Il n'y a pas d'un côté un monde réel avec des pauvres gens qui souffrent et qui
seraient tous en puissance de bons pacifistes, et de bonnes personnes attachées à la solidarité, au service public, et à l'intérêt général, et, de l'autre, une bulle politico-médiatique
néo-libérale qui veut la guerre de tous contre tous, les inégalités, le choc des civilisations.
Et puis, face à ces 20 %, il y en a peut-être 10 ou 20 % qui sont prêts à heurter de
front les dogmes les plus sacrés de la religion politico-médiatique. 10 ou 20 % de gens comme Sahra
Wagenknecht, Allemande de l'Est qui ne renie pas le passé de son pays et se sent prête à se battre pour le socialisme, comme Chavez prêt à donner sa vie pour combattre le néo-libéralisme, comme
ces femmes voilées qui refusent de montrer leur visage à la Sainte Laïcité, comme ces Palestiniens qui ne rendent pas les armes.
Quelqu'un me demandait ce matin pourquoi les ex-dissidents du bloc de l'Est, alliés
aux "réformistes" gorbatchéviens sont tous devenus les pires laquais du néo-conservatisme américain au point de se faire les zélateurs de la guerre en Irak. N'est-ce point le signe, me
demandait-il, qu'ils étaien déjà objectivement dès 1970-75, les alliés objectifs du capitalisme états-unien (même si beaucoup se croyaient de gauche) ?
Pour ma part je ne suis pas convaincu que tous les dissidents aient basculé dans le camp pro-Occidental ou anti-communiste. Un type comme Alexandre Zinoviev par exemple n'a pas basculé dans ce
camp (même si son itinéraire n'est pas forcément très glorieux). Piotr Ikonowicz que je cite dans mon livre sur la Transnistrie a ussi gardé une position intègre.
Mais il y a un phénomène de génération qui fait que ce qui s'énonçait dans les années 70 dans les formes du libertarisme, se formule trente ans plus tard dans les mots du néo-libéralisme. A ce
phénomène s'ajoute un mécanisme de vieillissement et d'embourgeoisement des individus qui, à force de fréquenter les salons littéraires occidentaux, se laissent contaminer par leurs idées. Seule
une minorité peut rester, passée la cinquantaine, éthiquement pure et ostracisée par le reste des élites.
Je ne pense pas qu'on puisse en déduire a posteriori que ces mouvements étaient déjà capitalistes ou néo-libéraux dans l'âme. Parce qu'alors raisonner de la sorte (avec une anachronisme
rétrospectif) reviendrait à condamner comme potentiellement capitaliste toute critique libertaire du socialisme autoritaire depuis Bakounine jusqu'au Black block d'aujourd'hui.
Et puis il y a une particularité de l'Europe de l'Est. Des processus culturels très complexes y sont à l'oeuvre. Rien n'est binaire. Il y a d'abord leur extrême fascination pour l'Europe de
l'Ouest et leur frustration d'en avoir été coupés. C'est un mécanisme psychologique puissant qu'on trouve même chez les poutiniens et les partisans de Milosevic.
En outre il existe un racisme profond à l'égard du Tiers monde (des Chinois,
des Noirs, des Arabes) qui les fait facilement basculer dans le camp des "valeurs occidentales", y compris du sionisme en tant qu'il se pense comme avant-garde de ces valeurs (et ce malgré e
vieux fond antisémite qui travaille ces pays). En 2000 l'opposition serbe faisait campagne sur le thème "nous sommes plus proches de Badgad que de Londres "et "les
Chinois nous envahissent".
Ce n'est pas un hasard si Balkans Infos, tout anti-américain qu'il fût, ait en grande partie basculé comme leur ami Jean Robin dans le camp sioniste (un de ses journalistes m'a reproché
de m'allier "aux pires ennemis des serbes" parce que, après avoir combattu l'agression de l'OTAN contre la RF de Yougoslavie, je suis resté solidaire du Tiers monde), non que Balkans
Infos soit à proprement parler "raciste" à l'égard des peuples du Tiers-monde, mais les guerres civiles yougoslaves les ont fait évoluer dans une ambiance islamophobe qui au final les conduit à
se sentir beaucoup plus proches de fervents défenseurs d'Israël que des chantres de l'esprit de Durban. Là encore même les poutiniens jouent un jeu très ambigu entre Arabes et Israéliens. Il
n'est pas étonnant que ces tropismes qui affectent les parties les plus anti américaines de ces sociétés aient a fortiori fonctionné sur les "dissidents" qui fréquentaient les salons
littéraires du quartier latin voire du Figaro Magazine.
Ce facteur culturel va de pair avec l'influence matérielle des réseaux (par exemple le rôle de l'EHESS comme trait d'union entre les dissidents et l'Oncle sam). Cette profonde
"déconnexion" pour parler comme Samir Amin entre les ex-dissidents d'Europe de l'Est et les causes progressistes du Tiers-monde, n'est qu'une exagération d'une autre déconnexion très
profonde entre les sociétés de ces pays et celles d'Asie ou d'Afrique. Si bien qu'il me semble que les nouvelles alliances entre Poutine et Chavez, ou même sur un mode plus ambigu entre Moscou et
Pékin - alliances dont se réjouissent les tiers-mondistes - participent davantage de froids calculs géopolitiques au niveau des Etats que d'un réel rapprochement entre les peuples. Ce froid
calcul bismarckien est toujours réversible et peut se retourner en sainte-alliance russo-occidentale contre le reste du monde, si les Etats-Unis cessaient de jouer la carte de l'encerclement de
la Russie (ce qu'une partie de l'administration Obama semble prête à faire mais que la partie la plus belliciste des élites étatsuniennes s'emploiera toujours à contrecarrer).
Lors des dernières élections européennes, le Dissident internationaliste m'avait communiqué
un sondage d'UAM93 qui donnait un fort potentiel électoral au Front de gauche dans l'électorat musulman pratiquant. Fidèle à ses principes maoïstes il en avait conclu que le PCF devrait se
rapprocher des organisations musulmanes (comme l'a fait le maire de Bagnolet par exemple) et abandonner des positions laïcardes islamophobes.
Le Dissident internationaliste est revenu enthousiaste de Damas où il avait été
invité ainsi que 1400 personnalités du monde entier pour protester contre l'annexion du Golan par Israël et où il a rencontré le leader du Hamas en exil. Il était notamment très emballé par le ministre de
l'information syrien Mohsen Bilal : "Il a dans son bureau une photo de lui avec la fille de Chavez, et une
avec la fille du Che dont il affiche par ailleurs un portrait. On a tout de suite compris qu'il était des nôtres, ce qui n'est pas le cas de tous les dignitaires de ce pays. Il nous a raconté qu'il
était étudiant dans une université italienne en 1968 et qu'il était monté à Paris spécialement en mai pour participer aux
manifs. Il admire beaucoup ce que fait la Chine en ce moment".
"Adessias lo Béarnais
A la suite d'un contact avec l'ARAC à la Fête de l'Humanité la semaine dernière, j'ai
ramené un stock de revues utiles, Le Réveil (qui est le journal de leur association) bien sûr, mais aussi les cahiers de l'Institut de documentation et de recherche sur la Paix de
juin 2009 dans lequel je trouve un bon article de Daniel Durand "Sécurité paneuropéenne : un mythe dépassé" à propos des débats sur l'avenir de l'OTAN, les ambiguités du concept de "sécurité
paneuropéenne" telle que l'entendent les Russes, et les absurdités de la politique de M. Sarkozy (en revanche les lecteurs de cette brochure pourront s'abstenir de lire les pauvres analyses de
Dérens et Samary sur les Balkans).
Je lis aussi le numéro 108 la revue "Défense et citoyen" (en ligne sur Internet, il exite aussi en version papier) de la Fédération des
Officiers de Réseve républicains et de la Fédération des Officiers Mariniers et Sous Officiers de Réserve Républicains (FORR-FOMSORR), des
structures basées à Ivry et qui sont nées dans l'atmosphère anti-fasciste des années 1930. J'y trouve un très bon article de Jacques Sapir sur le livre du général Vincent Desportes "La
guerre probable" qui nourrit une réflexion intéressante sur l'incapacité d'un Etat néo-libéral à consolider une conquête militaire (comme on l'a vu avec les Etats-Unis en Irak), sur la forte
capacité d'apprentissage d'une armée citoyenne comme le Hezbollah et sur l'importance d'entourer les moyens militaires d'une stratégie politique de soutien aux populations (ce que les auteurs
américains de la Révolution dans les affaires militaires, qui ne pensent qu'en termes de technologie, sont incapables de comprendre).
Parallèlement cette semaine, je reçois le bulletin trimestriel de l'association grenobloise "Initiatives Citoyenneté Défenses" (ICD) "L'arme et le paix" dont l'édito signé par Denis Anselmet (le
responsable de l'association qui m'avait contacté à août) est consacré à l'alignement de la France sur les USA et à la privatisation de la torture, un sujet qu'ils avaient aussi examiné dans leur
numéro de juillet 2005 téléchargeable ici.
Toutes ces revues baignent dans la dénonciation de l'alignement de la France sur la notion d' "Occident" et le projet de démantèlement de l'héritage du Conseil national de la Résistance.
Bien que je n'aie jamais été un passionné de stratégie ni de la chose militaire, je continue de penser que ces revues qui touchent au coeur régalien du pouvoir français et veulent
l'infléchir "à gauche", devraient être mieux diffiusées dans des cercles progressistes qui, de plus en plus coupés de l'armée, envisagent les relations internationales sous un angle
anti-militariste assez abstrait (je pense aux cercles anticapitalistes, à diverses composantes du PC, aux associations d'immigrés). Le lien intellectuel entre ces diverses nébuleuses de la gauche
n'est pas facile à faire. Mon Programme pour une gauche française décomplexée faisait un peu signe vers cela. On ne peut pas
penser un monde pacifique sans réfléchir à l'usage que la France doit faire de son armée dans cette perspective.
Un ami du bulletin dont je vous parlais me répond à propos du PCI (M)
Vous savez que je ne suis pas enclin à entrer dans les conflits internes de
la gauche. Je cherche juste à savoir où je mets les pieds quand je vais quelque part. Et, comme à la Fête de l'humanité, j'ai promis à un ami communiste de collaborer à un bulletin qui est très
soutenu par le Partido communista do Brazil, le Parti communiste sud-africain... et le Parti communiste d'Inde marxiste (CPI-M), il me fallait comprendre un peu mieux ce qui se joue autour de
ce parti dont on a vu qu'il a un peu reculé aux dernières élections législatives indiennes mais qui administre l'Etat du Bengal occidentale (un Etat où sévit par ailleurs une rébellion maoïste -
naxaliste - des exclus de la globalisation libérale).
Allez, un dernier billet court sur ce sujet dont certains diront peut-être que nous
n'y avons consacré que trop de lignes ces derniers temps.
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