Quel rôle ces gens jouent-ils dans la société ? J'ai songé à ces prêtres que toutes les
sociétés ont nourris pour remplir des rituels, c'est à dire des actes quotidiens de préservation d'un ordre symbolique. Maintenant que l'ordre (religieux) de nos valeurs s'est inversé, que
l'innovation a remplacé la préservation comme dogme qui fonde l'ordre social, les nouveaux prêtres (ou une partie des nouveaux prêtres car il y a plusieurs congragations) sont cette caste de
théoriciens qui branchent des percepteurs sensoriels sur le corps de leurs danseuses, ou tentent de faire de la peinture en équilibre au dessus du vide ou que sais je encore. Toutes sortes
d'organismes nationaux et régionaux les paient pour cela, ils courent d'un colloque à l'autre, pour exposer leur activité et les conséquences théoriques qu'ils en tirent. Le profit cognitif (et
même le gain philosophique) de leur activité est faible mais ils participent d'un rituel, et à ce titre, confortent la solidité symbolique d'une société qui veut se penser comme
perpétuellement en mouvement, en recherche, en création, autant que les sociétés anciennes se voulaient attachées à la conservation de ce que Dieu ou les dieux leur avaient donné.
Chaque semaine je vois mon fils grandir. Il aura deux ans en avril. Sa mère et
moi éduquons son cerveau à coordonner ses organes, pour que le tout soit un organisme autonome dans quelques années, et nous faisons grandir lesdits organes alors qu'il dépériraient sans
l'assistance parentale. Evidemment je ne puis m'empêcher de songer que nous faisons cela pour que cela un jour périclite dans 80 ou 90 ans, et qu'entretemps ce garçon aura vécu dans
l'angoisse plus ou moins bien refoulée de cette fin inévitable. J'y ai songé dès la fécondation - c'est un luxe donné aux gens de notre époque, avant on ne choisissait même pas "to procreate or not
to procreate". Il y a comme une bravade absurde à vouloir avoir un enfant. Une bravade contre laquelle Onfray, Cochez et tant d'autres nihilistes se sont élevés. Et pourtant la capitulation
nihiliste ne convainc toujours pas grand monde, de quelque élégance qu'elle se pare. Précisément tout ce qu'il y a d'absurde dans le pari de la vie est séduisant. C'est peut-être la dernière
grande folie que l'on puisse s'offrir.
Pour répondre à JD, et parce que la Levistraussmanie répandue de l'Humanité au Figaro
Magazine m'énerve à peu près autant que l'Obamamanie, et tous les phénomènes grégaires de notre époque (engouements de gens paresseux qui manifestent leur unanimisme autour de vieilles valeurs
scolaires mal digérées), je dirai un mot sur Lévi-Strauss et Bourdieu (après tout, j'ai écrit sur Bourdieu et Chomsky dans le Cahier de L'Herne Chomsky alors pourquoi ne pas poursuivre dans les grandes
comparaisons ?).
J'avais répondu à ce garçon : " A vrai dire il y a une longue tradition de
réflexion sur le rapport au corps développée dans la mouvance du socialisme "utopique" (les fouriéristes par exemple) qui en effet a été occultée par le socialisme autoritaire, surtout par le
stalinisme (mais déjà par le léninisme), ce qui n'a toutefois pas empêché à cette réflexion de percer dans le cadre de certaines révolutions. (...) On se souvient de la grande marche
nue des femmes à Moscou et à Kiev en 1917 réclamant la liberté sexuelle. Cette marche rejoint plus directement nos interrogations sur le socialisme et le corps car elle était inspirée par Alexandra
Kollontai et toute une frange du parti bolchévik qui pensait que le socialisme devait libérer le désir.
Wilhelm Reich père du freudomarxisme a beaucoup écrit sur la libération sexuelle qui eut lieu en Russie entre 1917 et 1922. Il y a dans ces réflexions beaucoup de naïveté
souvent, mais aussi des choses justes. En outre comme tu le soulignes, il faut penser le rapports aux plaisirs et aux souffrances dans son ensemble, pas seulement sur le volet sexuel.
Il est clair que la pensée politique ne peut faire l'économie d'une anthropologie du corps. Par exemple si le socialisme suédois fut très différent de celui de Cuba ou de celui de la Corée du
nord, c'est aussi parce qu'on est à chaque fois dans des schémas de rapport à soi-même et à autrui, des rapports qui se cristallisent dans les gestes du corps, les regards, les sensations, dont
on ne peut faire abstraction en partant au niveau des concepts abstraits.
La sociologie s'est ouverte progressivement à la problématique du corps à travers Mauss, Bourdieu, et, plus récemment, l'apport de l'éthologie animale (on apprend à regarder l'humain avec le
même regard que celui qu'on porte sur les autres primates). Il faudra bien que cela soit importé dans la réflexion politique à un certain moment.
J'ai écrit dans la revue Commune en 2008 un petit texte sur le socialisme qui présentait celui-ci comme un "fait politique total" ayant vocation aussi à porter une anthropologie du corps. Je
suis heureux de voir qu'Arnsperger dont j'ai fait la recension il y a peu (cf http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=94&ida=11529 ) défende aussi une approche anthropoogique de l'option anti-capitaliste. Le changement
politique passe par un travail sur les corps. "
Je n'adhère pas aux spéculations religieuses, mais je peux éprouver une compréhension
chargée de sympathie pour ceux qui les embrassent. En tout cas de l'intérêt intellectuel, et il n'y a pas de bonne analyse intellectuelle sans une petite dose d'empathie.
"Le cerveau humain fonctionne avec un programme de stimulation de premier choix.
!nos yeux ne donnent pas à notre cerveau un photo fidèle de ce qui existe, ou un film exact de ce qui se passe en temps réel. Le cerveau se construit un modèle sans cesse mis à jour : mis à jour
par des pulions qui bavardent le long du nerf optique, mais quand même construit. Les illusions optiques nous le rappellent bien. Une classe majeure d'illusions, dont le cube de Necker est un
exemple, se produisent parce que les données sensorielles que reçoit le cerveau sont compatibles avec deux modèles alternatifs de la réalité. (...) Et c'est la même chose pour ce qu'on entend.
Quand on entend un son, il n'est pas fidèlement transporté dans le nerf auditif et relayé dan le ceveau comme par une chaîne hi-fi haut de gamme. Comme pour la vision, le cerveau construit un
modèle de son fondé sur des données nerveuses auditives continuellement mies à jour. Voilà pouruoi on entend un coup de trompette comme une note unique plutôt que comme un ensemble d'harmoniques de
sons purs qui lui donnent ce rugissement cuivré. La même note jouée sur une clarinette aura un son "boisé" et "de roseau" sur un hautbois du fait de leurs différences d'équilibre des harmoniques.
Si vous manipulez soigneusement un synthétiseur de sons pour produire une à une les différentes harmoniques, le cerveau les entend comme une combinaison de tons purs pendant un court intant,
jusqu'à ce que son programme de stimulation "l'attrape", à la suite de quoi on n'entend plus qu'une seule note de trompette, hautbois ou autre."
Malédiction de la pédagogie : à 17 h 30 je voyais une jeune doctorante qui travaille sur la
nudité dans la danse pour préparer avec elle une conférence que je dois donner prochainement. Cette jeune femme avait de très jolis yeux. Elle récitait les grands axes d'un de mes livres qu'elle
avait lu avec sérieux et ferveur, et évidemment comme c'était à craindre, d'un bout à l'autre de la conversation je mourrais d'envie de lui faire l'amour. C'est le lot, je pense, de beaucoup
d'enseignants à l'université, et plus encore de ceux qui enseignent l'anthropologie ou la sociologie du corps (un d'entre eux dans le Sud a même écopé d'un procès pour harcèlement de la part d'une
de ses étudiantes). J'ignore comment la plupart de ces pédagogues gèrent ce problème : franchissent-ils le pas du passage à l'acte? Que le pas soit franchi ou pas, je suppose que c'est un obstacle
à la progression sereine de l'enseignement de cette discipline et une des raisons pour laquelle elle est si peu développée. J'avoue n'y avoir point songé auparavant moi qui suis toujours demeuré à
l'écart de l'université.
Sur le q numéro 8 de la g de C en A hier, m rév a s d'une n d
s, je lus ceci sur mon téléphone portable dans mes mails reçus sur Facebook :
"Bonjour, Nous ne sous connaissons pas mais vous devez vous rappeller de ma grande soeur avec qui vous étiez en classe de terminale à Louis Barthou : Sophie R.
Lorsqu'elle m'a surprise un soir sur Facebook, elle m'a demandé de faire la recherche de 2 ou 3 noms. Vous étiez le premier et elle avait l'air tellement émue d'avoir quelques nouvelles que
face à son refus de créer son profil pour vous contacter, j'ai décidé de faire le lien secrètement.
Certaine qu'elle ne m'en voudra pas, je viens ici vous communiquer son adresse e-mail perso : sophie-@-.fr
Voili voilou.
Bonnes retrouvailles !"
Etrange coïncidence. J'étais venu chercher en vain à C des voies de bifurcation dans mon exploration de l'avenir et me trouvais au petit matin rattrappé par un passé très
lointain. Cette fille moi aussi j'avais recherché son nom une ou deux fois, ici ou là sur Internet. Comme elle j'avais cédé à la tentation du "retour vers le passé" que les nouveaux sites de
rencontres offrent aux quadragénaires de notre génération. Nous avions été proches l'un de l'autre au lycée, sans pour autant "sortir ensemble", ce qui explique peut-être que je fusse démeuré
haut placé dans son estime. J'avais, un jour, à son insu, placé dans un coffret un de ses longs cheveux blonds tombés subrepticements sur mon blouson. On a à dix-sept ans de ces délicatesses
fétichistes que l'on perd par la suite.
Ce qui m'a surpris dans ce mail c'est le "tellement émue". Figure de style imposée comme le vocabulaire conventionnel de la République des Pyrénées quand elle rend compte d'une fête
villageoise ("un feu d'artifice a clôturé comme il se doit les joyeuses agapes"), expression d'un fraîcheur affective gasconne dont nous avons perdu le goût au nord de la Loire ? Quelle est le
statut de l'émotion provoquée par le surgissement du passé dans le présent, du mort dans le vif ? Il y a plus, pour nous, que ces retrouvailles d'anciens camarades de régiment sur le quai d'une
gare qui étaient le lot occasionnel des générations antérieures. Facebook promet aujourd'hui à tout un chacun de "ne plus jamais quitter" les êtres qui ont croisé son horizon. Pour les jeunes
générations, cela signifie que les ruptures n'auront lieu que pour autant qu'ils cliqueront sur "remove from friends", encore cette action n'est-elle jamais irréversible. Pour le reste pendant
toute leur existence, où qu'ils soient, toutes leurs rencontres resteront dans leur horizon à portée de clic de souris comme dans un grand supermarché virtuel. Il n'y aura même plus l' "émotion"
de cet effet "retrouvailles".
Pour nous demeure encore cette sensation étrange, étourdissante, qui, à la différence de la rencontre occasionnelle du camarade de régiment, se double d'un effet "on ne se quitte
plus".
Sauf que la retrouvaille enjambe un vide de vingt années. Un vide durant lequel les visages se sont ridés, les accents ont changé, et des tas de choses se sont passées qui ne font qu'accuser un
triste constat : le temps n'a épargné personne, et tout meurt inexorablement en nous et hors de nous, trop de choses déjà sont mortes. Quand la fille évoque dans son mail le "refus de créer son
profil", elle désigne peut-être un saint effroi, confus, plus ou moins inconscient, devant le risque d'affronter la conscience de cette mort qu'implique toute retrouvaille, autant que l'effet "on
ne se quitte plus dans le supermarché virtuel" que propose la technologie. Pauvre humanité. Et pauvre génération, la mienne, génération de transition qui cumule à la fois, à de nombreuses
occasions, les dures prises de conscience des vingt ans de séparation avec les gens retrouvés sur Internet, et l'entrée dans une vie où le "on ne se quitte plus" qui sera la règle
dorénavant. Les plus jeunes, eux, n'auront que le second effet. Leur conscience du temps qui passe s'en trouvera peut-être altérée. En même temps, on voit à quel prix sera pour eux le déni
du temps qui passe : virtualisation de tous les rapports, conservation des traces des rencontres dans les fichiers comme si la vie n'était qu'une longue séquence d'archivage - nous sommes tous
des stocks de données, et nous ne sommes que ça. Un déni du temps aux inconvénients aussi lourds que les liftings. Chassez le tragique, il revient au galop.
Je lis le Journal de Joseph Goebbels. Il faut lire ses ennemis toujours. Je lis Goebbels
aujourd'hui, comme j'ai lu les néoconservateurs étatsuniens naguère. Je le lis dans le désordre, tantôt l'année 1942, tantôt 1923. J'essaie de comprendre comment il fonctionne, comme je l'ai fait
avec Céline jadis.
Je lisais tantôt sur http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2009-06-22/vous-l-avez-dit-port-de-la-burqa-entre-emotions-et-convictions/920/0/354706
"caroline_chaïma demande la parole : "Laissez parler les premières concernées ! Je suis Française née en France, en pleine campagne picarde, de parents, grands-parents, arrière-grands-parents
français et je suis musulmane, je porte le voile intégral et j'ai envie de dire : et alors ? Ce que j'aimerais dire, c'est que je suis heureuse derrière mon voile, j'ai juste décidé de me
préserver des regards pervers. Ce n'est ni mon père, ni mon frère, ni mon mari qui m'ont forcée à porter le voile intégral, c'est un choix personnel.""
Voilà encore un exemple en Occident de ce qu'un ami, après avoir reçu le texte sur Foucault et l'Iran dont je
parlais dans un commentaire, appelle un "mouvement plus général d'intérêt pour l'islam comme alternative au rationalisme". Je tiens à préciser que cet ami est heideggerien et que certains
théologiens musulmans utilisent Heidegger.
Je dois dire ici que si sur le plan politique, je suis pour un dialogue ouvert avec la culture musulmane, sur le plan de l'interrogation ontologique (je n'ose pas dire de la philosophie), je ne vois pas du tout ce que l'islam peut apporter (ni d'ailleurs l'heideggerianisme). A mon sens, une seule question est légitime : pourquoi l'être ? (c'est à dire pourquoi la matière, je précise cela pour éviter les dérives spiritualistes qui étranglent la philosophie occidentale quand elle se confronte à cette question). Or cette question ne peut recevoir la moindre réponsedu point de vue de la rationalité humaine, laquelle pour répondre devrait avoir la faculté d'englober la possibilité du non-être autrement que comme limitation de l'étant, ce dont elle est incapable. Toutes les autres questions posées par la philosophie (qu'est ce que le beau, le bien, pourquoi l'art, pourquoi le politique etc) pouvant être par ailleurs "désamorcées" et renvoyées à leur illégitimité profonde par une approche adéquate sur le mode du "comment" (par exemple "qu'est ce que le beau" est une question qui se désamorce avec "comment le beau", "comment la naissance de l'art", "comment l'aspiration esthétique chez le primate humain", "comment le désir des formes dans le fonctionnement biologique des animaux soumis au mouvement et à la reproduction sexuée) .
Pour moi le rapprochement avec l'Islam en vue de "respiritualiser l'Occident " est un thème hors ontologie, ce n'est que de la construction doctrinale littéraire comme le sont les trois quarts de la philosophie depuis Platon et ce pourquoi je ne me reconnais plus dans la philosophie, sauf à la nommer littérature (et un genre mineur de la littérature, un genre saturé d'idéologie).
On me trouvera bien sévère avec la philosophie, et justement ce petit billet est l'occasion de faire le bilan. Que doit-on à la philosophie ? Son seul mérite à mes yeux aura été d'essayer de
construire comme des problèmes universels (donc faiblement engagé dans des croyances, des pratiques, ou des conflits locaux) des dilemmes qui se présentaient en situation de façon "aigüe" : par
exemple, qu'est ce que le bon gouvernement des hommes (Platon), quand Athènes se déchirait sur la question de la démocratie, ou qu'est ce que l'homme peut savoir et doit
croire (Kant) quand l'Europe était secouée par la crise de l'Auflärung. Ces questions n'ont d'intérêt que comme effort de situer un propos sur un plan universel, sachant que les
philosophes européens se sont toujours hâtés d'y trouver des réponses qui n'avaient rien d'universel (un peu comme Descartes qui dans les Médiations métaphysiques révoque en doute toutes les
croyances locales qui l'habitaient pour finalement, à l'appui de démonstration sur le cogito, réintroduire une croyance aussi locale que le "malin génie", et finalement la preuve
ontologique de Dieu de Saint Anselme).
Le meilleur de la philosophie est le geste vers l'universalité, et c'est la seule partie que, pour ma part, j'en sauverais. Mais en rien l'ouverture à l'Islam, ni à aucune autre croyance ne peut
la rendre plus universelle ni plus légitime. L'universalité véritable la philosophie ne la trouve in fine que dans la reconnaissance de sa propre impossibilité comme discours sur l'être et dans
son humble effacement devant l'étude attentive du "comment" selon le règles universelles de la logique, c'est-à-dire selon une méthode scientifique.
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