12 août 2009 3 12 /08 /2009 05:52

Sur le q numéro 8 de la g de C en A hier, m rév a s d'une n d s, je lus ceci sur mon téléphone portable dans mes mails reçus sur Facebook :

"Bonjour, Nous ne sous connaissons pas mais vous devez vous rappeller de ma grande soeur avec qui vous étiez en classe de terminale à Louis Barthou : Sophie R.
Lorsqu'elle m'a surprise un soir sur Facebook, elle m'a demandé de faire la recherche de 2 ou 3 noms. Vous étiez le premier et elle avait l'air tellement émue d'avoir quelques nouvelles que face à son refus de créer son profil pour vous contacter, j'ai décidé de faire le lien secrètement.
Certaine qu'elle ne m'en voudra pas, je viens ici vous communiquer son adresse e-mail perso :
sophie-@-.fr
Voili voilou.
Bonnes retrouvailles !"


Etrange coïncidence. J'étais venu chercher en vain à C des voies de bifurcation dans mon exploration de l'avenir et me trouvais au petit matin rattrappé par un passé très lointain. Cette fille moi aussi j'avais recherché son nom une ou deux fois, ici ou là sur Internet. Comme elle j'avais cédé à la tentation du "retour vers le passé" que les nouveaux sites de rencontres offrent aux quadragénaires de notre génération. Nous avions été proches l'un de l'autre au lycée, sans pour autant "sortir ensemble", ce qui explique peut-être que je fusse démeuré haut placé dans son estime. J'avais, un jour, à son insu, placé dans un coffret un de ses longs cheveux blonds tombés subrepticements sur mon blouson. On a à dix-sept ans de ces délicatesses fétichistes que l'on perd par la suite.

Ce qui m'a surpris dans ce mail c'est le "tellement émue". Figure de style imposée comme le vocabulaire conventionnel de la République des Pyrénées quand elle rend compte d'une fête villageoise ("un feu d'artifice a clôturé comme il se doit les joyeuses agapes"), expression d'un fraîcheur affective gasconne dont nous avons perdu le goût au nord de la Loire ? Quelle est le statut de l'émotion provoquée par le surgissement du passé dans le présent, du mort dans le vif ? Il y a plus, pour nous, que ces retrouvailles d'anciens camarades de régiment sur le quai d'une gare qui étaient le lot occasionnel des générations antérieures. Facebook promet aujourd'hui à tout un chacun de "ne plus jamais quitter" les êtres qui ont croisé son horizon. Pour les jeunes générations, cela signifie que les ruptures n'auront lieu que pour autant qu'ils cliqueront sur "remove from friends", encore cette action n'est-elle jamais irréversible. Pour le reste pendant toute leur existence, où qu'ils soient, toutes leurs rencontres resteront dans leur horizon à portée de clic de souris comme dans un grand supermarché virtuel. Il n'y aura même plus l' "émotion" de cet effet "retrouvailles".

Pour nous demeure encore cette sensation étrange, étourdissante, qui, à la différence de la rencontre occasionnelle du camarade de régiment, se double d'un effet "on ne se quitte plus".

Sauf que la retrouvaille enjambe un vide de vingt années. Un vide durant lequel les visages se sont ridés, les accents ont changé, et des tas de choses se sont passées qui ne font qu'accuser un triste constat : le temps n'a épargné personne, et tout meurt inexorablement en nous et hors de nous, trop de choses déjà sont mortes. Quand la fille évoque dans son mail le "refus de créer son profil", elle désigne peut-être un saint effroi, confus, plus ou moins inconscient, devant le risque d'affronter la conscience de cette mort qu'implique toute retrouvaille, autant que l'effet "on ne se quitte plus dans le supermarché virtuel" que propose la technologie. Pauvre humanité. Et pauvre génération, la mienne, génération de transition qui cumule à la fois, à de nombreuses occasions, les dures prises de conscience des vingt ans de séparation avec les gens retrouvés sur Internet, et l'entrée dans une vie où le "on ne se quitte plus" qui sera la règle dorénavant. Les plus jeunes, eux, n'auront que le second effet. Leur conscience du temps qui passe s'en trouvera peut-être altérée. En même temps, on voit à quel prix sera pour eux le déni du temps qui passe : virtualisation de tous les rapports, conservation des traces des rencontres dans les fichiers comme si la vie n'était qu'une longue séquence d'archivage - nous sommes tous des stocks de données, et nous ne sommes que ça. Un déni du temps aux inconvénients aussi lourds que les liftings. Chassez le tragique, il revient au galop.

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Dimanche 9 août 2009 7 09 /08 /2009 12:51
Je lis le Journal de Joseph Goebbels. Il faut lire ses ennemis toujours. Je lis Goebbels aujourd'hui, comme j'ai lu les néoconservateurs étatsuniens naguère. Je le lis dans le désordre, tantôt l'année 1942, tantôt 1923. J'essaie de comprendre comment il fonctionne, comme je l'ai fait avec Céline jadis.

Les ennemis n'ont jamais tort sur tout. Personne n'a jamais tort sur tout. Le grand tort des nazis, comme de beaucoup de courants idéologiques, ce fut leur religiosité. Celle des nazis se cristallisait dans leur antisémitisme obsessionnel odieux, leur romantisme décalé qui les rendait nihiliste. Pourtant au milieu de ces délires certaines de leurs analyses étaient lucides, sur le capitalisme anglosaxon par exemple, sur la rouerie de Roosevelt etc. C'est précisément parce qu'ils savaient par intervalle toucher justement le réel qu'ils ont pu entrainer les masses allemandes sur leur chemin. Contrairement à ce que prétendait Védrine à propos des Serbes, il n'y a pas de "peuple envoûté". Juste des peuples qui font des choix dans l'obscurité. Les philosophes ne sont pas mieux placés de ce point de vue là. Je suis frappé d'ailleurs par l'intérêt de Goebbels pour l'opinion des gens de la rue en pleine guerre. Le régime nazi était aussi à l'écoute de sa base, semble-t-il. Par ailleurs ce régime portait en lui, à côté de ses délires, non seulement des éléments de réalisme, mais aussi des traits culturels allemands et européens très profonds (je désapprouve Jankélévitch qui les trouvait seulement allemands). Tout en refusant toute téléologie, on doit admettre que la culture européenne portait le nazisme en germe, comme elle portait beaucoup d'autres possibilités (et heureusement des meilleures).

Tout cela nous renvoie à Nietzsche. Il y a beaucoup de nietzschéisme (même si c'est un nietzschéisme tronqué) dans Goebbels (notamment dans son admiration pour Dostoïevski) comme il y avait beaucoup du romantisme européen dans Nietzsche (un romantisme en lutte contre lui-même, ce qui le rendait plus subtil).

Je me demande si l'éradication de cet héritage et son remplacement par la culture Coca Cola était la bonne façon d'arracher l'Europe à ses folies. Pour tout dire je ne le pense pas. A la pathologie nazie qui prétendait synthétiser le meilleur de la culture européenne a succédé la barbarie de la Mac Donaldisation qui au demeurant à l'égard du Tiers-monde n'est pas moins meurtrière que le nazisme. Le pharmakon des erreurs de la culture européenne reste à chercher. Je ne crois pas non plus qu'il soit dans le scepticisme libertaire qui a grandi lui aussi à l'ombre de Nietzsche dans l'université française avant de se muer en scepticisme de combat puritain dans la political correctness des universités étatsuniennes. Le vrai remède est à rechercher ailleurs. Dans le rationalisme optimiste du Siècle des Lumières ? Rationalisme meutrier lui aussi. Ce serait supposer que la réaction romantique fut la cause de tous les maux... Si seulement c'était si simple !
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Lundi 22 juin 2009 1 22 /06 /2009 15:10

Je lisais tantôt sur http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2009-06-22/vous-l-avez-dit-port-de-la-burqa-entre-emotions-et-convictions/920/0/354706

"caroline_chaïma demande la parole : "Laissez parler les premières concernées ! Je suis Française née en France, en pleine campagne picarde, de parents, grands-parents, arrière-grands-parents français et je suis musulmane, je porte le voile intégral et j'ai envie de dire : et alors ? Ce que j'aimerais dire, c'est que je suis heureuse derrière mon voile, j'ai juste décidé de me préserver des regards pervers. Ce n'est ni mon père, ni mon frère, ni mon mari qui m'ont forcée à porter le voile intégral, c'est un choix personnel.""

Voilà encore un exemple en Occident de ce qu'un ami, après avoir reçu le texte sur Foucault et l'Iran dont je parlais dans un commentaire, appelle un "mouvement plus général d'intérêt pour l'islam comme alternative au rationalisme". Je tiens à préciser que cet ami est heideggerien et que certains théologiens musulmans utilisent Heidegger.

 

Je dois dire ici que si sur le plan politique, je suis pour un dialogue ouvert avec la culture musulmane, sur le plan de l'interrogation ontologique (je n'ose pas dire de la philosophie), je ne vois pas du tout ce que l'islam peut apporter (ni d'ailleurs l'heideggerianisme). A mon sens, une seule question est légitime : pourquoi l'être ? (c'est à dire pourquoi la matière, je précise cela pour éviter les dérives spiritualistes qui étranglent la philosophie occidentale quand elle se confronte à cette question). Or cette question ne peut recevoir la moindre réponsedu point de vue de la rationalité humaine, laquelle pour répondre devrait avoir la faculté d'englober la possibilité du non-être autrement que comme limitation de l'étant, ce dont elle est incapable. Toutes les autres questions posées par la philosophie (qu'est ce que le beau, le bien, pourquoi l'art, pourquoi le politique etc) pouvant être par ailleurs "désamorcées" et renvoyées à leur illégitimité profonde par une approche adéquate sur le mode du "comment" (par exemple "qu'est ce que le beau" est une question qui se désamorce avec "comment le beau", "comment la naissance de l'art", "comment l'aspiration esthétique chez le primate humain", "comment le désir des formes dans le fonctionnement biologique des animaux soumis au mouvement et à la reproduction sexuée) .

 

Pour moi le rapprochement avec l'Islam en vue de "respiritualiser l'Occident " est un thème hors ontologie, ce n'est que de la construction doctrinale littéraire comme le sont les trois quarts de la philosophie depuis Platon et ce pourquoi je ne me reconnais plus dans la philosophie, sauf à la nommer littérature (et un genre mineur de la littérature, un genre saturé d'idéologie).

 

On me trouvera bien sévère avec la philosophie, et justement ce petit billet est l'occasion de faire le bilan. Que doit-on à la philosophie ? Son seul mérite à mes yeux aura été d'essayer de construire comme des problèmes universels (donc faiblement engagé dans des croyances, des pratiques, ou des conflits locaux) des dilemmes qui se présentaient en situation de façon "aigüe" : par exemple, qu'est ce que le bon gouvernement des hommes (Platon), quand Athènes se déchirait sur la question de la démocratie, ou qu'est ce que l'homme peut savoir et doit croire (Kant) quand l'Europe était secouée par la crise de l'Auflärung. Ces questions n'ont d'intérêt que comme effort de situer un propos sur un plan universel, sachant que les philosophes européens se sont toujours hâtés d'y trouver des réponses qui n'avaient rien d'universel (un peu comme Descartes qui dans les Médiations métaphysiques révoque en doute toutes les croyances locales qui l'habitaient pour finalement, à l'appui de  démonstration sur le cogito, réintroduire une croyance aussi locale que le "malin génie", et finalement la preuve ontologique de Dieu de Saint Anselme).

Le meilleur de la philosophie est le geste vers l'universalité, et c'est la seule partie que, pour ma part, j'en sauverais. Mais en rien l'ouverture à l'Islam, ni à aucune autre croyance ne peut la rendre plus universelle ni plus légitime. L'universalité véritable la philosophie ne la trouve in fine que dans la reconnaissance de sa propre impossibilité comme discours sur l'être et dans son humble effacement devant l'étude attentive du "comment" selon le règles universelles de la logique, c'est-à-dire selon une méthode scientifique.

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