eau de fumée,
comme le décrit Marianne2 cette semaine. En même temps l'aspiration à une "radicalité
centriste", l' "extrême-centre", malgré sa légèreté idéologique, promue depuis 30 ans par Jean-Fançois Kahn, a parfois donné de bons résultats : elle nous a soustraits à la dictature belliciste en
1999 par exemple. Je n'ai jamais voulu caricaturer les phénomènes politiques, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, ni les concevoir trop facilement comme de vulgaires pièges, car ce
serait prendre les gens qui s'y engouffrent pour des abrutis. Je m'interdis ce genre de mépris facile. Quand une catégorie de gens révoltés choisissent une option, on peut espérer qu'ils ne feront
pas qu'épuiser leur énergie dans ladite option mais aussi parviendront à l'infléchir dans le sens du projet social qu'ils veulent mettre en oeuvre. Voilà pourquoi en ce moment les anti-systèmes du
Modem (ceux qui le sont sincèrement) m'intriguent. Je m'intéresse à ce qu'ils pourront éventuellement faire de leur mouvement.
M. Dupont-Aignan lance une caravane gaulliste à travers le pays. En lisant cette
nouvelle j'ai pensé à Caton d'Utique : un homme jeune qui arrive dans les années 60 av JC comme une bénédiction pour une aristocratie romaine conservatrice qui ne croyait plus elle-même
en ses propres valeurs.
Je vous conseille la lecture de http://www.tlaxcala.es/pp.asp?lg=fr&reference=6586, à propos de la proposition de loi 1080 « visant à interdire le port de signes ou
de vêtements manifestant ostensiblement une appartenance religieuse, politique ou philosophique à toute personne investie de l'autorité publique, chargée d'une mission de service public ou y
participant concurremment » du groupe de 65 députés (dont 63 UMP ). Un sujet compliqué sur lequel j'ai
déjà dit un mot dans mon bouquin. Le regain d'intérêt de l'UMP pour la Turquie à cette
occasion est intéressant à noter.
Ce matin une émission sur De Gaulle sur France Culture (d'autant plus facile à
faire que l'option gaulliste en France est morte et reléguée au registre de la nostalgie).
On lit dans Aporrea aujourd'hui que Villepin est en visite privée chez Chavez
au Vénézuéla. Pourquoi ?Les conservateurs de Sciences Po blâment ce qu’ils appellent la « passion égalitaire » des Français (peut-être l’expression est-elle de Tocqueville, je ne sais pas). A mon avis il ne faut pas avoir de « passion » égalitaire, car ce serait une passion déçue. Comme me le disait un ami, une jolie femme intelligente voudra toujours être au dessus du laideron idiot, un homme bien portant au dessus d’un handicapé, un riche au dessus d’un pauvre. C’est un besoin presque existentiel : celui de sauver sa peau, son confort de vie, au détriment de ceux d’autrui en essayant de se placer toujours "dans le haut du panier". C’est aussi inscrit dans l’instinct hiérarchique de tous les grands singes (lisez De Waal à ce sujet).
Il ne faut pas avoir la « passion » de l’égalité, mais il faut avoir une volonté égalitaire. C’est-à-dire vouloir rationnellement qu’il y ait le moins possible
d’inégalités.
Et au nom de cela il faut refuser notamment les inégalités entre les peuples.
Un ami me lisait hier le message de solidarité du souverainiste villiériste Paul-Marie Coûteaux adressé aux manifestants anti-sécession du Kosovo pour demain.
Le message n’est pas mal, sauf une petite fausse note :
« Chers amis, le peuple serbe est libre de son destin: mais il doit aussi être libre de choisir l'Europe qui lui convient; soit il choisit l'Europe libre, l'Europe des peuples souverains, celle qui n'a pas peur des peuples, qui s'appuie sur eux , et qui fait d'eux la première de ses forces. Soit il choisit l'Europe de Bruxelles, une fausse Europe, supranationale, quelquefois dictatoriale, soumise sur de très nombreux sujets à l'influence de Washington, qui parle anglais, ou plutôt américain, une fausse Europe de plus en plus hostile à la Russie tout en étant bienveillante vis à vis de la Turquie ! »
Certaines personnes me demandent quelles différences peuvent exister entre la gauche et la droite. Il y a dans ce « bienveillante vis-à-vis de la Turquie » une rancœur évidente à l’égard de ce pays qui ne cadre pas avec une idée qu’un homme de gauche peut se faire à ce sujet.
Pour un homme de gauche, qu’il soit souverainiste ou non, l’égalité entre les peuples prévaut, il n’y a pas des peuples « plus égaux que d’autres », et il n’y a ni croisade, ni « choc des civilisations » à organiser. La Turquie, l’Albanie, les Musulmans de Bosnie, ont autant leur place géographique et historique en Europe que les Serbes et les Ukrainiens. La Turquie a gagné sa place en Europe à partir du moment où les Européens ont perdu tout espoir raisonnable d’éradiquer sa culture des Balkans – c'est-à-dire le XVII ème siècle environ. On peut pour des raisons tactiques juger utile de tenir la Turquie ou même (si l'on et conséquent) les Pays-Bas hors de Union européenne parce qu’ils sont trop proches des Etats-Unis, mais on ne peut poser comme principe l’exclusion d’un pays quelconque et encore moins son exclusion sur une base purement religieuse, ce qui est la tendance souvent déclarée du souverainisme de droite.
Par ailleurs, la position de M. Coûteau s’appuie sans doute sur des rumeurs entendues récemment - je crois que Paul Craig Roberts, un homme de droite lui aussi, les reprend à son compte - selon lesquelles l’indépendance du Kosovo serait un gage de Washington à la Turquie. Il semble plutôt que cette indépendance est un cadeau que Washington se fait à lui-même. En fait de « bienveillance » à l’égard de la Turquie, il y a surtout eu une promesse rompue (la promesse d’adhésion à l'UE) à l’égard d’Ankara, ce qui n’est pas tellement bienveillant… Toutes ces allusions anti-turques sont particulièrement absurdes quand on sait tout ce qu’il y a de turc dans la culture balkanique, qu’elle soit orthodoxe ou musulmane. J'ai peur que le message subliminal qu'entendront les Serbes dans cette manif parisienne demain c'est "la perte du Kosovo, c'est à cause des Turcs". Les Balkans n'ont vraiment pas besoin de cela. A quand, dans ce genre de manif, des messages de solidarité d'hommes ou d'organisations de gauche (Mélenchon ? voire le MRAP ?) pour ne pas laisser les esprits glisser sur cette pente négative ?
Mais revenons à cette affaire d’égalité. En dehors de l’utopie infantile gauchiste, deux grands courants au XX ème siècle ont voulu l’égalité rationnellement. La socialdémocratie, qui s’est aujourd’hui pratiquement effacée devant la version moderne de la charité chrétienne qu’on nomme le social-libéralisme, et le communisme bureaucratique, qui survit encore sur des îlots (Cuba, la Corée du Nord). Ces deux options méritent une analyse froide, équilibrée, loin des caricatures que les adversaires de l’égalité ont construites sur leur compte. C’est un sujet sur lequel il nous faudra revenir prochainement.
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